le paravent de soie manuscrit

Publicado el 27/07/2026 por Pascal

Le Paravent de soie

Une enquête du juge Ti à Lan-fang


Chapitre premier — La cité de la soie

À l’heure où le soleil touchait les collines occidentales, Lan-fang semblait enveloppée dans une étoffe d’or pâle. Des odeurs de mûrier, de teinture et de charbon montaient des faubourgs. Sous la porte du Sud, les portefaix criaient, les charrettes grinçaient et des ballots de soie empilés plus haut qu’un homme attendaient l’inspection des commis.

Le juge Ti écarta le rideau de son palanquin.

La ville était riche. Les façades récemment repeintes, les enseignes dorées et les toits à double pente des maisons de commerce le proclamaient avec une insistance presque impolie. Pourtant, au passage du cortège officiel, les conversations s’éteignaient. Un boutiquier rentra son étal. Un homme en robe de courtier s’engouffra dans une ruelle. Deux employés qui riaient devant une maison de thé baissèrent brusquement les yeux.

Ma Jong marchait près du palanquin, une main posée sur le bâton ferré qu’il portait en travers du dos.

— Ils nous accueillent comme une visite de créanciers, observa-t-il.

— Un magistrat est le créancier de ceux qui doivent quelque chose à la justice, répondit le juge Ti.

Un peu en arrière, Tsao Tai contemplait les magasins avec la curiosité méthodique qu’il réservait d’ordinaire aux registres. Il comptait les sceaux suspendus aux portes, les marques des guildes et les drapeaux signalant les entrepôts agréés par l’administration.

— Il y a ici plus de maisons autorisées à exporter que n’en mentionnait le rapport de la préfecture, dit-il.

— Tu commenceras par là demain, ordonna le juge.

Le sergent Hong, qui avait précédé le convoi afin de prendre possession du tribunal, les attendait dans la première cour du yamen. C’était un bâtiment vaste et fatigué. Le rouge des portes s’écaillait ; une gargouille de terre cuite manquait au toit de la salle d’audience ; des herbes poussaient entre les dalles. Deux gardes, dont les uniformes semblaient avoir servi sous trois magistrats successifs, s’inclinèrent avec un empressement tardif.

À côté d’eux se tenait un homme robuste au visage carré, portant la cuirasse légère de la garde locale. Il salua sans chaleur.

— Capitaine Li, annonça le sergent Hong. Il commande les hommes du district.

— Votre Honneur, dit Li. Mes effectifs sont réduits et la ville est agitée. J’espère que vos gens ne donneront pas d’ordres sans passer par moi.

Ma Jong tourna vers lui un regard qui promettait une réponse immédiate. Le juge Ti le prévint d’un geste.

— Je souhaite surtout que les ordres soient exécutés, capitaine. L’homme qui les transmet m’importe moins que le résultat.

Li pinça les lèvres.

— Mon ancien maître connaissait bien Lan-fang.

— C’est peut-être la raison pour laquelle il a été rappelé sous escorte.

Le capitaine rougit, salua de nouveau et se retira. Ma Jong le suivit des yeux.

— Celui-là regrette l’ancien magistrat.

— Ou il regrette l’ordre auquel il était habitué, dit le sergent Hong. Ce n’est pas nécessairement la même chose.

Le juge Ti approuva. Hong jugeait les hommes avec lenteur, mais rarement avec injustice.

Dans les appartements privés, Dame Lin avait fait ouvrir les volets et brûler de l’armoise afin de chasser l’odeur d’humidité. Première épouse du juge, elle l’accompagnait depuis sa première affectation. Ses cheveux, retenus par une épingle de jade sans ornement, commençaient à peine à grisonner aux tempes. Son regard tranquille avait souvent découvert, dans un geste ou un silence, ce que les interrogatoires les plus habiles n’obtenaient pas.

Elle servit le thé à son mari et à ses hommes. Tao Gan, arrivé trois jours plus tôt sous les habits d’un colporteur, entra le dernier. Il posa devant le juge un permis d’exportation froissé.

— Acheté ce matin pour dix ligatures dans l’arrière-boutique d’un marchand de thé, expliqua-t-il. Le papier est authentique, le sceau également. Le nom de la société, en revanche, ne correspond à aucune boutique de Lan-fang.

Tsao Tai se pencha aussitôt.

— Qui l’a délivré ?

— Chen Yu-tsai, adjoint au bureau des impôts. Il contrôle les quotas de soie et contresigne les chargements qui quittent la ville.

— Un fonctionnaire peut avoir signé un document préparé par un subalterne, dit le sergent Hong.

Tao Gan sourit.

— Un document, oui. Mais j’en ai vu sept du même genre. Les faux noms changent ; les courtiers et les entrepôts ramènent toujours aux mêmes trois maisons, dont celle du marchand Fan.

Le juge Ti prit le permis. Le sceau avait été appliqué légèrement de biais, comme par une main pressée.

— Le précédent magistrat a été destitué pour avoir puisé dans les caisses du district. S’il protégeait aussi un trafic, ceux qui en profitaient craindront que nous examinions ses dossiers. Tsao Tai, les archives. Tao Gan, les maisons fictives. Hong, les employés de l’ancien yamen. Ma Jong, les quais et les entrepôts. Ne brusquez personne avant que nous sachions où conduit le premier fil.

Un jeune greffier apparut à la porte, tenant une enveloppe de papier ivoire.

— Un messager vient d’apporter ceci pour Votre Honneur.

L’invitation était élégante, bordée d’un filet d’or. Le marchand Fan priait le nouveau magistrat d’honorer, dès le lendemain soir, un banquet offert aux notables de Lan-fang.

Dame Lin la lut après son époux.

— Le texte est d’un copiste professionnel, dit-elle. Mais l’adresse a été ajoutée par une autre main. Regardez : l’encre est plus noire et les caractères se resserrent à la fin. On a décidé tardivement de vous inviter.

— Peut-être le marchand Fan est-il seulement distrait, proposa Ma Jong.

— Les hommes qui possèdent six entrepôts et font dîner des mandarins ne laissent pas leurs invitations à la distraction, répondit-elle.

Le juge Ti replia la feuille.

— Nous irons. Un banquet rassemble les vanités, les appétits et les rancunes. C’est parfois une audience où chacun témoigne sans savoir qu’il est interrogé.

Avant que le couvre-feu ne fermât les portes des quartiers, le sergent Hong et Ma Jong sortirent reconnaître la ville. Ils quittèrent leurs insignes, enfilèrent des tuniques de voyage et suivirent la rue des Teinturiers jusqu’au canal. À cette heure, les ateliers vidaient leurs cuves. Des ruisseaux rouges, indigo et safran couraient dans les rigoles, donnant aux pavés l’aspect d’une palette mal lavée.

Dans une maison de thé fréquentée par les portefaix, Hong commanda une cruche de vin léger et laissa Ma Jong perdre deux parties de dés. Une défaite rendait les voisins plus bavards qu’une victoire.

— Encore un mauvais mois pour Liu, dit un débardeur en ramassant les pièces de Ma Jong. Ses ballots attendent depuis dix jours sous la pluie.

— Pas ceux de Fan, répondit son compagnon. Les inspecteurs reconnaissent de loin la couleur de son argent.

— Chen reconnaît surtout son poids.

Les deux hommes rirent, puis se turent en apercevant à une table voisine un commis du bureau des impôts. Le commis vida son bol et partit.

Hong attendit avant de demander :

— Ce Chen est donc puissant ?

— Puissant ? Il était petit comme nous il y a deux ans. Maintenant, il porte des bagues à chaque doigt et fait attendre les marchands dans son antichambre. On dit qu’il peut transformer un rouleau en dix rien qu’en apposant son sceau.

— On dit beaucoup de choses après trois bols.

— Alors reste jusqu’au quatrième, l’ami. On dira la vérité.

Sur les quais, Ma Jong remarqua que certains entrepôts employaient des veilleurs privés mieux armés que les gardes de la ville. Devant une porte marquée du caractère Fan, deux hommes faisaient rouler un paravent emballé vers une barge, bien que les chargements fussent interdits après la cloche du soir.

— Le permis ? demanda Ma Jong avec l’aplomb d’un convoyeur.

Un veilleur lui barra le passage.

— Montre d’abord tes affaires.

Le ton était une invitation à la bagarre. Ma Jong allait l’accepter lorsque Hong l’entraîna par le bras.

— Nous cherchons du travail, pas des dents cassées.

Ils poursuivirent leur chemin sous les injures. Une fois hors de vue, Hong nota la marque peinte sur l’emballage : trois nuages au-dessus d’un mûrier.

— La maison des Cinq Nuages, dit-il. L’un des noms cités par Tao Gan.

— Nous aurions pu ouvrir le panneau.

— Et prévenir toute la ville que le nouveau magistrat soupçonne Fan avant même d’avoir siégé une matinée.

Ma Jong soupira.

— Tu retires tout le plaisir de l’enquête.

— Mon devoir est de te laisser assez de plaisir pour la suivante.

À leur retour, Dame Lin attendait son mari dans la petite cour privée. Le juge Ti avait ôté sa robe officielle, mais il travaillait encore devant une pile de dossiers.

— Cette nomination t’inquiète, dit-elle.

— La ville n’est pas gouvernée par son tribunal. C’est ce qui m’inquiète.

— Toutes les villes ont un second gouvernement : les familles, les dettes, les réputations. Celui-ci paraît seulement plus riche que le premier.

Hong rapporta les propos de la maison de thé et la sortie nocturne du paravent. Le juge ajouta la marque des Cinq Nuages au dos du permis frauduleux.

— Demain, nous dînerons chez l’homme dont les marchandises passent après la cloche, dit-il. Il nous offrira peut-être lui-même le fil qui permettra d’ouvrir ses panneaux.

La nuit était tombée. Au-delà du mur, Lan-fang bourdonnait encore : coups sourds des métiers, roues des charrettes, cris des veilleurs. Le juge Ti regarda le permis frauduleux, puis l’invitation rédigée à la hâte.

Dans une ville où tant d’hommes vivaient de la soie, lequel avait commencé à tisser le filet qui les attendait ?


Chapitre deux — Le banquet du marchand Fan

Le lendemain, une pluie fine tomba jusqu’au crépuscule, laissant sur les pavés un éclat noir. La résidence Fan brillait au fond d’une avenue bordée de saules. Des lanternes rouges se reflétaient dans les flaques, et l’air embaumait le santal, le gingembre et la terre mouillée.

Le marchand Fan accueillit le juge Ti au sommet des marches. C’était un homme épais, vêtu d’un brocart violet brodé de grues d’argent. Sa barbe taillée avec soin encadrait une bouche inquiète. À l’index droit, il portait une grosse bague de cornaline.

— Votre Honneur élève ma pauvre maison au-dessus de son mérite.

— Une maison se mesure moins à son toit qu’à la conduite de ceux qui l’habitent, répondit le juge.

Fan eut un rire bref, incertain, puis guida ses invités jusqu’à la grande salle. Ma Jong accompagnait le magistrat en qualité de garde. Tao Gan, sous la livrée bleue d’un serviteur emprunté au yamen, devait observer les couloirs et les cuisines.

Quatre panneaux de soie occupaient le fond de la pièce. Ils représentaient une chasse impériale : cavaliers en manteaux vermillon, faucons au poing, pins tordus par le vent et, au centre, un tigre surpris au bord d’un ravin. Trois panneaux avaient des couleurs assourdies par l’âge. Le quatrième, à droite, paraissait plus vif, mais l’ensemble était si somptueux qu’on remarquait d’abord la scène plutôt que la différence.

Fan présenta ses convives.

Chen Yu-tsai, l’adjoint aux impôts, avait quarante-deux ans et la rondeur satisfaite d’un homme que sa promotion avait enrichi plus vite que son traitement. Plusieurs bagues chargeaient ses doigts. À sa droite se tenait son secrétaire Wang, un petit homme aux épaules étroites, qui emportait partout une écritoire portative.

Le supérieur de Chen, le mandarin Wu, portait une robe officielle d’une sobriété irréprochable. Son visage long et jaune semblait taillé dans du vieux buis. Il salua le juge Ti avec une politesse froide.

Le marchand Liu, rival de Fan, était maigre et sec. Une cicatrice lui barrait le menton. Il observait l’hôte comme on surveille un concurrent aux enchères.

Enfin, Frère Jing portait la robe gris bleu d’un religieux taoïste. Ses cheveux étaient rassemblés sous un bonnet noir et une petite gourde pendait à sa ceinture. Son regard paisible contrastait avec la tension de ses mains.

— Je croyais le temple de la Nuée Pourpre en litige avec notre hôte, dit le juge Ti.

Un silence passa.

— Les hommes de la Voie doivent savoir pardonner, répondit Jing.

Fan se hâta d’appeler les musiciens.

Les plats se succédèrent : carpe au vinaigre, pousses de bambou, canard aux prunes, boulettes de riz parfumées. La conversation resta d’abord sur les récoltes de cocons. Puis Liu posa ses baguettes.

— Il paraît que certains quotas s’allongent comme les manches d’un comédien, dit-il. Pour moi, l’administration n’a plus de permis. Pour d’autres, elle en trouve toujours.

Chen caressa sa bague de jade.

— Un marchand habile se plaint moins et présente de meilleurs dossiers.

— Un fonctionnaire honnête les lit tous avec les mêmes yeux.

Wu intervint sèchement :

— Nous ne sommes pas au bureau des impôts.

— Non, dit le juge Ti. Ici, chacun parle librement. C’est parfois instructif.

Chen lui adressa un sourire hardi.

— Votre Honneur verra vite que Lan-fang est une ville difficile. Les règles écrites à la capitale ne tiennent pas toujours compte des réalités du commerce.

— Les réalités ont le devoir de tenir compte des lois, répliqua le juge.

Au même instant, une femme entra par la porte latérale.

Dame Fan n’avait pas trente ans. Sa robe bleu nuit, brodée de fleurs de prunier, faisait paraître sa peau très claire. Sa beauté n’était pas douce : elle imposait le silence comme une lame nue impose la prudence. Elle s’inclina devant le juge, puis prit place à côté de son maître.

Chen la regarda trop longtemps. Fan le vit. Wu détourna les yeux. Le secrétaire Wang baissa la tête sur ses tablettes.

La soirée se poursuivit, mais quelque chose avait changé. Chen buvait davantage. Il lança deux plaisanteries dont Dame Fan fut le sujet sans être nommée. Elle ne répondit pas. Seule sa main gauche se crispa sur le pli de sa manche.

Fan demanda alors qu’on apporte une pièce de soie nouvellement sortie de ses ateliers. Deux serviteurs déroulèrent sur un chevalet une étoffe si légère que la lumière des lampes la traversait. Des grues argentées semblaient voler dans la trame.

— Voilà ce qui fait la gloire de Lan-fang, déclara-t-il. Soixante jours pour nourrir les vers, dix pour dévider les cocons, vingt pour tisser cette seule pièce. Elle partira demain vers la capitale.

Liu pinça le tissu entre deux doigts.

— Si le permis arrive à temps.

— Les maisons bien organisées ne manquent jamais de papiers.

— Les maisons bien protégées, rectifia Liu.

Chen se servit du vin.

— Le marchand Liu confond protection et mérite. Les quotas sont répartis selon la qualité, la régularité des livraisons et l’intérêt du Trésor.

— Les Cinq Nuages ont reçu trois permis cette saison, dit le juge Ti. Je n’ai pourtant pas vu leur enseigne en ville.

Un bref silence suivit. Fan regarda Chen ; Chen regarda Wu.

— Une maison récente, répondit Wu. Il arrive que les registres fonciers soient mis à jour avec retard.

— Ses paravents, eux, quittent les quais après la cloche, reprit le juge.

Fan eut un sourire prudent.

— Votre Honneur est arrivé depuis deux jours et connaît déjà les heures de mes chargements. Voilà qui promet une administration vigilante.

— L’administration n’a pas besoin de tout connaître. Il lui suffit de savoir où poser la première question.

Dame Fan observait les hommes échanger ces paroles comme on regarde des joueurs déplacer des pierres sur un plateau. Pour eux, les sociétés, les sceaux et les quotas étaient des armes. Pour les tisseuses qui travaillaient dans les ateliers, un permis refusé signifiait des journées sans salaire. Elle le fit remarquer d’une voix calme.

Liu parut surpris.

— Vous vous intéressez aux métiers, Dame Fan ?

— J’ai travaillé devant l’un d’eux avant d’entrer dans cette maison. Une fille apprend vite que les étoffes qu’elle fabrique couvrent des gens qui ne la voient pas.

Fan posa une main lourde sur son poignet.

— Ma concubine aime se souvenir de ses origines modestes. Cela lui donne le goût de ma générosité.

Elle retira doucement son bras.

Chen sourit dans sa coupe. Le geste n’échappa ni au juge Ti ni à Wu.

Frère Jing prit enfin la parole :

— Une toile tient parce que chaque fil accepte la tension des autres. Si quelques fils captent toute la force, l’étoffe finit par se déchirer.

— Les religieux excellent à transformer le commerce en parabole, dit Fan.

— Les marchands excellent à transformer les paraboles en commerce.

Ma Jong toussa pour cacher un rire. Le juge Ti regarda Jing avec un intérêt accru. L’homme n’était pas venu seulement pour manger.

Chen, dont le visage rougissait sous l’effet du vin, leva sa coupe vers le magistrat.

— Votre Honneur découvrira que les hommes qui parlent le plus d’honnêteté sont souvent ceux qui n’ont pas encore trouvé leur prix.

— Et vous, mandarin Chen, avez-vous trouvé le vôtre ?

La question tomba doucement. Wu immobilisa ses baguettes. Wang fixa la table. Fan tambourina des doigts.

— Tout homme a un prix, répondit Chen. Celui des sages est simplement plus élevé.

— Vous confondez le prix et la valeur. Le premier s’inscrit dans un registre. La seconde se révèle quand personne ne regarde.

Pendant une seconde, le regard de Chen durcit. Puis il rit et réclama un nouvel air aux musiciens.

Pendant un intermède musical, le juge Ti aperçut le vieux jardinier Lin Po entrer afin de déplacer un vase placé devant le paravent. L’homme avait le dos courbé et une cicatrice blanchâtre à la gorge. Un domestique lui demanda quelque chose ; Lin Po répondit par signes.

— Il est muet depuis un accident, murmura Fan. Un fidèle serviteur, mais l’âge trouble parfois son jugement.

Lin Po effleura le panneau de droite. À ce moment, Frère Jing tourna la tête. Leurs regards se croisèrent, puis le jardinier sortit.

Quand les gâteaux au miel furent desservis, Dame Fan se leva.

— La coutume de cette maison veut que je serve moi-même la dernière coupe.

Un serviteur apporta un plateau de coupes propres et une jarre de vin de prune. Wang prit celle destinée à son maître, remarqua une trace d’eau et la frotta avec un carré de soie blanche. Il la reposa devant Chen.

Dame Fan fit le tour de la table. Pour chaque convive, elle choisissait une coupe, versait le vin et la présentait des deux mains. Quand elle atteignit Chen, un musicien laissa échapper une corde grinçante. Plusieurs invités se retournèrent. Elle se plaça entre Chen et le paravent ; sa large manche masqua un instant ses doigts.

— À votre prochaine promotion, mandarin Chen.

— Puissiez-vous être là pour la célébrer, répondit-il.

Il but d’un trait.

La conversation reprit. Chen posa deux questions au juge Ti, puis s’interrompit. Il porta les doigts à ses lèvres.

— Ce vin… Il est amer.

Un tremblement agita sa main. La coupe heurta la table. Chen se leva, fit un pas et chancela. Sa respiration devint bruyante ; une sueur soudaine couvrit son front.

— Mes jambes…

Wang voulut le soutenir. Chen le repoussa dans un mouvement convulsif, porta les mains à sa poitrine et s’effondra sur les dalles.

Dame Fan poussa un cri. Fan resta pétrifié. Le mandarin Wu recula si vivement qu’il renversa son siège.

Le juge Ti fut le premier près du corps. Chen respirait encore, par secousses de plus en plus espacées. Ses pupilles étaient larges ; ses lèvres se teintaient de bleu. Son pouls battit une dernière fois sous les doigts du magistrat, puis cessa.

— Ma Jong, ferme les portes. Que personne ne quitte la résidence.

— Je proteste ! lança Wu. Je suis le supérieur de cet homme et…

— Il est mort devant moi, coupa le juge. Jusqu’à ce que j’en connaisse la cause, il n’y a ici ni supérieur, ni marchand, ni moine. Il n’y a que des témoins.

Tao Gan entra avec sa boîte d’examen. Le juge lui montra la coupe et la jarre.

Dans la salle figée, le tigre peint sur le paravent semblait regarder le cadavre.

Était-ce le vin qui avait tué Chen, ou la main qui le lui avait offert ?


Chapitre trois — Le poison dans la coupe

La pluie avait repris, frappant doucement les feuilles du jardin. Dans la salle du banquet, les lampes fumaient et l’odeur des plats refroidis se mêlait à celle, plus âcre, du vomissement et du vin répandu.

Le corps de Chen reposait sur une natte, les bras le long du flanc. Le médecin du quartier, appelé par un garde, avait confirmé la mort sans oser se prononcer sur sa cause. Tao Gan travaillait près de la table. Il avait disposé les tessons, la jarre et les autres coupes sur des carrés de papier numérotés.

Il versa un peu de vin de la jarre dans une soucoupe d’argent : le métal ne changea pas. Il répéta l’essai avec les restes recueillis dans la coupe de Chen. Une ombre mate apparut sur l’argent.

— Une préparation minérale, dit-il. Probablement arsenicale. Mais cela n’explique pas la rapidité de la mort.

Il humecta un mince éclat de porcelaine, le flaira sans le porter à sa bouche, puis le plaça sous la lampe.

— Il y a aussi une résine végétale. Peut-être de l’aconit. Mélangée à l’arsenic, elle aurait d’abord engourdi la bouche, puis troublé le cœur. Chen a vécu le temps de quelques phrases parce que le poison devait se dissoudre.

Le juge Ti examina la coupe. Une ligne blanchâtre, presque invisible, adhérait encore à la face intérieure du bord.

— La jarre est saine, dit-il. Les autres ont bu sans mal. Le poison se trouvait donc sur cette coupe seule.

— Wang l’a touchée, lança le marchand Liu depuis l’autre bout de la salle.

Le secrétaire sursauta.

— Je l’ai essuyée ! La servante venait de la rincer. Tout le monde m’a vu.

— Et Dame Fan l’a remplie, ajouta Wu.

Fan se plaça devant sa concubine.

— Elle a servi chacun de nous avec la même jarre.

— Mais pas avec la même coupe, observa le juge.

Dame Fan soutint son regard. Sa pâleur était extrême, mais sa voix ne trembla pas.

— Je l’ai prise sur le plateau. Je n’y ai rien mis.

Avant que les convives ne fussent séparés, le juge Ti demanda à chacun de dessiner sa place sur une feuille. L’exercice, d’apparence enfantine, produisit aussitôt des désaccords.

Wu plaça Frère Jing près de la porte, loin du paravent. Liu le dessina presque derrière Chen. Fan oublia complètement Wang, bien que le secrétaire eût été assis à sa droite. Dame Fan dessina les coupes avec une précision remarquable, mais ne représenta pas Lin Po.

— Je n’ai pas regardé le jardinier, expliqua-t-elle.

— Pourtant il se trouvait près de vous lorsque les musiciens ont joué l’air de la Grue, dit le juge.

— Beaucoup de serviteurs se trouvaient près de moi.

Le juge ne releva pas. Il demanda ensuite à chacun de décrire le dernier toast.

Liu se souvenait que Chen avait tenu la coupe de la main gauche. Wang jurait que son maître l’avait prise de la droite. Wu affirma que Dame Fan avait rempli la coupe sur la table ; Fan soutenait qu’elle l’avait tenue pendant qu’elle versait. Frère Jing déclara seulement :

— Sa manche cachait le bord.

— Quelle manche ? demanda Wu.

— Celle de la personne qui servait.

Fan s’emporta :

— Vous insinuez que ma concubine…

— Je décris ce que j’ai vu.

Le juge Ti fit taire les deux hommes. Les souvenirs se déformaient déjà sous l’effet de la peur. Pourtant, dans quatre récits contradictoires, un point demeurait : après que Wang eut reposé la coupe, Dame Fan fut la seule personne à la prendre ouvertement.

Cela la rendait suspecte. Cela ne prouvait rien.

Le juge Ti ordonna à Ma Jong de conduire les convives dans le salon voisin, séparément autant que l’espace le permettait. Le capitaine Li, averti par un messager, arriva avec six gardes.

— Vous avez enfermé le mandarin Wu ? demanda-t-il, effaré.

— Je l’ai retenu comme témoin.

— Sa fonction…

— La mort ignore les grades. Faites placer deux hommes à chaque porte et inscrivez le nom de tous ceux qui sortent de la maison à partir de maintenant.

Li hésita, puis obéit. Cette fois, le juge Ti ne lut pas du regret dans son visage, mais la crainte de se tromper de loyauté.

Le sergent Hong interrogea les domestiques dans la cour couverte. Aucun n’avait vu quelqu’un verser une poudre. Tous confirmaient que Dame Fan avait demandé à servir la dernière coupe, ce qu’elle faisait parfois lors des banquets importants. Une jeune servante se souvenait pourtant d’avoir posé les coupes rincées sur le plateau et jurait qu’elles étaient propres.

— Qui pouvait entrer dans cette salle avant le service ? demanda Hong.

— Tout le personnel, maître. Les musiciens, le majordome, le vieux Lin Po… Il a apporté les branches de prunier.

— Où est-il ?

La servante désigna le jardin. Lin Po attendait sous l’auvent, ruisselant de pluie. Quand Hong lui fit signe d’approcher, il s’avança sans résistance.

Sa cicatrice courait d’une oreille à l’autre. À l’aide de gestes, de caractères tracés du doigt sur une tablette de sable et de réponses par oui ou non, il expliqua qu’il entretenait le jardin depuis vingt-cinq ans. Pendant le banquet, il avait déplacé un vase et redressé le paravent, qu’un musicien avait heurté. Il nia avoir touché la table ou les coupes.

— Pourquoi avoir posé la main sur le panneau de droite ? demanda Hong.

Lin Po montra une charnière, puis mima un objet qui penche. Il avait voulu empêcher le paravent de tomber.

Tao Gan vérifia : la charnière inférieure était en effet desserrée.

— Il dit peut-être vrai, conclut Hong. Ou bien il avait préparé cette réponse.

Le juge Ti inspecta le sol. Entre le paravent et la table, les dalles portaient des traces confuses laissées par les serviteurs. Près du pied droit, il ramassa un fil de soie neuve, rouge vif.

— Ce panneau a-t-il été réparé récemment ? demanda-t-il à Fan.

— Il y a quelques mois. L’humidité avait taché la doublure.

— Par qui ?

— Lin Po connaît un peu le travail de tapissier.

Le jardinier baissa les yeux.

Les premiers interrogatoires commencèrent.

Liu reconnut que Chen avait fait saisir deux de ses chargements pour « irrégularités », alors que des ballots identiques appartenant à Fan avaient franchi les portes. Il avait publiquement menacé de ruiner le fonctionnaire, mais nia l’avoir empoisonné.

Wu admit que Chen lui avait remis, la veille, une demande de promotion accompagnée d’une note énigmatique : Ceux qui signent les comptes partagent la responsabilité de ce qu’ils couvrent. Il prétendit n’y avoir vu qu’une insolence.

Frère Jing affirma avoir été invité oralement par Fan. L’hôte, interrogé à son tour, dit ne plus se souvenir de l’avoir convié.

Wang répéta qu’il avait seulement essuyé la coupe. Ses mains tremblaient tellement qu’il renversa l’encrier avec lequel le greffier consignait sa déposition.

Dame Fan expliqua que Chen lui avait autrefois fait la cour, sans obtenir ce qu’il souhaitait. Fan, à côté d’elle, serrait les mâchoires.

— Pourquoi avoir tenté de cacher cette relation ? demanda le juge.

— Parce qu’une femme n’a pas besoin d’avoir fauté pour être condamnée par une rumeur.

Le juge Ti nota la justesse amère de la réponse.

Il fit ensuite entrer le mandarin Wu seul. Le supérieur de Chen avait retrouvé une partie de sa raideur.

— Ma présence ici se justifiait par les convenances administratives, dit-il. Fan avait invité l’adjoint ; il devait inviter son chef.

— Votre nom figurait-il sur la première invitation ?

Wu hésita.

— Je l’ignore.

— Chen vous faisait-il chanter ?

La question le frappa avec plus de force qu’une accusation préparée.

— C’est absurde.

— Il vous a remis une note menaçante. Vous avez reculé à sa mort. Était-ce la stupeur, ou le soulagement ?

— Votre Honneur dépasse les limites de la courtoisie due à mon rang.

— Un homme vient de dépasser celles de la vie. Répondez.

Wu avoua que Chen réclamait son soutien pour une promotion. En échange, l’adjoint promettait de ne pas révéler certaines « négligences comptables ». Il refusa de préciser lesquelles.

Liu entra ensuite avec l’assurance sèche d’un homme qui se sait déjà détesté.

— J’avais un motif, dit-il. Je n’ai pas besoin que vous le découvriez. Chen a retenu deux de mes chargements jusqu’à ce que les cocons moisissent. Il voulait trente taëls. J’ai refusé et juré de le faire destituer.

— Pourquoi vous rendre à un banquet où il serait présent ?

— Pour le regarder dans les yeux devant le nouveau magistrat. Les lâches aiment les pièces fermées. J’espérais que votre présence ouvrirait une fenêtre.

— Vous paraissiez satisfait lorsqu’il est tombé.

Liu serra la mâchoire.

— J’ai pensé qu’un homme injuste venait d’être puni. Puis j’ai vu sa mère dans mon esprit et j’ai eu honte de cette pensée. Si cela fait de moi un meurtrier, vos prisons seront trop petites pour les hommes de Lan-fang.

Fan fut entendu le dernier. Sans sa robe de cérémonie, déboutonnée au col, il semblait plus lourd et moins puissant.

— Chen était mon ami, répéta-t-il.

— Vos amis vous menacent-ils souvent devant vos invités ?

— Il avait trop bu.

— Et vous, pas assez pour oublier le regard qu’il posait sur Dame Fan.

Le marchand pâlit.

— Ma maison est respectable.

— Les maisons ne ressentent pas la jalousie.

Fan nia toute liaison, tout chantage et toute irrégularité commerciale. À chaque dénégation, son pouce frottait la bague de cornaline portée à l’index. Le juge Ti se rappela ce geste.

Après l’interrogatoire, Ma Jong reconstitua le service avec trois gardes. L’un joua Chen, l’autre Wang, le troisième Dame Fan. Il fallut moins de deux battements de cœur pour prendre la coupe, masquer son bord sous une manche et la remplir.

— Assez pour appliquer une pâte déjà prête, dit Tao Gan. Pas assez pour ouvrir un sachet, mesurer une poudre et la mélanger.

— Le meurtrier avait donc préparé son geste avant le toast, conclut le juge.

Peu avant l’aube, il permit aux notables de rentrer chez eux sous surveillance. Dame Fan resta consignée dans ses appartements. Le corps fut transporté au yamen pour un examen complet. La coupe, les tessons, la jarre et le fil rouge furent scellés.

Au moment où le juge Ti quittait la salle, Tao Gan l’arrêta près du paravent.

— Quelque chose me gêne, Votre Honneur. Si Wang avait placé le poison en essuyant la coupe, la poudre serait descendue au fond quand Dame Fan a versé le vin. Or le dépôt le plus épais est resté sous le bord.

— Ce qui signifie ?

— Que le poison a été appliqué après que la coupe a été reposée, ou sous la forme d’une pâte qui adhérait à la porcelaine.

Le juge regarda le panneau réparé, le fil neuf et la charnière desserrée.

Le poison n’était venu ni de la jarre ni des cuisines. Quelqu’un l’avait apporté à portée de la table — mais où l’avait-il caché ?


Chapitre quatre — Le passé de la victime

Au matin, un vent froid chassa les nuages au-dessus de Lan-fang. Dans la cour du yamen, l’eau tombait encore des tuiles tandis que Tsao Tai faisait transporter des piles de registres vers une pièce claire. La poussière des archives s’élevait autour de lui avec une odeur de corde, de colle et de papier moisi.

Le précédent magistrat avait laissé des comptes d’une minutie trompeuse. Les colonnes étaient droites, les sommes équilibrées, les sceaux apposés au bon endroit. Il fallut à Tsao Tai toute la matinée pour comprendre la méthode : les vingt permis supplémentaires ne figuraient jamais ensemble. Ils étaient dispersés entre plusieurs années et enregistrés dans des annexes différentes. Les sociétés bénéficiaires changeaient de nom, mais les garants revenaient.

La Prospérité de l’Est. Les Cinq Nuages. Le Pavillon des Mûriers.

Trois sociétés sans boutique, sans employés et sans impôt foncier, dont les marchandises passaient par les entrepôts de Fan.

Plus troublant encore, chaque récapitulatif annuel portait le sceau du mandarin Wu.

Tsao Tai compara les dates. Chen avait été nommé adjoint peu avant la première anomalie. Au début, deux permis seulement avaient dépassé le quota. L’année suivante, cinq. Puis six. Enfin sept durant les six derniers mois.

— On ne commence pas par détourner vingt chargements, murmura-t-il. On en laisse passer un, puis on s’habitue au silence.

Il se rendit ensuite au siège de la guilde des soyeux. Le prévôt, un vieillard dont les ongles portaient encore la teinte jaune des cocons, le reçut au milieu d’échantillons suspendus du sol au plafond. Officiellement, la guilde ignorait tout des sociétés fictives. Officieusement, elle leur versait des droits de passage.

— Pourquoi payer une maison qui n’existe pas ? demanda Tsao Tai.

— Parce que ses collecteurs, eux, existent.

Le prévôt ouvrit un livre privé. À chaque chargement autorisé correspondait une contribution à l’entretien des routes, au nettoyage des canaux et aux offrandes du temple. Pour les Cinq Nuages et la Prospérité de l’Est, une ligne supplémentaire apparaissait sous le caractère divers.

— Cet argent allait à qui ?

— À un homme de Chen. Parfois Wang, parfois un porteur.

— Fan le savait ?

Le vieillard choisit avec soin un fil cassé sur sa manche.

— Dans le commerce de la soie, honorable secrétaire, le fabricant connaît le cocon, le tisseur connaît le fil et le marchand connaît le prix. Personne ne connaît jamais le voyage entier.

— C’est une manière élégante de dire que tout le monde ferme les yeux.

— Fermer les yeux n’est pas toujours dormir. Parfois, c’est survivre.

Tsao Tai fit copier les pages. Avant son départ, le prévôt lui montra une marque utilisée dans les marges : un petit paravent à quatre panneaux. Elle signalait les chargements payant deux fois les droits habituels, bien qu’ils fussent déclarés comme objets peints et non comme étoffes.

— Les panneaux voyagent pleins, dit le vieillard. Ils reviennent vides.

Cette phrase transforma une anomalie de comptes en méthode possible. Tsao Tai l’inscrivit au-dessus de ses colonnes, sans encore savoir qu’elle décrivait littéralement le trafic.

Pendant ce temps, le sergent Hong et Dame Lin se rendaient chez la mère de Chen. Ils avaient quitté leurs vêtements officiels afin de ne pas attirer le quartier. La vieille femme habitait hors des murs, dans une ruelle où les maisons basses s’appuyaient les unes sur les autres comme des vieillards fatigués.

Mère Chen leur ouvrit elle-même. Son dos était voûté, mais ses yeux restaient vifs.

— Mon fils est mort chez un homme riche, dit-elle avant même de les laisser entrer. Cela ne veut pas dire qu’il y vivait.

La pièce unique était propre et pauvre : une couche derrière un rideau, un brasero, deux tabourets, quelques bols raccommodés au fil de cuivre. Sur le mur, pourtant, pendait un paysage à l’encre représentant un pavillon au-dessus d’une rivière brumeuse. Le papier ancien, le sceau du collectionneur et la délicatesse du trait révélaient une œuvre de grande valeur.

Dame Lin s’en approcha sans la toucher.

— C’est un très beau tableau.

— Mon fils me l’a donné au dernier Nouvel An.

— Il devait beaucoup vous aimer.

Mère Chen détourna le visage.

— Il m’aimait mieux quand il était pauvre.

Elle raconta que Chen avait longtemps vécu avec modestie. Il lui apportait du riz, réparait lui-même le toit et lui lisait les lettres de son frère. Après sa promotion, il avait changé. Ses visites s’étaient espacées ; ses robes étaient devenues plus riches, ses paroles plus dures.

— Il disait que les hommes honnêtes finissent sous les ordres des imbéciles, reprit-elle. Puis il a commencé à dire que l’honnêteté est un luxe pour ceux qui n’ont pas de famille à protéger. Je suis sa seule famille. Regardez donc comme il m’a protégée.

Hong lui demanda l’origine du tableau.

La vieille femme joignit les mains sur ses genoux.

— Il l’a acheté.

— À qui ?

— Je ne sais pas.

Son regard glissa vers la porte. Dame Lin le vit.

— Vous craignez que quelqu’un nous entende ?

— Dans une maison pauvre, les murs sont minces.

— Nous pouvons vous conduire au yamen.

— Et faire savoir à toute la ville que je parle ? Non.

Dame Lin versa elle-même le thé que la vieille femme avait préparé. Elle ne posa plus de question pendant un moment. Elles parlèrent de la fièvre qui avait emporté le mari de Mère Chen, du prix du millet, des douleurs qui réveillaient les mains en hiver. Peu à peu, les épaules de la vieille femme se détendirent.

— Votre fils vous avait-il semblé inquiet récemment ? demanda enfin Dame Lin.

— Il croyait qu’on le suivait. La dernière fois, il n’a pas voulu entrer avant d’avoir fait deux fois le tour du pâté de maisons. Mais je ne sais rien d’autre.

Cette fois, le mensonge était moins assuré.

Un bruit de pas dans la ruelle fit sursauter Mère Chen. Ce n’était qu’un vendeur de charbon, mais elle resta près de la fenêtre jusqu’à ce qu’il eût disparu.

— Votre fils vous a-t-il confié des documents ? demanda Hong.

— Il ne me confiait plus rien. Il déposait ses fardeaux ici et repartait plus léger.

Elle désigna le tableau d’un mouvement involontaire.

Dame Lin changea de sujet et demanda à voir les remèdes de la vieille femme. Dans un coffret se trouvaient des herbes ordinaires : gingembre séché, angélique, peau de mandarine. Rien qui pût expliquer un achat de poison ou un projet de vengeance. Elle remarqua toutefois une bourse contenant cinq taëls, somme importante pour cette maison.

— Chen vous a laissé cet argent ?

— Non. Un homme est venu après sa mort. Il a dit que mon fils avait une dette envers lui et que cette somme représentait le reste d’un dépôt.

— À quoi ressemblait-il ?

— Il portait la robe d’un commis. Une tache de naissance près de l’œil.

Hong connaissait cette description : l’un des employés de Fan, aperçu aux quais. Quelqu’un avait donc tenté d’acheter le silence de la mère avant même de savoir ce qu’elle dirait.

Il prit la bourse avec un reçu officiel.

— Cet argent sera conservé comme preuve. Si la dette est réelle, son propriétaire viendra la réclamer.

Mère Chen eut un sourire dur.

— Les hommes qui donnent de l’argent aux pauvres espèrent toujours que la gratitude leur fermera la bouche.

— Ils oublient que la pauvreté apprend surtout à reconnaître le prix des choses, répondit Dame Lin.

En sortant, Hong attendit d’avoir tourné le coin.

— Elle sait d’où vient le tableau.

— Oui. Elle a peur de celui qui l’a donné, pas de la réputation de son fils.

— Nous pourrions la faire interroger officiellement.

— Et elle se refermerait. La vérité est comme la soie mouillée : si l’on tire trop fort, elle se déchire.

Ils poursuivirent à pied vers la résidence de Chen. Ma Jong les y attendait avec deux gardes.

Le contraste était brutal. Chen occupait une maison à cour intérieure dans le quartier des fonctionnaires. Des coffres contenaient des robes neuves, des lingots d’argent et des objets précieux sans reçu d’achat. Son secrétaire Wang avait remis toutes les clés, mais se tenait à l’écart, le visage gris.

Dans le cabinet de Chen, Hong trouva une liste de noms dont plusieurs étaient suivis d’un chiffre. Fan : cent vingt. Wu : quatre-vingts. Liu : trente, rayé deux fois. À côté, un caractère signifiait tantôt reçu, tantôt .

— Des pots-de-vin ? demanda Ma Jong.

— Ou des dettes, répondit Hong.

Dame Lin examina une boîte de bois de santal remplie de lettres. La plupart provenaient de marchands. L’une, sans signature, avait été écrite par une femme :

Vous m’avez promis une maison et un nom. Vous ne m’avez laissé que la honte. Je vous demande une dernière fois de me recevoir.

Le papier était parfumé à la fleur de prunier.

Wang, appelé dans le cabinet, reconnut l’écriture de Dame Fan.

— Mon maître m’ordonnait de brûler ses lettres.

— Pourquoi celle-ci existe-t-elle encore ? demanda Hong.

— Elle est arrivée hier matin. Il l’a lue, puis a ri. Il a dit qu’il répondrait lui-même.

— A-t-il répondu ?

Wang hésita.

— Je ne sais pas.

Le sergent plia la lettre et la scella parmi les pièces de l’enquête.

Au yamen, l’examen du corps confirma l’empoisonnement. Le dépôt prélevé sur les lèvres contenait un minéral arsenical et un extrait végétal qui engourdissait la langue du préparateur lorsqu’il était dilué à l’extrême. Le médecin connaissait l’usage de l’aconit contre les douleurs, mais rappela qu’une dose mal mesurée arrêtait le cœur.

Le juge Ti relut les rapports à la lumière de l’après-midi.

Chen avait de l’argent sans origine, un tableau qu’il ne pouvait avoir acheté honnêtement, des comptes secrets, une maîtresse humiliée, un supérieur menacé, un rival sanctionné et un marchand enrichi.

La victime n’avait pas manqué d’ennemis. Elle avait seulement manqué de temps pour savoir lequel frapperait le premier.


Chapitre cinq — Les quatre verrous

Le soir venu, le ciel prit une teinte de cuivre. Dans le cabinet du juge Ti, une lampe éclairait six visages et une table couverte de pièces : permis, lettres, plans de la résidence Fan, dépositions et prélèvements enfermés dans des boîtes scellées.

Tsao Tai présenta d’abord ses conclusions.

— Vingt permis excèdent les quotas impériaux. Tous ont été établis par Chen. Les sociétés qui les ont reçus n’existent que sur le papier, mais leurs garants sont liés à Fan. Les relevés annuels portent le sceau de Wu.

— Wu pouvait-il ignorer les anomalies ? demanda le juge.

— Pas s’il lisait les totaux. Mais les chiffres exacts sont cachés dans les annexes. Il a pu signer par négligence, par intérêt ou par peur.

Le sergent Hong posa sur la table la liste trouvée chez Chen.

— Les montants associés aux noms de Fan et Wu indiquent qu’il les pressurait. Liu figure aussi, mais sa somme est rayée. Peut-être a-t-il refusé de payer.

Dame Lin parla du tableau et de la lettre.

— La mère de Chen connaît l’origine de la peinture. Quant à Dame Fan, elle demandait à Chen un dernier rendez-vous. La lettre est arrivée le matin du banquet.

Ma Jong tira une bourse de sa ceinture et la posa bruyamment devant le juge.

— Deux cents pièces. La concubine de Fan a tenté de les faire remettre à un de nos gardes pour qu’il oublie de surveiller la porte de ses appartements.

— Pourquoi voulait-elle sortir ? demanda Hong.

— Elle prétendait aller prier au temple de ses ancêtres. Quand le garde a refusé, elle a dit que l’argent était un cadeau pour sa famille.

Dame Lin regarda la bourse.

— Une femme innocente peut chercher à fuir un scandale. Une femme coupable aussi.

Tao Gan ouvrit une enveloppe contenant le fil rouge ramassé près du paravent.

— Il est neuf. La torsion correspond au fil vendu par deux ateliers de Lan-fang. J’ai également examiné les coupes. La pâte a été appliquée sur le bord intérieur, en une bande large comme l’ongle. Elle contenait du miel ou du sirop pour adhérer. Quand Chen a bu, le vin l’a dissoute.

— Peut-on savoir quand ? demanda Tsao Tai.

— Après le rinçage, sûrement. Probablement après que Wang a essuyé la coupe, car son carré de soie ne porte aucune trace de poison.

Tao Gan avait préparé une démonstration. Il posa deux coupes identiques sur un plateau. Sur la première, il étala au moyen d’un carré de papier huilé une pâte de farine et de miel teintée en rouge. Puis il la prit comme une femme servant le vin, la manche avancée sur la main.

Personne ne vit le contact. Lorsqu’il reposa la coupe, un trait rouge en marquait pourtant le bord intérieur.

— Il faut moins d’un battement de cœur, dit-il. Le pli reste dans la paume. La manche cache le geste. Si la pâte n’est pas colorée, même celui qui reçoit la coupe ne remarque rien.

Il versa ensuite de l’eau. Le trait se dissolvit lentement, laissant d’abord une marque à la surface.

— Chen a dit que le vin était amer avant de s’effondrer, rappela Hong.

— L’aconit engourdit la langue presque aussitôt. L’arsenic agit plus lentement sur le ventre. Le mélange explique la succession des symptômes.

Ma Jong désigna la seconde coupe.

— Pourquoi en avoir préparé deux ?

Tao Gan l’invita à l’essuyer avec un carré blanc, comme Wang l’avait fait. Ma Jong frotta le fond et le bord, puis la reposa.

— Regarde le tissu.

Il était propre.

— Si Wang avait appliqué la pâte en feignant d’essuyer, son carré en porterait une partie. À moins d’en avoir utilisé deux et de nous avoir remis le mauvais.

— Nous avons fouillé sa chambre, dit Hong. Aucun autre carré semblable.

— Ce n’est pas une preuve d’innocence, conclut le juge, mais cela affaiblit l’accusation la plus évidente.

Le garde qui avait reçu la bourse de Dame Fan fut ensuite appelé. C’était un père de quatre enfants, mal à l’aise devant l’épouse du magistrat.

— Elle n’a pas demandé seulement à sortir, précisa-t-il. Elle voulait que je lui achète un brûle-parfum neuf et que je jette l’ancien dans le canal.

— A-t-elle expliqué pourquoi ? demanda Dame Lin.

— Elle disait que l’odeur lui rappelait la mort.

Tao Gan nota le détail. Un brûle-parfum pouvait consumer une lettre, un papier huilé ou le cordon d’un sachet. Dame Fan ne cherchait peut-être pas à fuir ; elle cherchait à faire disparaître quelque chose sans quitter ses appartements.

Le juge se tourna vers le garde.

— Votre conduite sera inscrite à votre dossier.

L’homme s’inclina, soulagé. Le capitaine Li avait recruté des gardes négligents ; tous n’étaient pas achetés.

Le juge Ti se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Dehors, les feuilles du paulownia frottaient contre le mur.

Avant de poursuivre son raisonnement, il demanda à chacun de formuler l’hypothèse qu’il jugeait la plus forte.

Ma Jong choisit Fan.

— Il avait l’argent, la maison, les serviteurs et le mobile. Les hommes puissants aiment faire agir les autres. Lin Po a acheté le poison pour lui.

Tsao Tai choisit Wu.

— Chen menaçait sa carrière. Wu connaissait le protocole des banquets et pouvait compter sur le respect de son rang pour ne pas être fouillé. S’il a ordonné le crime, le lien se trouvera dans ses comptes.

Tao Gan choisit Wang.

— Pas parce qu’il a essuyé la coupe. Parce qu’un secrétaire est invisible. Il sait quand son maître boit, où il range ses preuves, qui il fait chanter. Il est assez proche pour haïr et assez bas pour être sacrifié.

Hong choisit Lin Po.

— Il a touché le panneau et fui. Ce sont deux faits. Tous nos motifs ne sont encore que des paroles.

Dame Lin ne désigna personne.

— Chen a humilié plusieurs hommes, mais il a humilié Dame Fan d’une manière différente. Pour Liu, Fan ou Wu, il menaçait des biens et une fonction. Pour elle, il menaçait jusqu’au droit d’être crue. Cela ne fait pas d’elle une meurtrière. Cela signifie seulement que nous ne comprenons pas encore ce qu’elle risquait de perdre.

Le juge Ti les écouta sans trancher.

— Chacun de vous a choisi selon son métier. Ma Jong voit celui qui commande, Tsao Tai celui qui signe, Tao Gan celui qui se cache, Hong celui qui fuit, et Dame Lin celle que les autres ne regardent pas. Gardez vos hypothèses. Méfiez-vous seulement de l’amour que les enquêteurs portent à leur première idée.

— Cette affaire est fermée par quatre verrous, dit-il. Le premier : si Dame Fan avait préparé le meurtre, pourquoi servir Chen sous les yeux de tous et attirer aussitôt le soupçon sur elle ?

— Parce qu’elle comptait sur la jarre commune pour l’innocenter, proposa Dame Lin.

— Peut-être. Deuxième verrou : si Fan voulait tuer l’homme qui le faisait chanter, pourquoi l’assassiner dans sa propre maison, devant le nouveau magistrat ?

— Les riches finissent par croire que leur toit les protège mieux qu’une forteresse, dit Ma Jong.

— Troisième verrou : Frère Jing prétend avoir été invité, Fan ne s’en souvient pas, et pourtant le religieux est resté après le crime alors qu’il aurait pu disparaître dans la confusion.

Tao Gan sourit.

— Il est venu chercher quelque chose.

— Ou quelqu’un. Enfin, quatrième verrou : Wang a essuyé une coupe propre. Dame Fan l’a prise quelques instants plus tard. Entre les deux, comment la pâte empoisonnée a-t-elle atteint le bord sans que personne la voie ?

Le silence se prolongea.

— La grande manche, dit Dame Lin. Quand une femme sert un homme des deux mains, sa manche recouvre une partie de la coupe.

— Cela explique comment cacher le geste, pas où prendre le poison, répondit le juge.

Tao Gan déplia le croquis de la salle.

— Chen se trouvait à trois pas du panneau réparé. Pendant le banquet, Lin Po l’a touché. La concubine s’est tenue devant lui au moment du service. Un paravent ne cache pas seulement ce qui se trouve derrière, Votre Honneur. Celui-ci a peut-être caché ce qui se trouvait dedans.

On frappa. Le capitaine Li entra, tenant son casque sous le bras.

— Votre Honneur, mes hommes ont vérifié les portes. Lin Po n’est pas rentré dans sa chambre cette nuit. Une vendeuse de galettes affirme l’avoir vu gagner la route du Sud avant l’aube.

— Pourquoi ne me l’avoir appris que maintenant ?

Li encaissa le reproche.

— Le marchand Fan nous avait signalé qu’il allait visiter un parent malade. J’ai pensé…

— Vous avez accepté la parole d’un suspect à la place d’une vérification.

— Oui, Votre Honneur.

— Lancez deux patrouilles. Pas d’avis public : s’il ignore que nous le cherchons, il se cachera moins bien.

Li salua.

— Je réparerai mon erreur.

Après son départ, le juge Ti resta devant le plan.

Un témoin muet fuyait, une concubine achetait sa liberté, et un panneau de soie réparé se trouvait à trois pas de la victime.

Le quatrième verrou n’allait peut-être pas résister longtemps.


Chapitre six — Le secret de Frère Jing

Le jour suivant se leva dans une brume laiteuse. Frère Jing attendait dans le petit cabinet des interrogatoires, les mains posées sur les genoux. À travers le papier huilé de la fenêtre, le soleil dessinait sur sa robe grise un réseau de lignes pâles.

Le juge Ti entra seul.

— Vous n’étiez pas invité au banquet.

Le religieux inclina la tête.

— Non.

— Fan l’a reconnu ce matin. Vous avez profité de l’arrivée d’un groupe de musiciens et vous êtes entré avec eux. Pourquoi ?

— Parce que les portes du marchand Fan restent fermées aux pauvres, aux moines et à ceux qu’il a dépouillés.

Jing raconta l’histoire du temple de la Nuée Pourpre. Depuis deux siècles, les religieux cultivaient des mûriers sur une terre donnée par une veuve. Après deux mauvaises récoltes, Fan avait racheté une dette du temple. Un acte de cession était ensuite apparu, portant le sceau d’un supérieur mort depuis trois ans. Chen avait validé le transfert ; Wu avait rejeté l’appel.

— J’espérais trouver dans la maison l’original de l’acte falsifié, dit Jing. Fan conserve ses papiers compromettants près de lui. Je voulais observer son cabinet et revenir une nuit prochaine.

— Vous enquêtiez donc sur une fraude.

— J’essayais de rendre au temple ce qu’on lui a volé.

— La justice privée prend facilement le visage du vol.

— Et la justice officielle avait le visage de Chen Yu-tsai.

Le juge accepta la pointe sans se troubler.

Jing expliqua que le temple ne vivait pas seulement d’offrandes. Dix familles de métayers cultivaient les mûriers ; deux veuves élevaient les vers ; les novices vendaient les cocons à la guilde. La cession des terres avait chassé ces familles et privé le sanctuaire de son revenu.

— Fan a proposé de garder les paysans, dit-il. À condition qu’ils travaillent désormais pour ses ateliers et lui abandonnent les trois quarts de la récolte. Deux familles ont accepté. Les autres sont parties.

— Pourquoi le supérieur du temple n’a-t-il pas porté plainte à la préfecture ?

— Il l’a fait. La plainte est revenue avec le sceau de Wu et une note de Chen : Acte conforme, dette régulièrement acquise. Notre supérieur est mort peu après. Le nouveau craint de perdre jusqu’aux bâtiments si nous insistons.

Jing sortit de sa manche une copie de l’acte. La date de signature correspondait à un jour où l’ancien supérieur, déjà très malade, était resté enfermé dans sa cellule. Deux témoins mentionnés étaient morts auparavant.

— Vous aviez donc des preuves à remettre au nouveau magistrat, observa le juge. Pourquoi entrer chez Fan au lieu de venir ici ?

— Parce que je ne savais pas encore quel homme vous étiez.

— Et maintenant ?

— Je sais que vous enfermez les mandarins avec les marchands quand un homme meurt. C’est un commencement.

Le juge Ti retint un sourire.

— Vous auriez pu partir pendant la confusion qui a suivi le meurtre.

— Je le pouvais. Mais j’avais vu un homme toucher une coupe, un autre toucher un paravent, et une femme dont le visage ne montrait pas la même peur avant et après la mort. Si j’étais parti, j’aurais passé le reste de ma vie à prétendre que le non-agir excuse le silence.

La dernière phrase alerta le juge. Jing venait d’admettre qu’il avait observé davantage qu’il ne racontait. Il conserva pourtant un ton égal.

— Qu’avez-vous vu près de la coupe ?

Jing ferma un instant les yeux, reconstituant la scène.

— Le secrétaire Wang l’a essuyée, comme il l’a déclaré. Il a tenu la coupe par le pied et a frotté l’intérieur avec un carré blanc. Je n’ai vu aucun sachet dans sa main. Après l’avoir reposée, il s’est penché vers Chen pour lui parler.

— A-t-il pu y déposer le poison ?

— Tout homme peut cacher un geste s’il l’a préparé. Mais je regardais ses mains parce qu’il venait de déplacer mon propre bol par inadvertance. Je ne l’ai rien vu faire d’autre.

— Et Lin Po ?

— Il a touché le panneau de droite. Il semblait chercher une couture. Quand il m’a aperçu, il a fait mine de redresser la charnière.

— Vous connaissiez le jardinier ?

— Je l’avais vu porter des rouleaux jusqu’aux entrepôts de Fan, toujours à des heures où les ballots ordinaires ne circulent pas.

Le juge Ti posa devant lui le fil rouge.

— Avez-vous vu quelqu’un d’autre s’approcher du panneau ?

Le religieux hésita.

— Beaucoup de personnes passaient devant. Les serviteurs, Dame Fan, le marchand lui-même. Je ne peux accuser sur un souvenir incertain.

— Je ne vous demande pas d’accuser. Je vous demande de vous souvenir.

— Alors je me souviens que Dame Fan se tenait près du paravent avant la dernière coupe. Rien de plus.

Sa réponse était exacte et incomplète. Le juge Ti le comprit, mais ne le contraignit pas encore.

— Vous resterez à Lan-fang. Si vous tentez de retourner au temple sans ma permission, le capitaine Li vous arrêtera.

— Je ne fuirai pas. La Voie enseigne que l’homme emporte avec lui ce qu’il cherche à éviter.

À peine Jing sorti, Ma Jong entra.

— Votre Honneur, je suis allé chercher le secrétaire Wang pour un nouvel interrogatoire. Il a disparu.

— Depuis quand ?

— Sa logeuse l’a entendu rentrer après le banquet. Vers la troisième veille, quelqu’un a frappé. Wang a parlé à voix basse, puis il est sorti avec sa robe de nuit sous son manteau. Il n’a pris ni argent, ni vêtements.

Ma Jong avait trouvé la chambre au-dessus d’une boutique de brosses. Une natte, deux robes, une écritoire et une étagère de livres y composaient la vie visible du secrétaire. La vie cachée se révélait dans les détails : des reçus de maisons de plaisir entre les pages des Classiques, un jeton de jeu sous l’oreiller, une bague de femme enveloppée dans un mouchoir.

Le capitaine Li l’avait accompagné. Tandis que Ma Jong soulevait les lattes, Li interrogea la logeuse. Elle se souvenait d’une voix féminine derrière la porte à la troisième veille, trop jeune pour être celle d’une matrone, et d’un parfum de cannelle. Le visiteur n’était donc probablement pas un homme de Fan venu enlever Wang.

Dans la rue, un marchand de soupe avait vu Wang courir vers le quartier des Saules. Il portait un manteau sur sa robe de nuit et regardait derrière lui, mais personne ne le poursuivait.

— Une fuite choisie, avait conclu Li.

— Choisie dans la panique, avait répondu Ma Jong. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

Sous le lit, la poussière dessinait le contour d’une petite cassette récemment déplacée. Elle avait laissé tomber un fragment de papier en glissant.

— Des traces de lutte ?

— Aucune. Mais j’ai trouvé ceci sous son lit.

Ma Jong tendit un morceau de papier déchiré. On y lisait :

…au saule creux, avant le banquet. Venez seul. Ce que vous savez sur Fan ne vous sauvera pas…

L’écriture n’était pas celle de la lettre parfumée de Dame Fan. Les caractères, carrés et lourds, paraissaient avoir été tracés par un homme cherchant à déguiser sa main.

— Le message était-il destiné à Wang ou à Chen ? demanda le juge.

— La logeuse l’a trouvé dans la manche d’une ancienne robe de Chen que Wang avait emportée pour la faire réparer.

Le sergent Hong les rejoignit.

— Lin Po hors de la ville, Wang disparu, dit-il. L’un ne peut parler et l’autre ne veut plus être trouvé.

— Deux fuites ne font pas deux aveux, répondit le juge. Mais elles indiquent que les absents savent ce que les présents cachent.

Il confia le billet à Tsao Tai afin qu’il compare l’écriture aux archives. Ma Jong reçut l’ordre de fouiller les auberges, les maisons de jeu et les établissements fréquentés par Chen. Le capitaine Li devait fermer discrètement les relais de poste.

Li demanda à parler avant le départ des lieutenants.

— Il existe quatre jetons qui permettent aux courriers de Fan de franchir les portes après la cloche, dit-il. L’ancien magistrat me les a fait remettre il y a deux ans. Il prétendait que les cargaisons de soie ne pouvaient attendre le jour.

Il posa sur la table un disque de bronze gravé d’un cheval.

— Pourquoi ne pas l’avoir signalé à votre arrivée ? demanda Hong.

— Parce que je croyais l’ordre encore valable. Et parce que Fan paie chaque hiver les manteaux de mes hommes.

Ma Jong eut un mouvement de mépris, mais le juge Ti leva la main.

— Fan achetait-il en échange leur obéissance ?

— Il n’a jamais formulé les choses ainsi.

— Les corrupteurs les formulent rarement. Ils préfèrent que le bénéficiaire donne lui-même un nom honorable à la dette.

Li sortit trois autres jetons de sa ceinture.

— Je les avais repris ce matin. Aucun courrier ne passera.

— Au contraire, dit le juge. Laissez-les passer, mais faites relever leur visage, leur monture et leur destination. Si nous fermons toutes les issues, les coupables brûleront ce qu’ils ne peuvent emporter. Une porte surveillée nous apprend davantage qu’un mur.

Li acquiesça. Ma Jong lui remit une liste des auberges du quartier des Saules.

— Tes hommes connaissent les portes. Les miens connaissent les trous.

— Et toi, lequel préfères-tu ?

— Celui où se cache Wang.

Pour la première fois, le capitaine sourit. Leur rivalité devenait une collaboration, non par amitié, mais parce qu’ils commençaient à poursuivre les mêmes hommes.

Avant de sortir, Ma Jong se retourna.

— Si Wang a empoisonné son maître, il cherchera la route. S’il a peur d’un assassin, il cherchera un trou.

— Alors ne regarde pas seulement les routes, dit le juge Ti. Cherche les trous où se cachent les hommes qui ont honte.

Sur la table, le message déchiré évoquait un rendez-vous secret avant le banquet. Chen y était-il allé pour vendre son silence — ou pour acheter celui de quelqu’un d’autre ?


Chapitre sept — Le jardinier muet

Une chaleur lourde succéda à la brume. Dans le jardin de Fan, les pivoines baissaient la tête et les carpes restaient immobiles sous les feuilles de lotus. La résidence, toujours surveillée, avait perdu son agitation. Les domestiques parlaient à voix basse, comme si le mort se trouvait encore dans la salle.

Tao Gan examina le paravent pendant que le sergent Hong interrogeait de nouveau le majordome. Il commença par les charnières, mesura les cadres avec une corde marquée, puis observa les doublures à la lumière rasante d’une lampe.

Le panneau de droite ne provenait pas du même atelier que les trois autres. Le bois avait été vieilli à la fumée pour imiter l’ancien ; la soie peinte reproduisait parfaitement la scène, mais le fil de trame était plus serré. Une main habile avait remplacé tout le panneau sans altérer l’ensemble.

Tao Gan demanda qu’on apporte une bassine d’eau chaude. Il en approcha successivement des fragments de fil prélevés sur chaque doublure. Les fils anciens se détendirent à peine ; celui du panneau droit se rétracta et révéla une torsion particulière.

— Soie filée dans les ateliers du quartier Nord, expliqua-t-il. Ils tordent le fil vers la gauche depuis qu’un maître venu de Shu leur a enseigné cette méthode. Pas plus de cinq ans.

Il étudia ensuite la peinture. Le copiste avait reproduit les couleurs avec talent, mais une erreur trahissait son époque : l’empennage d’une flèche était fixé selon une mode récente. Un antiquaire ne s’y serait pas trompé.

— Fan n’a pas acheté cet ensemble dans cet état, conclut Tao Gan. Il a commandé un panneau capable d’imiter les autres tout en étant démonté souvent. Voyez les chevilles : elles se retirent sans casser le cadre.

Ma Jong en tira une. Le montant s’ouvrit comme le couvercle d’une boîte longue et étroite. À l’intérieur, des fibres dorées restaient accrochées à une aspérité.

— De la soie impériale, dit Tao Gan. La teinture au safran et le fil d’or sont réservés aux ateliers de la Cour.

— Le paravent n’a donc pas seulement caché du poison, dit le juge. Il a voyagé rempli de marchandises.

Dans la peinture, un détail attira son attention. Trois oiseaux noirs apparaissaient au-dessus du quatrième panneau, tandis que les autres n’en portaient aucun.

— Une signature ? demanda Ma Jong.

— Plutôt une marque d’assemblage, répondit Tao Gan. Les artisans de la contrebande devaient savoir quel panneau ouvrir sans examiner les coutures.

Chaque élément, beau à distance, devenait fonctionnel de près : le cheval blanc dissimulait la poche, les trois oiseaux désignaient le panneau, les points rouges guidaient les doigts. La scène de chasse avait été transformée en plan d’utilisation.

Sous le ventre d’un cheval blanc, Tao Gan découvrit trois points rouges à peine plus gros que des grains de millet. Il passa l’ongle entre la soie peinte et la doublure. Une petite poche s’ouvrit.

Elle était vide.

Un dépôt blanc restait pris dans les angles. Tao Gan le recueillit avec la pointe d’une spatule en bambou. Il y trouva de l’arsenic, mais pas d’aconit.

Le juge Ti, appelé sur place, regarda la poche et les points rouges.

— Le fil trouvé au pied du paravent vient de cette couture.

— Oui. Quelqu’un l’a ouverte récemment et l’a refermée trop vite. Lin Po connaissait le panneau : c’est lui qui l’a remplacé, d’après le majordome.

— Que pouvait contenir une poche de cette taille ?

Tao Gan y glissa deux doigts.

— Un sachet de poudre. Plusieurs lettres. Ou un petit rouleau de soie très fine. En revanche, le panneau lui-même est creux sur presque toute sa largeur. Avec une seconde doublure, on pourrait y dissimuler une pièce d’étoffe.

Il défit un lien sous le cadre. La doublure se détendit, révélant un espace plat, assez grand pour recevoir plusieurs lés de soie.

Fan, amené par Ma Jong, protesta.

— Ce paravent m’a été vendu ainsi !

— Par qui ? demanda le juge.

— Un antiquaire de la capitale. Je ne me souviens plus de son nom.

— Vous ne vous souvenez ni d’avoir invité Frère Jing, ni du nom de celui à qui vous avez payé un objet qui vaut une petite fortune. Votre mémoire choisit ses absences avec beaucoup de goût.

Fan essuya son front.

— Je suis bouleversé par la mort de Chen.

— Vous le serez davantage lorsque Tsao Tai aura terminé d’examiner vos comptes.

Ils firent emballer le paravent et le transférèrent au yamen sous bonne garde.

Dans la remise de Lin Po, Hong trouva des aiguilles courbes, des bobines de fil rouge, de la cire, de la colle de peau et des fragments de sceaux impériaux découpés dans des ballots. Le lit n’avait pas été défait. Sous une latte se cachait un petit pécule, intact.

Au fond d’une jarre de riz, une boîte de bambou contenait des feuillets couverts de dessins. Lin Po, qui écrivait difficilement, communiquait avec une sœur vivant dans un village des collines. Il dessinait deux enfants, une maison au toit de chaume et, à côté, le nombre de pièces envoyées chaque mois.

Le dernier feuillet représentait un grand homme sous un toit à quatre pointes — Fan dans sa résidence — tenant une corde nouée autour de trois silhouettes. En face, un petit homme à la gorge barrée travaillait sur un panneau. La simplicité du dessin rendait la contrainte plus claire qu’une longue plainte.

Hong trouva aussi un contrat de dette. Lin Po devait à Fan quarante taëls pour les soins reçus après « l’accident ayant endommagé sa gorge ». Des intérêts mensuels rendaient le remboursement impossible. Chaque versement à sa sœur était ajouté à la dette.

— Il travaillait pour payer le mal qu’on lui avait fait, dit Ma Jong.

— Cela explique son obéissance, pas tous ses gestes.

Dans un coffret d’outils, Tao Gan identifia trois aiguilles. La plus fine portait un dépôt rouge correspondant aux points du paravent. Une autre, plus épaisse, servait aux doubles doublures. La troisième était enduite de cire blanche et de miel.

— Celle-ci a préparé la pastille, dit-il. Mais elle n’a pas touché l’aconit. L’odeur serait restée dans la cire.

Le détail séparait déjà deux opérations : Lin Po avait confectionné la dose de Fan ; une autre personne l’avait transformée.

Sur le mur, sous une étagère, quatre traits verticaux étaient barrés d’un cinquième. Hong compta six groupes.

— Trente chargements, dit-il.

— Le registre de Chen en mentionnait trente et un, répondit le juge.

Ils cherchèrent le dernier trait. Il se trouvait sur le montant de la porte, isolé, comme si Lin Po avait commencé un nouveau compte la semaine du banquet. La contrebande devait donc continuer. Quelque part, un chargement encore inconnu attendait peut-être son départ.

— Il n’avait pas préparé sa fuite, dit Hong. Il est parti sans argent, comme Wang.

Ma Jong montra des traces de boue séchée sur une paire de sandales.

— Lin Po avait pourtant marché récemment sur la berge. La terre noire vient du canal du Sud.

— Il a pu rencontrer quelqu’un au jardin du saule creux, répondit le juge.

Le saule se dressait au fond de la propriété Fan, près d’une porte donnant sur le canal. Son tronc fendu formait une cavité naturelle. Dans la boue, les empreintes avaient été déformées par la pluie. Hong distingua néanmoins les marques d’une sandale large et celles d’une chaussure officielle à semelle épaisse.

Sous une racine, Ma Jong trouva la moitié d’une agrafe de ceinture en jade vert.

Chen portait sur le portrait de son dossier une agrafe semblable. L’autre moitié manquait à la ceinture rendue avec son corps.

— Il est venu au rendez-vous, conclut Hong.

— Avec qui ?

Le jardin communiquait directement avec les appartements de Dame Fan et avec l’allée utilisée par les serviteurs. Fan, Lin Po, Wang et la concubine pouvaient tous l’atteindre sans traverser la cour principale.

De retour au yamen, Tsao Tai apporta le résultat de sa comparaison. Le message du saule n’était de la main ni de Fan, ni de Wu, ni de Wang. L’auteur avait utilisé un pinceau large de comptable et s’était appliqué à former des caractères maladroits.

— Dame Fan sait-elle écrire ? demanda le juge.

— Très bien, répondit Dame Lin. Sa lettre à Chen était fine et régulière. Mais une personne instruite peut contrefaire la maladresse.

Le capitaine Li entra à son tour. Ses deux patrouilles avaient perdu la trace de Lin Po après un relais situé à une demi-journée au sud. Le jardinier avait échangé sa tunique contre celle d’un batelier et poursuivi le long du fleuve.

Li déplia une carte tachée de pluie.

— Il a payé le batelier avec une épingle d’argent, puis lui a demandé par gestes de le débarquer avant le poste de péage. Là, il a pris le sentier des roseaux. Mes hommes ont trouvé ses sandales abandonnées près d’une cabane.

— Une feinte ? demanda Hong.

— Probablement. Les traces entraient dans l’eau mais n’en ressortaient pas. Nous avons fouillé la rive opposée sans résultat.

Ma Jong proposa de partir avec une seconde équipe. Le juge accepta, à condition qu’il ne dépassât pas le relais sans nouvelles instructions.

Au crépuscule, Ma Jong et Li atteignirent la cabane. Une vieille pêcheuse y réparait des nasses. Elle avait vu le fugitif, mais refusa d’abord de parler. Ma Jong lui acheta une anguille trois fois son prix et s’assit pour l’écailler avec elle.

— Il ne m’a rien volé, dit enfin la femme. Il tremblait. Pas de froid : de peur. Il m’a montré la gorge et fait le geste d’un couteau.

— Il craignait qu’on le tue ?

— Ou qu’on lui coupe ce qui lui restait.

Lin Po avait dessiné dans la boue quatre rectangles, puis une flamme. Après quoi il s’était dirigé non vers le sud, mais vers l’est, en suivant les digues.

Li observa Ma Jong.

— Il voulait avertir quelqu’un qu’on brûlerait les paravents.

— Ou il cherchait l’endroit où ils sont cachés.

Ils retrouvèrent dans les roseaux une bande de tissu portant le signe des entrepôts de Fan. Lin Po n’avait donc pas choisi sa route au hasard. Même en fuite, il restait relié au réseau.

— Il savait donc échapper aux recherches, dit Li.

— Ou quelqu’un lui a indiqué comment faire.

Le juge Ti disposa devant lui le fil rouge, l’agrafe brisée et le prélèvement de la poche.

Le poison avait été caché dans le paravent. Chen avait rencontré quelqu’un au saule. Lin Po avait fui sans son argent, après avoir touché précisément la couture qui dissimulait l’arsenic.

Pour la première fois, le mécanisme du crime apparaissait. Mais la main restait invisible.


Chapitre huit — L’infiltration de Dame Lin

À l’aube du cinquième jour, le marché aux légumes s’ouvrait sous un ciel rose. Parmi les paysannes qui attendaient devant les portes de service se tenait une veuve vêtue d’une robe rapiécée, un panier au bras. Ses cheveux ternis de cendre, ses mains rougies et son accent rural ne rappelaient en rien la première épouse du magistrat.

Tao Gan avait consacré une soirée à lui construire une existence. Elle s’appelait Lin Mei, venait du village de la Source-Basse et avait perdu son mari durant les fièvres d’hiver. Ses papiers portaient le sceau authentique d’un village déserté par une inondation trois ans plus tôt.

— Une bonne histoire n’est pas celle qui répond à toutes les questions, lui avait expliqué Tao Gan. C’est celle qui donne aux curieux l’impression qu’ils ont deviné le reste.

Dame Lin s’était contentée de sourire.

Le juge Ti n’avait accepté l’infiltration qu’après une longue discussion.

— Fan a peut-être déjà commandé un meurtre.

— Il connaît tes hommes et surveille ses domestiques, avait-elle répondu. Dans les appartements des femmes, un garde n’entendra rien. Une servante, si.

— Je ne peux t’ordonner de courir ce risque.

— C’est pourquoi je te demande de me laisser le prendre.

Le marchand Fan avait obtenu la levée de sa garde à vue, faute de preuve directe du meurtre, mais il restait assigné à sa résidence. Cette liberté calculée devait l’inciter à agir. Une aide-cuisinière ayant quitté la maison par peur du scandale, la fausse veuve fut engagée sans difficulté.

Dame Lin passa la matinée à laver des légumes, porter de l’eau et récurer des marmites. Elle se montra lente à comprendre les ordres, rapide à les exécuter et assez humble pour qu’on cessât bientôt de la voir.

Les domestiques savaient beaucoup.

Ils savaient aussi comment ne rien dire devant un maître et tout raconter devant un baquet de linge. Une servante nommée Su, à peine âgée de dix-sept ans, travaillait auprès de Dame Fan depuis son arrivée dans la maison. En voyant les mains gercées de la fausse veuve, elle lui donna un peu d’huile de sésame et l’autorisa à s’asseoir près d’elle.

— La maîtresse n’est pas cruelle, confia-t-elle. Elle frappe moins que l’ancienne intendante. Mais depuis que le mandarin est mort, elle ne dort plus.

— Elle le connaissait ?

Su examina la cour avant de répondre.

— Il venait pour parler affaires. Quand le maître partait aux entrepôts, le mandarin restait parfois dans le pavillon des pivoines. Au début, Dame Fan chantait après son départ. Plus tard, elle pleurait.

— Pourquoi ne quittait-elle pas la maison ?

La jeune fille eut un rire étonné.

— Pour aller où ? Son contrat appartient au maître. Sa famille a reçu le prix. Même s’il la renvoyait, elle ne pourrait emporter ni bijoux ni vêtements sans son consentement.

Dame Lin connaissait ces règles. Les entendre dans la bouche d’une enfant qui les acceptait comme la pluie ou l’hiver leur rendait une dureté nouvelle.

— Et toi, Su ? Ton contrat appartient aussi à Fan ?

— Encore trois ans. Après, je pourrai me marier si le maître me donne un certificat de bonne conduite.

— S’il refuse ?

Su haussa les épaules.

— Alors je resterai.

Un pas dans le corridor les fit taire. L’intendante entra, inspecta les bassines et reprocha à Dame Lin la lenteur de son travail. Celle-ci courba le dos, reçut l’injure sans répondre et reprit son linge. La facilité avec laquelle une femme bien née pouvait devenir invisible dès qu’elle portait une robe pauvre lui parut plus inquiétante que son déguisement.

Lin Po avait autrefois travaillé chez un fabricant de paravents. Sa voix n’avait pas été perdue dans un accident de cuisine, comme le prétendait Fan, mais après l’ingestion d’un liquide corrosif. Personne ne connaissait les circonstances.

Le maître entretenait un entrepôt près de la porte de l’Est, fermé depuis le meurtre.

Dame Fan souffrait de douleurs au visage. L’intendante conservait pour elle, dans une armoire de la chambre, une teinture de racine d’aconit que l’apothicaire avait recommandée en usage externe. Une goutte frottée sur la joue calmait les crises ; avalée, elle pouvait être mortelle. Depuis deux jours, le petit flacon semblait presque vide.

À l’heure chaude, Dame Lin porta du thé au pavillon intérieur. La porte était close, mais les voix de Fan et de sa concubine traversaient le papier.

— Tu crois que je ne voyais pas ses regards ? grondait Fan. Tu l’as fait entrer dans mon lit avant de le faire entrer dans ma tombe.

— C’est toi qui l’as invité, répondit Dame Fan. C’est toi qui le payais.

— Il exigeait le double. Il menaçait d’apporter ses registres au nouveau juge.

— Alors tu avais plus de raisons que moi de le faire taire.

Un objet se brisa.

— Qu’as-tu pris dans le paravent ? demanda Fan d’une voix soudain plus basse.

Il y eut un silence.

— Je ne sais pas de quoi tu parles.

— Lin Po m’a laissé un signe avant de fuir. La couture était ouverte.

— Demande-le-lui lorsqu’on le pendra.

Dame Lin déposa le plateau devant la porte et s’éloigna avant qu’on ne l’ouvrît.

Fan ignorait donc ce que sa concubine avait pris, mais il savait ce que la poche contenait. La dispute ne prouvait pas lequel mentait ; elle révélait seulement deux peurs différentes.

Quelques instants plus tard, l’intendante rappela Dame Lin. Une coupe de céladon s’était brisée dans le pavillon ; il fallait en ramasser les morceaux. Fan était parti. Dame Fan se tenait près de la fenêtre, une marque rouge sur la joue gauche.

La fausse servante s’agenouilla et recueillit les tessons un à un.

— Tu es nouvelle, dit Dame Fan.

— Oui, maîtresse.

— D’où viens-tu ?

Dame Lin récita son village, son veuvage et ses dettes. Dame Fan l’écouta sans paraître attentive, mais demanda le nom du ruisseau près de la Source-Basse. Tao Gan avait prévu ce détail.

— Le ruisseau des Trois-Pierres, maîtresse. Il déborde au printemps.

— Ton mari te battait-il ?

La question surprit Dame Lin.

— Quand il buvait.

— Et tu le regrettes ?

— On peut regretter une vie sans regretter tous les jours qui la composaient.

Dame Fan tourna enfin les yeux vers elle.

— Tu ne parles pas comme une paysanne.

Dame Lin baissa davantage la tête.

— Mon mari aimait les proverbes. Il en répétait tant que j’ai fini par les confondre avec mes propres pensées.

Un silence dangereux s’établit. Dame Fan s’approcha et saisit la main de la servante. Sous la saleté, la peau de la paume était plus fine que celle d’une femme qui avait travaillé aux champs. À l’annulaire, une trace claire indiquait qu’une bague avait été retirée récemment.

— Il t’a laissé un anneau ?

— Je l’ai vendu pour payer son enterrement.

Cette fois, l’histoire avait une réponse, mais Dame Lin sentit que le soupçon n’était pas entièrement dissipé.

Dame Fan relâcha sa main et ouvrit l’armoire aux remèdes. Elle imbiba un linge d’un liquide ambré, puis le pressa contre sa joue. L’odeur âcre de l’aconit se mêla au parfum de prunier.

— La douleur vient par éclairs, dit-elle. L’apothicaire affirme que cette racine peut endormir la chair ou le cœur selon la quantité.

— Alors il faut la craindre, maîtresse.

— Il faut craindre surtout ceux qui décident de la quantité.

Elle reboucha le flacon. Dame Lin vit qu’il était encore au tiers plein. Plus tard, il serait rempli d’eau.

— Tu peux partir.

Dans le corridor, Dame Lin s’autorisa seulement alors à respirer pleinement. Son déguisement avait tenu, mais Dame Fan n’avait pas cessé de la regarder comme une énigme. Si elle posait une seule question au village de la Source-Basse, Lin Mei disparaîtrait aussi vite qu’elle était née.

Dans l’après-midi, l’intendante envoya la nouvelle servante ramasser les feuilles mortes du jardin. Près du saule creux, Dame Lin aperçut un papier chiffonné entre les pierres du canal. L’encre avait coulé sous la pluie, mais un nom restait lisible : Lin Po.

Le document provenait d’un apothicaire de la ville de Ping-ko, à deux jours vers l’est. Il attestait la vente, trois jours avant le banquet, d’une quantité d’arsenic blanc suffisante pour tuer plusieurs hommes. La somme avait été payée comptant. L’empreinte du pouce de Lin Po marquait l’emplacement réservé à la signature.

Le reçu était trop opportun.

Dame Lin observa les bords. Le papier avait été plié deux fois, puis froissé récemment. Or il avait plu la nuit du meurtre et la veille ; un document resté quatre jours dans le jardin aurait été détrempé. Celui-ci n’était mouillé qu’en surface.

Quelqu’un venait de le placer là.

Elle le cacha dans la doublure de son panier.

À la tombée du jour, elle fut envoyée chercher un châle dans les appartements de Dame Fan. L’intendante l’attendait à la porte ; il était impossible de fouiller. Dame Lin vit néanmoins l’armoire aux remèdes entrouverte. Le flacon d’aconit y reposait, bouché par un morceau de tissu neuf. À côté, un coffret de laque rouge dégageait un parfum de fleur de prunier, le même que la lettre adressée à Chen.

En revenant aux cuisines, elle croisa un jeune domestique inconnu qui portait sous sa robe la bosse rectangulaire d’un message. Il sortit par l’entrée des fournisseurs après avoir parlé au majordome.

La nuit venue, Dame Lin prétexta une tante malade et quitta la résidence. Tao Gan l’attendait dans une échoppe de nouilles. Elle lui remit le reçu.

— L’achat est peut-être véritable, dit-il. Mais ce papier est une preuve fabriquée. Quelqu’un veut que nous cherchions Lin Po.

— Ou que nous cessions de regarder les maîtres.

Le sergent Hong, chargé de sa protection à distance, entra à son tour.

— Le jeune messager est allé au bureau du mandarin Wu.

— Wu communique donc avec Fan, dit Tao Gan.

— Pas nécessairement, corrigea Dame Lin. Un serviteur de Fan communique avec quelqu’un du bureau de Wu. Nous ne savons ni qui l’a envoyé, ni qui l’a reçu.

Hong eut un bref sourire. C’était précisément pour ce genre de prudence que le juge recherchait le conseil de son épouse.

Ils se séparèrent avant la deuxième veille. Dame Lin retourna dormir sur une natte près des cuisines, à quelques pas d’une femme qui possédait de l’aconit, d’un homme qui avait acheté de l’arsenic et d’un coffret qu’elle n’avait pas pu ouvrir.

Le piège se refermait peut-être sur les coupables. Mais il pouvait tout aussi bien se refermer sur elle.


Chapitre neuf — Le secret du tableau

Une pluie d’été obscurcissait les faubourgs quand le juge Ti et Dame Lin retournèrent chez Mère Chen. Le sergent Hong resta dans la ruelle, afin que la visite parût moins officielle.

La vieille femme les fit entrer sans un mot. Depuis leur premier passage, elle avait décroché le paysage ancien. Le mur nu portait encore un rectangle plus clair.

— Où est le tableau ? demanda le juge.

— En sûreté.

— Chez qui ?

— Chez personne.

Dame Lin prit la main de la vieille femme.

— Votre fils est mort. Ceux qu’il craignait savent qu’il vous a rendu visite. Si le tableau contient un secret, le cacher seule vous met en danger.

Mère Chen résista encore quelques instants, puis souleva une dalle sous le brasero. Le rouleau reposait dans une cavité, enveloppé d’un linge.

— Chen ne l’a pas acheté, dit-elle. Il l’a pris chez le marchand Fan.

Elle raconta enfin.

Son fils lui avait apporté le tableau une nuit d’hiver, caché sous un manteau ordinaire. Il avait alors encore assez de honte pour ne pas soutenir son regard. Il prétendait garder l’œuvre pour un ami, mais elle avait reconnu sur l’emballage la marque de Fan.

— Quand il était enfant, dit-elle, Chen mentait en clignant de l’œil gauche. Adulte, il avait appris à ne plus cligner. Les mères voient pourtant les mensonges qui ont grandi avec leurs fils.

Elle lui avait demandé de rendre l’objet. Chen s’était mis en colère, puis avait pleuré. Il disait avoir emprunté de l’argent à des hommes capables de détruire sa carrière. Deux jours plus tard, il revint vêtu d’une robe neuve et parla de sa prochaine promotion comme si la nuit précédente n’avait jamais existé.

— J’ai gardé le tableau parce que je croyais garder une preuve qui le forcerait un jour à redevenir honnête. En vérité, je gardais seulement la preuve qu’il ne l’était plus.

Un an plus tôt, Chen avait découvert que certains paravents expédiés vers le Sud pesaient plus lourd à la sortie de Lan-fang qu’à leur arrivée dans les entrepôts. Les panneaux étaient démontés, doublés de soie impériale obtenue sans permis, puis remontés. La marchandise de contrebande voyageait ainsi dans un objet déclaré, sous les yeux des inspecteurs.

Chen aurait pu dénoncer le trafic. Il avait préféré exiger une part.

Fan paya d’abord en argent. Puis en objets volés ou acquis par fraude, plus difficiles à rattacher à ses comptes. Le paysage ancien faisait partie du paiement.

Chen avait expliqué à sa mère le mécanisme des paravents avec une fierté presque admirative. Les inspecteurs pesaient les ballots de soie, vérifiaient les sceaux et comparaient les longueurs. Ils examinaient rarement un objet d’art déjà monté. Fan achetait donc de la soie réservée à la Cour auprès d’un intendant corrompu, la faisait plier entre les doublures, puis déclarait le paravent comme peinture destinée à un collectionneur étranger.

À destination, le panneau était ouvert. La soie disparaissait dans les ateliers clandestins ; le cadre revenait par bateau ou servait à un autre chargement. Les droits payés sur l’objet représentaient une fraction de la valeur du tissu caché.

— Chen disait que le plus difficile n’était pas de tromper les inspecteurs, poursuivit Mère Chen. C’était d’obtenir assez de permis pour que les charrettes approchent des portes sans éveiller l’attention. C’est pour cela qu’ils avaient besoin de lui.

— Et de Wu pour valider les totaux, dit le juge.

— Oui. Mais Chen méprisait Wu. Il disait que les hommes faibles sont plus sûrs que les hommes cupides : ils ne trahissent pas pour gagner, seulement pour éviter de perdre.

— Mon fils me l’a donné parce qu’il ne voulait pas le garder chez lui, poursuivit Mère Chen. J’ai compris que cet objet lui brûlait les mains. Je lui ai demandé de tout rendre. Il m’a répondu que Fan et Wu étaient pris dans la même toile et qu’un homme seul ne pouvait plus en sortir.

— Wu participait-il au trafic ? demanda le juge.

— Chen disait que Wu signait pour ne pas voir. Je ne sais pas s’il recevait de l’argent ou seulement des menaces.

— Pourquoi votre fils avait-il peur ces derniers jours ?

La vieille femme regarda la pluie qui coulait sur la fenêtre.

— Il avait décidé d’augmenter sa part. Fan refusait. Chen disait qu’il possédait une liste de tous les chargements et qu’il la remettrait au nouveau magistrat si on ne le payait pas. Mais quelqu’un avait fouillé son cabinet. Deux fois, il avait aperçu Lin Po près de cette maison.

— La veille du banquet, vous a-t-il parlé du rendez-vous au saule ?

Mère Chen releva brusquement la tête.

— Comment le savez-vous ?

— Nous avons retrouvé un message.

— Il est venu ici avant de se rendre chez Fan. Il était agité. Il disait qu’une personne voulait lui proposer un marché séparé. Je lui ai demandé qui. Il a répondu : « Quelqu’un que Fan croit posséder. »

Dame Lin et le juge échangèrent un regard.

— A-t-il laissé des instructions ?

— Une seule. Il a posé les mains sur mes épaules et m’a dit : « Si quelque chose m’arrive, regarde dans le paravent. » J’ai cru qu’il parlait des rouleaux de contrebande. Peut-être parlait-il d’autre chose.

Le juge Ti examina le tableau. Au dos du rouleau inférieur, une petite bande de papier avait été collée. Tsao Tai la décollerait sans l’endommager, mais quelques caractères apparaissaient déjà par transparence : des dates, des poids et des noms de bateaux.

Chen avait utilisé le cadeau de Fan pour cacher une partie de ses comptes.

Mère Chen leur remit également une épingle de jade fendue. Chen l’avait laissée lors de sa dernière visite.

— Il la portait dans ses cheveux quand il est venu. Il s’est aperçu qu’elle était cassée après son rendez-vous et l’a jetée sur la table.

Dans la fente, Dame Lin découvrit un fil de laine sombre, probablement arraché à une cape. Elle pensa à la silhouette aperçue par Wang dans l’allée des appartements intérieurs. Ce fil ne donnerait peut-être aucun nom, mais il confirmait qu’une lutte ou une étreinte avait eu lieu au saule.

— Nous emportons le tableau comme pièce à conviction, dit le juge. Il vous sera rendu si son propriétaire légitime ne peut être établi.

Mère Chen s’inclina.

— Gardez-le. Depuis qu’il est entré ici, je ne vois plus un paysage. Je vois le prix de mon fils.

Ils enveloppèrent soigneusement l’œuvre dans une toile grossière. À peine Hong eut-il ouvert la porte qu’un homme posté sous l’auvent voisin s’éloigna d’un pas trop rapide. Une tache sombre marquait sa joue près de l’œil.

— Le commis qui a apporté la bourse, murmura Hong.

Il confia le rouleau à Dame Lin et suivit l’homme dans la ruelle. Le fugitif renversa une corbeille de poulets, franchit un muret et déboucha sur la rue des Potiers. Hong, moins rapide mais meilleur juge des chemins, coupa par une cour commune et l’attendit à la sortie.

L’homme tira un couteau. Hong para le premier coup avec son bâton court, frappa le poignet et l’immobilisa contre un étal. Les poteries s’écroulèrent autour d’eux dans un fracas qui fit sortir tout le voisinage.

Le commis portait un billet de Fan lui ordonnant de « reprendre le paysage avant qu’il ne parle ». Il ignorait que le tableau cachait des chiffres ; il savait seulement que son maître le craignait.

— Vous voyez, dit Hong à Mère Chen lorsqu’il revint, ceux qui ont payé le prix cherchent maintenant à reprendre la marchandise.

La vieille femme regarda l’homme menotté.

— Qu’ils reprennent aussi la honte, s’ils la trouvent.

Dans la ruelle, Hong les rejoignit.

— Un message du capitaine Li. Ma Jong a retrouvé Wang.

— Où ?

— Chez une courtisane du quartier des Saules. Il s’était caché dans un coffre à vêtements quand nos hommes sont entrés.

La pluie tambourinait sur le papier huilé du palanquin. Le secrétaire disparu allait enfin parler.

Restait à savoir s’il révélerait le rendez-vous secret — ou s’il avait fui parce qu’il en était l’auteur.


Chapitre dix — Le retour de Wang

Le quartier des Saules sentait le parfum bon marché, le vin renversé et l’eau du canal. Ma Jong ramena Wang au yamen par une porte latérale afin d’éviter la foule. Le secrétaire avait passé deux jours sans se raser. Ses yeux creux allaient de la porte aux gardes comme ceux d’un animal cherchant une issue.

Ma Jong avait découvert sa cache grâce à la bague trouvée dans la chambre. Un joaillier reconnut l’objet : il l’avait réparé pour une chanteuse appelée Pivoine Blanche. La maison où elle recevait ses clients ouvrait sur le canal par une galerie peinte de nuages roses.

La courtisane nia connaître Wang avec une dignité offensée.

— Je reçois des poètes, des officiers et des hommes capables d’apprécier la musique. Pas des secrétaires en fuite.

Ma Jong observa les deux tasses encore chaudes, les sandales d’homme derrière un rideau et un bol de nouilles posé près d’un grand coffre.

— Les poètes mangent-ils enfermés dans vos meubles ?

Il souleva le couvercle. Wang se trouvait sous trois robes de scène, les genoux repliés contre la poitrine. Pivoine Blanche tenta de frapper Ma Jong avec son éventail, puis fondit en larmes.

— Il n’a fait de mal à personne ! La petite Su m’a envoyé un mot depuis la maison Fan. Deux hommes demandaient où il logeait. J’ai seulement voulu le protéger.

Le nom de Su expliquait la voix féminine entendue par la logeuse. Les domestiques de Fan formaient leur propre réseau de fidélités, invisible aux maîtres.

Ma Jong avait laissé la jeune femme libre après avoir relevé sa déclaration. En chemin vers le yamen, Wang lui proposa successivement six taëls, une bague inexistante et des renseignements sur un tripot. Ma Jong refusa le tout.

— Garde tes secrets, avait-il dit. Le juge saura lesquels valent quelque chose.

Le juge Ti le reçut dans son cabinet. Ma Jong resta derrière lui, les bras croisés.

— Je n’ai tué personne, dit Wang avant qu’on l’interroge.

— Les innocents commencent d’ordinaire par saluer le tribunal.

Wang tomba à genoux.

— Pardonnez-moi, Votre Honneur.

— Pourquoi avoir fui ?

— Parce que tout m’accusait. J’avais touché la coupe. Je connaissais les affaires de mon maître. Fan savait que je les connaissais. Après le banquet, je suis rentré chez moi. À la troisième veille, une petite servante de la maison des Saules est venue me dire que deux hommes me cherchaient. Elle… elle est mon amie. J’ai cru que Fan voulait me faire disparaître.

— Et vous vous êtes caché chez elle.

— Oui.

— Dans un coffre.

Wang baissa la tête davantage.

Ma Jong grogna :

— Il y a des refuges plus dignes.

— Les hommes courageux ont des refuges moins nombreux, répondit Wang dans un souffle.

Le juge Ti posa devant lui la liste trouvée chez Chen.

— Expliquez ces sommes.

Wang reconnut les comptes d’extorsion. Chen avait découvert la contrebande deux ans auparavant. Fan lui versait d’abord vingt taëls par chargement. Lorsque les profits avaient augmenté, Chen avait doublé sa part. Wu, de son côté, avait signé des rapports inexacts et accepté des cadeaux pour ne pas poser de questions. Chen conservait la preuve de chaque paiement.

Wang décrivit sa propre entrée dans le système. Au début, il ne faisait que recopier des formulaires après l’heure. Chen lui assurait qu’il s’agissait de remplacer des papiers perdus. Puis il lui demanda d’inventer le nom d’une société. Wang obéit et reçut deux taëls, plus que son salaire mensuel. La fois suivante, il reçut cinq.

— À quel moment avez-vous compris ? demanda le juge.

— Dès le premier faux sceau.

— Ce n’est donc pas l’ignorance qui vous a retenu.

— Non.

— La peur ?

Wang secoua la tête.

— D’abord l’argent. La peur est venue plus tard, quand j’en avais assez accepté pour ne plus pouvoir parler sans me dénoncer.

Le juge apprécia cette rare honnêteté. Les complices se présentaient souvent comme des victimes dès que cessait le profit.

— Chen vous traitait-il bien ?

— Il me traitait comme un coffre qui savait marcher. Il déposait en moi ce qu’il voulait retrouver et me frappait lorsque je n’étais pas à la bonne place.

— Vous aviez donc un motif personnel.

Wang releva brusquement la tête.

— J’ai souhaité sa mort cent fois. Mais souhaiter est le seul luxe que les faibles peuvent s’offrir sans argent.

— Pourquoi votre maître aurait-il dénoncé un système qui l’enrichissait ?

— Il ne voulait pas le dénoncer. Il voulait faire croire qu’il le ferait. Depuis votre nomination, Votre Honneur, Fan ne dormait plus. Mon maître pensait pouvoir obtenir une dernière somme considérable, puis demander sa mutation.

— Le tableau remis à sa mère ?

— Un paiement de Fan. Mon maître y avait caché une copie des dates de chargement.

— Où se trouve le registre original ?

Wang pâlit.

— Dans une cassette de fer. Elle était sous le plancher de son cabinet. Après sa mort, elle avait disparu.

— Qui connaissait la cache ?

— Fan savait qu’un registre existait, pas où. Le mandarin Wu le soupçonnait. Moi seul connaissais l’emplacement exact.

Ma Jong se pencha.

— Alors tu l’as pris.

— Non ! Quand je suis revenu du banquet, la latte était déjà soulevée.

Le juge l’interrogea sur la coupe. Wang répéta son geste avec un bol vide : il l’avait saisi par le pied, essuyé, reposé. Il avait ensuite parlé à Chen d’un rendez-vous prévu après la dernière coupe.

— Quel rendez-vous ?

— Au saule creux. Mon maître avait reçu le billet dans une ancienne robe. Il ne m’a pas montré la signature. Il a seulement dit : « Elle veut négocier sa liberté avec les secrets de Fan. »

Elle ?

— C’est le mot qu’il a employé. J’ai pensé à une servante, peut-être à Dame Fan, mais il ne m’a rien confié. Il s’est rendu au jardin avant le banquet. Quand il est revenu, son agrafe de ceinture était cassée et il était furieux.

— Qu’a-t-il dit ?

Wang ferma les yeux.

— « Les femmes vendues rêvent toujours qu’un autre acheteur les rendra libres. » Puis il a ri.

Dame Lin, qui écoutait derrière un écran avec l’accord du juge, retint son souffle. La phrase expliquait mieux que de longs aveux l’humiliation contenue dans la lettre.

— Avez-vous vu avec qui il s’était entretenu ? demanda le juge.

— Non. Il m’avait ordonné de rester dans la salle. Je n’ai vu qu’une silhouette rentrer par l’allée des appartements intérieurs. Elle portait une cape.

— Pourquoi ne pas nous avoir dit tout cela plus tôt ?

— Parce que j’avais reçu des pots-de-vin moi aussi.

Wang sortit de sa manche une petite clé.

— Je copiais les permis et je préparais les fausses sociétés. Chen me donnait une part. Je savais qu’en parlant, je serais condamné avec lui.

Le juge prit la clé.

— La peur d’une peine n’innocente pas, mais elle explique votre fuite. Vous serez détenu comme témoin et comme complice de fraude. Pour le meurtre, vos déclarations seront vérifiées.

Après qu’on eut emmené Wang, Ma Jong demanda :

— Vous le croyez ?

— Il ment encore sur l’étendue de ses profits. Mais il dit vrai sur la coupe. Le poison adhérait au bord après qu’il l’a essuyée.

— Et le rendez-vous désigne Dame Fan.

— Il désigne une femme qui pouvait gagner les appartements intérieurs. Ne confondons pas la forme d’une ombre avec le visage de celle qui la porte.

Ils conduisirent Wang au saule sous escorte afin qu’il refît le trajet de son maître. Le secrétaire montra l’endroit où Chen lui avait ordonné d’attendre, dans un couloir donnant sur la salle. De là, on ne voyait du jardin qu’une bande étroite entre deux colonnes.

Tao Gan porta une cape semblable à celle décrite par Wang et demanda successivement à Su, à une matrone du tribunal et à Dame Lin de parcourir l’allée. À cette distance, leurs tailles paraissaient presque identiques. La démarche elle-même se confondait sous les plis.

— Je vous l’avais dit, gémit Wang. Je n’ai vu qu’une femme.

— Tu as vu une cape, corrigea Ma Jong.

Près du saule, Tao Gan reconstitua la cassure de l’agrafe. Une personne avait dû saisir la ceinture de Chen par le côté et tirer vers le bas. L’agrafe s’était fendue contre la boucle de métal. Ce n’était pas le geste d’un homme attaquant par surprise, mais celui de quelqu’un cherchant à se dégager.

Dame Lin examina le message :

Ce que vous savez sur Fan ne vous sauvera pas.

— Cette phrase n’est pas une menace contre Chen, dit-elle. C’est la réponse à une menace de Chen. Il croyait que ses secrets le protégeraient. L’auteur lui annonçait qu’ils ne lui serviraient plus.

— Ou lui proposait un échange, ajouta le juge.

Le papier provenait d’un registre domestique de la résidence Fan. Tao Gan reconnut sa pâte grisâtre et les fibres de mûrier teintes en rose que l’intendante ajoutait aux feuilles de la maison. Il pouvait être utilisé par le majordome, l’intendante, Fan ou sa concubine. Les caractères avaient été formés au pinceau tenu trop droit ; l’auteur imitait l’écriture d’un commis.

— Une femme instruite qui veut qu’on la prenne pour un homme, dit Ma Jong.

— Ou un homme qui veut qu’on formule exactement cette conclusion, répondit le juge.

Il laissa le message sous scellés. Même lorsqu’une preuve semblait montrer un visage, elle pouvait n’être qu’un masque posé par le coupable.

Tsao Tai entra avec le tableau déroulé. Sous la bande collée, il avait découvert onze dates et onze noms de bateaux. Neuf correspondaient aux permis frauduleux. Les deux autres concernaient des chargements non enregistrés.

— Fan n’est pas seulement protégé par des papiers faux, dit-il. Il fait aussi partir de la soie sans aucun papier.

Le juge Ti regarda la petite clé de Wang, les dates cachées et la lettre parfumée.

Wang n’était probablement pas le meurtrier. Mais la femme du saule avait offert à Chen un marché, et Chen l’avait rejeté avec mépris.

Pour elle, le banquet avait-il été la dernière négociation — ou la première occasion de se venger ?


Chapitre onze — Le piège du juge Ti

Le sixième matin, les crieurs publics annoncèrent sur les marchés que Lin Po avait été arrêté au relais de la Grue et serait ramené avant la nuit. Ils ajoutaient, avec cette précision qui rend les mensonges populaires, que le jardinier avait demandé une tablette pour écrire sa confession.

En réalité, personne ne l’avait retrouvé.

Tao Gan avait préparé la rumeur comme une représentation de théâtre. Un garde en congé raconta dans une maison de thé qu’il avait vu les chaînes du prisonnier. Un marchand de galettes prétendit que Lin Po avait déjà tracé le nom de son maître. Près de la guilde, un faux courrier demanda où loger l’escorte attendue.

À chaque transmission, les habitants ajoutaient un détail. Avant midi, Lin Po avait livré trois noms, dessiné le paravent et conduit les gardes jusqu’à une barque remplie d’or. Un enfant affirma même que le muet avait retrouvé la parole sous l’effet de la peur.

Le capitaine Li désapprouvait la méthode.

— Quand la vérité paraîtra, les gens ne croiront plus nos avis.

— Les gens ne croient déjà que la moitié de nos avis et inventent l’autre, répondit Tao Gan. Aujourd’hui, nous choisissons seulement la moitié qu’ils inventeront.

— Un tribunal ne devrait pas mentir.

— Le juge n’a signé aucune proclamation. Des hommes bavards ont mal compris une conversation dans une taverne.

Li regarda le rusé avec méfiance.

— Je comprends pourquoi Votre Honneur vous emploie. Je ne suis pas certain de comprendre pourquoi il vous laisse libre.

— Parce qu’il connaît mes habitudes, capitaine. Je serais beaucoup plus dangereux sans travail.

La rumeur avait été conçue par Tao Gan. À midi, elle avait franchi les murs de la résidence Fan. Dame Lin, toujours sous son déguisement, le sut à la façon dont le majordome laissa tomber un plateau et dont Fan s’enferma dans son cabinet.

Elle reprit son balai dans le corridor.

À travers la cloison, elle entendit des coffres qu’on ouvrait, des pas rapides, puis la voix de Fan :

— Trouve le garçon de l’écurie. Pas celui qui travaille pour Li. L’autre.

Dame Lin se pencha pour balayer plus près. Le majordome ouvrit brusquement la porte. Elle n’eut que le temps de renverser son seau et de tomber à genoux dans l’eau sale.

— Que fais-tu ici ?

— Pardonnez-moi, maître. Mon ventre… Les haricots d’hier…

Elle se plia en deux avec une grimace. Le majordome recula, dégoûté.

— Va donc aux latrines avant de salir le corridor !

Elle partit en trébuchant, emportant son balai. Dans la cour, Su lui jeta un regard inquiet. Dame Lin lui adressa un signe minuscule : le message allait sortir.

Un quart d’heure plus tard, le jeune domestique déjà suivi la veille quitta la maison avec une selle sur l’épaule. Sous la porte de service, il glissa quelque chose au palefrenier.

Hong, posté dans une boutique de paniers, donna le signal.

Le palefrenier monta à cheval et prit la route de l’Est. Tao Gan l’attendait près d’un pont, déguisé en vieux marchand dont la charrette avait perdu une roue. Pendant que le cavalier l’aidait, il échangea le message caché dans la sangle de selle contre un papier identique. Ma Jong et deux gardes arrêtèrent l’homme à l’entrée du bois, après lui avoir laissé assez de chemin pour qu’il ne puisse avertir Fan.

Le billet portait cinq caractères :

Cache les rouleaux. Brûle tout.

Au-dessous figurait un signe utilisé par les ouvriers de l’entrepôt oriental.

— Pas de destinataire, dit Ma Jong en le remettant au juge.

— Le signe suffit, répondit Tsao Tai. Il figure à côté de six chargements dans les annexes de Fan.

Le juge Ti ordonna une perquisition immédiate. Cette fois, le capitaine Li réclama l’honneur de la conduire.

— Mes hommes ont servi l’ancien magistrat sans poser de questions, dit-il. Ils serviront le tribunal en en posant de meilleures.

À l’entrepôt de l’Est, les portes étaient barrées. Ma Jong les fit enfoncer. Derrière des piles de nattes et de thé compressé, ils trouvèrent onze rouleaux de paravents emballés pour l’exportation. Tao Gan ouvrit un panneau : entre deux doublures étaient pliés des lés de soie portant le sceau des ateliers impériaux.

Un sifflement retentit dans les combles. Deux hommes apparurent sur la passerelle supérieure et lancèrent des jarres d’huile vers le brasero. Li renversa le premier récipient d’un coup de lance ; le second éclata sur des ballots. Ma Jong bondit sur l’échelle pendant que les gardes étouffaient l’huile sous des nattes humides.

L’un des hommes se rendit. L’autre courut sur la passerelle, coupa une corde et fit tomber une pile de cadres entre lui et Ma Jong. Le lieutenant franchit l’obstacle, le poursuivit jusque sur le toit et le saisit au moment où il sautait vers l’entrepôt voisin. Pendant quelques secondes, les deux hommes pendirent au bord des tuiles. Ma Jong ramena son adversaire d’une traction qui lui ouvrit la paume.

— Tu aurais pu nous tuer tous pour quelques rouleaux, dit-il en le ligotant.

— Pas pour les rouleaux. Pour ma famille. Fan garde les contrats de dette.

La réponse revint toute la journée sous des formes différentes. Un gardien travaillait pour rembourser les soins d’un fils. Un comptable avait donné son champ en garantie. Le contremaître avait emprunté pour enterrer ses parents. Fan ne recrutait pas seulement des criminels ; il fabriquait des débiteurs.

Pendant l’affrontement, des registres avaient commencé à brûler dans un brasero. Li renversa le récipient et étouffa les flammes sous son manteau. La moitié des pages put être sauvée. L’homme ramené du toit était le contremaître ; devant ses ouvriers, il cessa de résister et demanda seulement que les contrats de dette fussent saisis avec les livres.

Pendant ce temps, Tsao Tai se présentait au bureau du mandarin Wu avec un ordre de saisie. Wu l’attendait, livide, devant trois coffres ouverts.

— Je n’ai rien brûlé, dit-il.

Il remit un message reçu la veille de la résidence Fan. Le texte le priait de détruire les annexes des quotas et promettait que « l’affaire Chen » serait portée par Lin Po seul. Le serviteur suivi par Hong l’avait confié au premier secrétaire de Wu.

— Pourquoi ne pas l’avoir transmis au juge ? demanda Tsao Tai.

— J’espérais que Fan parlerait davantage s’il me croyait encore de son côté.

— Ou vous espériez savoir qui l’emporterait.

Wu s’assit.

— J’ai accepté des présents. J’ai signé sans vérifier. Chen a commencé à me menacer lorsqu’il a compris que je ne pourrais plus reculer. Mais je n’ai ordonné ni vol ni meurtre.

Tsao Tai ouvrit l’un des coffres. Il contenait des rouleaux de soie, deux pièces d’argenterie et une boîte de thé portant la marque de Fan. Chaque cadeau restait sous son emballage, comme si ne pas s’en servir diminuait la faute.

— Pourquoi les avoir conservés ? demanda Tsao Tai.

— Les rendre aurait été un aveu. Les jeter, un gaspillage. Je pensais régulariser les comptes quand Chen serait muté.

— Vous attendiez donc qu’un homme plus courageux nettoie votre bureau.

Wu ne répondit pas.

Dans un tiroir, Tsao Tai découvrit les brouillons de trois lettres adressées à la préfecture. La première dénonçait Chen. La seconde demandait sa promotion. La troisième ne portait aucun nom et se contentait de solliciter la retraite de Wu pour raisons de santé. Aucune n’avait été envoyée.

Le mandarin n’avait pas choisi le crime. Il avait choisi, chaque jour, de ne rien empêcher.

— Les registres en décideront.

Au coucher du soleil, les preuves occupaient toute une salle du yamen : rouleaux saisis, pages brûlées, sceaux, billets et livres de comptes. Le réseau de contrebande était établi.

Le meurtre ne l’était pas encore.

Dame Lin rentra de la résidence Fan par le passage convenu. Elle rapportait un détail : après avoir appris la prétendue arrestation de Lin Po, Dame Fan n’avait pas tenté d’envoyer de message. Elle était restée dans ses appartements, avait ouvert le coffret de laque rouge et brûlé une lettre.

— Fan a réagi à la peur d’un aveu sur les rouleaux, dit le juge. Sa concubine a réagi à une peur différente.

— J’ai aussi vu l’armoire aux remèdes, ajouta Dame Lin. Le flacon d’aconit a été rempli d’eau. La teinture originale a disparu.

Tao Gan rapprocha trois petits papiers : le prélèvement du paravent ne contenait que de l’arsenic ; celui de la coupe contenait arsenic, aconit et sirop de prune ; le reçu prouvait l’achat de la première substance.

— Quelqu’un a complété la préparation de Fan, dit-il.

Le juge Ti plia le message intercepté.

Le marchand s’était trahi pour sauver sa contrebande. Il était temps de voir ce qu’il avouerait pour sauver sa tête.


Chapitre douze — La confession de Fan

La salle d’audience était fraîche malgré la chaleur du dehors. Fan se tenait à genoux devant l’estrade, sans brocart ni bijoux. Pour la première fois, il paraissait son âge.

Sur une table latérale, Tsao Tai avait disposé les pièces par ordre : permis frauduleux, dates cachées dans le tableau, message intercepté, registres sauvés du feu, reçu d’arsenic et dessin de la poche cousue dans le paravent.

Au centre se trouvait la cassette de fer décrite par Wang. Les gardes l’avaient découverte sous les planches du bureau de l’entrepôt. La petite clé remise par le secrétaire en ouvrait la serrure.

À l’intérieur, le registre original de Chen détaillait trente et un chargements, les versements de Fan, les cadeaux reçus par Wu et la part du précédent magistrat.

— Qui a pris cette cassette chez Chen ? demanda le juge.

Fan regarda ses mains.

— Un commis. Je l’avais envoyé fouiller pendant le banquet. Chen devait garder la liste dans son cabinet ; je voulais la récupérer avant qu’il ne vous la remette.

— Vous prépariez donc simultanément son empoisonnement et le vol de ses preuves.

— Je voulais qu’il comprenne qu’il n’avait plus de prise sur moi.

— Vous vouliez le priver de preuve, le rendre malade et accuser votre serviteur. Vous avez prévu beaucoup de hasards en votre faveur.

Fan ne répondit pas. La cassette avait été sa protection contre Chen ; elle devenait maintenant le registre de sa propre chute.

Le juge Ti commença par les sociétés fictives.

Fan nia.

Tsao Tai montra les garants communs et les sceaux.

Fan parla d’erreurs de commis.

On apporta un panneau saisi dans l’entrepôt. Tao Gan ouvrit la double doublure et en retira une soie marquée du sceau impérial.

Fan accusa le contremaître.

Ma Jong fit entrer ce dernier. L’homme avait déjà avoué avoir reçu ses ordres directement du marchand.

Fan baissa la tête.

— Oui, dit-il. Les paravents servaient au transport.

Les aveux vinrent alors par fragments. Le précédent magistrat avait accepté une part du trafic. Chen contrôlait les permis et réclamait une somme croissante. Wu avait reçu des cadeaux pour signer. Wang avait créé les noms des sociétés. Lin Po fabriquait les doubles panneaux et accompagnait les chargements.

Fan parla d’abord de son commerce comme d’un organisme devenu trop grand pour lui. Une faveur accordée à un intendant avait exigé un cadeau à un inspecteur ; ce cadeau avait dû être récupéré sur un chargement ; le chargement supplémentaire avait nécessité un faux permis. À l’entendre, chaque faute n’était que la conséquence raisonnable de la précédente.

Le juge Ti l’interrompit.

— Vous décrivez une corde qui se serait nouée toute seule.

— Votre Honneur ne connaît pas le commerce. Des centaines de familles dépendaient de mes ateliers. Si je perdais un quota, elles ne mangeaient pas.

— Et si Liu perdait le sien ?

Fan détourna les yeux.

— Les affaires ne récompensent pas la faiblesse.

— Vous appelez nécessité ce qui vous enrichit, et faiblesse ce qui appauvrit les autres.

Fan raconta alors comment il avait recruté Lin Po. Le jardinier était tapissier avant qu’un incendie ne détruise son atelier. Fan racheta ses dettes et l’engagea. Quand Lin Po menaça de révéler la première cache, deux surveillants lui firent boire un liquide corrosif utilisé pour nettoyer le métal. Fan prétendit n’avoir ordonné qu’une correction.

— Vous avez ensuite payé ses soins, dit le juge.

— J’ai nourri sa famille pendant trois ans.

— Après avoir acheté son silence avec sa voix.

Le marchand ne trouva rien à répondre.

— Et le poison ? demanda le juge.

Fan se tut si longtemps que le greffier releva son pinceau.

— Chen voulait me ruiner. Il menaçait de vous donner son registre si je ne lui versais pas trois cents taëls avant la fin du mois.

— Vous avez donc fait acheter de l’arsenic par Lin Po.

— Je voulais lui donner une leçon.

Ma Jong eut un rire sans joie.

— On achète un bâton pour donner une leçon. Pas de quoi tuer une famille.

Fan leva vers le juge un visage couvert de sueur.

— Un apothicaire avait expliqué à Lin Po qu’un grain mêlé de miel provoquerait des vomissements et une grande frayeur, sans tuer un homme robuste. J’ai fait préparer une petite pastille. Lin Po devait la prendre dans la poche du paravent et en frotter la coupe de Chen avant le dernier toast. Je voulais qu’il tombe malade devant les notables, qu’il comprenne que sa vie dépendait de moi.

— Vous avez organisé un empoisonnement.

— Pas un meurtre !

— Celui qui met du poison dans la bouche d’un homme abandonne au hasard le choix du cimetière.

Fan courba le dos.

— La réserve d’arsenic restait dans le sachet. La pastille seule était prête.

— Comment devait-elle être appliquée ? demanda Tao Gan.

— Lin Po devait l’envelopper dans un morceau de papier huilé et la presser sur le bord intérieur. Le miel la ferait adhérer. Quand le vin serait versé, elle se dissoudrait.

— Pourquoi choisir la dernière coupe ?

— Chen quittait toujours les banquets aussitôt après. Il serait tombé malade sur le chemin ou chez lui. S’il souffrait devant les notables, son humiliation circulerait dans toute la ville.

— Votre projet risquait pourtant de le tuer devant vos invités.

— Je croyais la dose faible. Et je pensais qu’elle agirait plus tard.

— Vous pensiez surtout que Lin Po porterait la faute si elle agissait trop tôt.

— Pourquoi le panneau contenait-il de l’arsenic, mais pas d’aconit ?

Fan releva les yeux.

— Je ne sais rien de l’aconit.

— La coupe de Chen en contenait une forte dose. C’est elle qui a paralysé son cœur.

— Alors Lin Po l’a ajoutée. Il connaissait les plantes du jardin.

— Lin Po ne pouvait entrer dans les appartements de votre concubine, où l’on conservait la teinture.

— Il a pu s’en procurer ailleurs.

Le juge Ti descendit de l’estrade.

— Reprenons. Vous aviez caché une pastille arsenicale dans le paravent. Pendant le banquet, Lin Po a touché la couture. Ensuite Chen a bu une préparation différente, plus forte, enrichie d’aconit. Après la mort, Lin Po a fui. Cette succession vous permet de l’accuser avec une grande commodité.

— C’est la vérité.

— Alors pourquoi avoir jeté dans votre jardin le reçu établi à son nom et marqué de son empreinte ?

Fan tressaillit.

— Je…

— Le papier n’avait reçu qu’une pluie. Il a été placé après le meurtre, lorsque vous avez compris que Lin Po avait disparu. Vous vouliez donner au tribunal un coupable muet.

Le marchand se couvrit le visage.

— J’avais peur.

— De Lin Po ?

— De la potence.

— Avez-vous mis le poison sur la coupe ?

— Non.

— L’avez-vous ordonné ?

— J’ai ordonné la petite dose. Pas celle qui l’a tué.

— Qui savait que la pastille se trouvait dans le paravent ?

Fan hésita.

— Lin Po et moi.

Le juge ne bougea pas.

— Et votre concubine ?

— Je ne lui ai rien dit.

— Pourtant, elle savait que quelque chose avait disparu de la poche. Vous lui avez demandé ce qu’elle avait pris.

Fan tourna vers Dame Lin un regard épouvanté, comprenant qu’une oreille avait entendu leur dispute.

— Elle a pu me voir cacher le sachet. Elle épie tout. Elle… Chen l’avait rendue folle.

— Que saviez-vous de leur relation ?

Fan serra les poings.

— Au début, rien. Chen venait parler des permis. Puis les servantes ont commencé à se taire quand j’entrais. J’ai vu un bracelet que je n’avais pas acheté. Je l’ai interrogée ; elle a juré qu’il venait de sa mère.

— Vous saviez que sa mère l’avait vendue et ne lui écrivait plus.

— Oui.

— Pourquoi ne pas avoir chassé Chen ?

— Parce qu’il possédait les permis ! Chaque fois que je voulais lui fermer ma porte, il retenait un chargement ou augmentait sa part.

— Et pourquoi ne pas avoir libéré Dame Fan ?

La question parut incompréhensible au marchand.

— Elle appartenait à ma maison.

— Voilà peut-être ce que Chen et vous aviez de plus commun.

Fan baissa les yeux. Sa jalousie n’était pas celle d’un homme trahi par une égale, mais celle d’un propriétaire dont un autre avait utilisé le bien. Cela ne le rendait pas meurtrier de Chen ; cela expliquait pourquoi Dame Fan avait cessé d’attendre justice de l’un comme de l’autre.

— Avez-vous vu Lin Po appliquer la pastille ?

— Non. Je lui avais donné le signal en touchant ma bague. Il devait agir quand les musiciens commenceraient le dernier air.

— Frère Jing observait ses mains. Wang avait déjà reposé la coupe. Lin Po n’a jamais approché de la table.

Fan ouvrit la bouche, puis la referma.

La faille était là. Il avouait avoir préparé une agression criminelle, la contrebande et les faux indices. Mais son récit ne plaçait pas sa main sur la coupe. S’il disait vrai, quelqu’un avait devancé Lin Po, pris la pastille, ajouté l’aconit et utilisé le geste même que Fan avait projeté.

Le juge Ti fit reconduire le marchand en cellule.

— Il mérite la condamnation, dit Ma Jong. Qu’il ait mesuré une pincée ou vidé le sachet, Chen serait peut-être mort.

— La faute de Fan est certaine, répondit le juge. Mais la justice ne doit pas lui attribuer le geste d’un autre pour la seule raison qu’il en avait préparé la possibilité.

Tao Gan regarda le paravent dressé contre le mur.

— Il nous manque le témoin qui a vu la poche après la mort.

Comme s’il avait entendu son nom, un garde entra.

— Votre Honneur, Frère Jing demande audience. Il dit avoir retenu un détail par crainte de se tromper.

Le juge Ti ferma les yeux une seconde.

Le dernier verrou venait peut-être de trouver sa clé.


Chapitre treize — Le témoignage du religieux

L’orage grondait au loin lorsque Frère Jing revint au yamen. Il avait marché sous la pluie ; des gouttes brillaient encore sur son bonnet noir. Devant le juge Ti, il s’inclina jusqu’au sol.

— J’ai manqué à mon devoir de témoin.

— Vous avez surtout manqué à la vérité.

Jing accepta le reproche.

— Ce que j’ai vu après la mort de Chen m’a paru sans rapport avec le crime. Puis j’ai craint qu’en parlant, je condamne une femme sur un geste mal compris. Enfin, je me suis tu parce que Fan tient encore l’acte des terres du temple. Chacune de ces raisons semblait bonne lorsque je me la donnais. Ensemble, elles ne forment qu’une lâcheté.

— Parlez maintenant.

Le juge lui demanda d’abord de dessiner la salle. Jing plaça chaque siège sans hésiter, ajouta les lampes, le plateau de coupes et même le tabouret renversé par Wu. Son dessin différait des autres sur un point : il se représentait beaucoup plus près du paravent.

— Vous nous aviez dit être assis près de la porte.

— Le mandarin Wu l’a affirmé. Je n’ai pas corrigé son récit.

— Pourquoi ?

— Parce que ma véritable place prouvait que je m’étais introduit sans invitation. J’avais pris le siège d’un musicien pendant l’intermède.

— Un petit mensonge destiné à protéger votre réputation vous a conduit à retenir un grand fait.

— Oui.

— C’est ainsi que les réseaux de Fan ont grandi. Chacun cachait une faute assez petite pour lui paraître excusable. Ensemble, ces silences ont rempli des entrepôts.

Jing inclina la tête. Le juge ne cherchait pas à l’humilier ; il voulait qu’au tribunal le témoin ne conservât plus aucun refuge.

Jing ferma les yeux.

Après que Chen eut bu, le religieux s’était baissé pour ramasser trois perles tombées de son bracelet. Il se trouvait alors presque derrière le panneau de droite. Il avait vu Lin Po en toucher la couture. Le jardinier avait introduit deux doigts dans la poche, puis les avait retirés avec une expression de surprise. Il avait regardé Fan et Dame Fan, sans attirer leur attention, avant de refermer les points rouges.

— Il cherchait la petite pastille, dit le juge. Elle avait déjà disparu.

— Je le comprends aujourd’hui.

Lorsque Chen s’effondra, Jing s’était approché, puis avait reculé pour laisser passer le juge et Wang. Dans la confusion, Dame Fan s’était glissée contre le paravent. Elle avait ouvert la couture, retiré un sachet de soie et l’avait caché dans sa manche.

— Vous avez vu le sachet ?

— Aussi nettement que je vous vois. Il était blanc, fermé par un cordon rouge. Elle m’a aperçu. J’ai lu dans son regard la peur d’être reconnue, non la stupeur d’une femme qui découvre un objet inconnu.

— Pourquoi n’a-t-elle pas pris le sachet avant le meurtre ?

— Peut-être n’avait-elle besoin que de la pastille préparée. Le sachet contenait le reste.

Tao Gan, présent dans le cabinet, posa une question :

— Avait-elle quelque chose dans les mains au moment du service ?

— Sa manche droite pendait sur la coupe. J’ai vu ses doigts presser brièvement le bord intérieur avec un morceau de soie huilée. J’ai cru qu’elle essuyait une goutte.

— Aviez-vous vu ce morceau auparavant ?

— Lorsqu’elle est entrée dans la salle, elle tenait sa manche fermée contre elle malgré la chaleur. Un angle de tissu brillait entre ses doigts. Après le service, sa main était vide.

— Et son visage ?

Jing prit le temps de répondre.

— Avant que Chen boive, elle regardait seulement Chen. Après sa chute, elle regardait le paravent.

Cette distinction valait davantage que l’interprétation d’une expression. Elle décrivait deux intentions successives : surveiller l’effet, puis supprimer la source.

Le geste manquant.

— Et vous avez attendu six jours, dit le juge.

— Oui.

— Votre témoignage devra être confronté aux preuves. Votre qualité de religieux ne le rend ni plus pur ni plus exact que celui d’un portefaix.

— Je n’en demande pas davantage.


Chapitre quatorze — Le duel des coupables

Après son départ, le juge Ti rédigea un ordre de perquisition visant les appartements de Dame Fan. Des matrones du tribunal accompagneraient Dame Lin ; aucune fouille corporelle ne serait menée par les gardes.

La perquisition commença à la première veille. Fan était en cellule et les domestiques avaient été rassemblés dans la cour. Dame Fan refusa d’abord d’ouvrir.

— Ce sont mes appartements. Aucun homme n’y entrera.

— Aucun homme n’y entrera, répondit Dame Lin derrière la porte. Je suis accompagnée de deux matrones. L’ordre porte le sceau du tribunal.

Le verrou glissa.

La chambre contenait moins de luxe que ne le laissaient croire les robes de la concubine. Fan lui prêtait ses bijoux pour les banquets et les reprenait ensuite. Deux coffres renfermaient des vêtements ; un troisième, fermé, ne contenait que des contrats, tous au nom du marchand. Même les épingles offertes par Chen étaient enregistrées parmi les biens de la maison.

— Vous voyez ? dit Dame Fan. Je ne possède rien de ce que vous fouillez.

Les matrones inspectèrent les coffres, les matelas et les vases. Dame Lin examina l’armoire aux remèdes. Le flacon d’aconit était rempli d’un liquide sans odeur. Dans un brûle-parfum, elle retrouva le coin d’une lettre. Trois caractères avaient échappé aux flammes : saule, emmener, jamais.

Il restait le coffret rouge.

Le coffret de laque rouge résista d’abord. Il contenait des bijoux, trois lettres de Chen et des épingles à cheveux. Dame Lin remarqua pourtant que sa profondeur extérieure dépassait sa profondeur intérieure de l’épaisseur d’un doigt. Elle fit glisser une épingle de métal sous le velours.

Le faux fond se souleva.

Un sachet blanc lié de rouge y reposait. À côté, un carré de soie huilée portait une tache brune et une odeur de prune amère.

Dans le sachet, Tao Gan identifia l’arsenic. Sur le carré de soie, il retrouva le mélange complet : arsenic, miel, sirop de prune et aconit. La pâte était identique à celle du bord de la coupe.

Dame Fan ne protesta pas quand on l’arrêta. Elle regarda seulement Dame Lin, qui avait repris sa tenue de femme de magistrat.

— C’était vous, la veuve des cuisines.

— Oui.

— Je me demandais pourquoi vos mains de servante gardaient la marque d’une bague.

Dame Lin baissa les yeux vers le léger cercle sur son annulaire.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas dénoncée ?

— Parce que je croyais que vous cherchiez les comptes de Fan. Je n’avais pas compris que vous me cherchiez, moi.

— Vous auriez pu jeter le sachet.

— Les gardes m’en ont empêchée. Et peut-être voulais-je garder la preuve que, pour une fois, je n’avais pas subi.

L’une des matrones tendit les mains pour l’arrêter. Dame Fan recula jusqu’à la fenêtre, mais ne tenta ni de sauter ni de se défendre.

— Je vous suivrai, dit-elle. Permettez seulement à Su de garder mon peigne de bois. Il lui appartient plus qu’à Fan.

Dame Lin remit le peigne à la jeune servante. Ce geste minuscule, au milieu des sceaux et des poisons, lui révéla ce que Dame Fan avait voulu dire : dans cette maison, transmettre un objet ordinaire était peut-être le seul acte de propriété qui lui restât.

Cette phrase accompagna Dame Lin jusqu’au yamen.

Le soir, le juge Ti fit dresser le paravent dans la salle d’audience. Les cavaliers peints chargeaient toujours vers le tigre, mais le panneau ouvert révélait désormais sa doublure, sa poche et ses coutures.

Le tribunal possédait le témoin, le poison et l’instrument.

Il lui restait à montrer comment deux coupables avaient préparé un seul meurtre.

Au matin du septième jour, la salle du tribunal était pleine. Des marchands de soie occupaient les premiers rangs ; derrière eux se pressaient artisans, portefaix, domestiques et curieux. Le capitaine Li avait doublé la garde.

La nuit précédente, le juge Ti avait peu dormi. Il avait revu en rêve le banquet, mais chaque convive portait le visage d’un autre : Wang versait le vin, Fan essuyait la coupe, Chen se tenait derrière le paravent. Au réveil, il comprit ce que son esprit lui rappelait. Un mécanisme ne suffisait pas ; il fallait attribuer à chaque main son geste exact, sans transférer la culpabilité de l’un à l’autre.

Avant l’ouverture des portes, Dame Lin lui avait demandé :

— Sais-tu déjà quelle peine tu requerras ?

— Je sais ce que dit le Code.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

— Fan a préparé un poison qu’une autre main a rendu mortel. Dame Fan a été humiliée par des hommes qui la considéraient comme un objet, puis elle a traité la vie de Chen comme un objet à supprimer. Si je laisse ma compassion effacer son intention, je ne lui rends pas sa dignité : je prétends qu’elle ne savait pas ce qu’elle faisait.

— Et si tu ignores ce qu’elle a subi ?

— Je rendrai une sentence exacte et un rapport incomplet.

Dame Lin avait approuvé d’un signe. Le devoir du tribunal était de distinguer ; celui de l’homme qui jugeait était de ne pas oublier ce que la loi ne savait pas réparer.

Sur l’estrade, le juge Ti portait la robe verte de sa fonction et le bonnet noir aux ailettes rigides. À sa droite se tenaient Ma Jong et Tao Gan ; à sa gauche, Tsao Tai et le sergent Hong. Dame Lin assistait à l’audience derrière un treillis latéral.

Les suspects furent amenés.

Fan avait le visage défait. Dame Fan, vêtue d’une robe grise sans broderie, marchait très droite. Wang tremblait. Wu gardait les yeux baissés. Liu affichait une gravité où perçait un soulagement prématuré. Frère Jing prit place parmi les témoins.

Le juge Ti frappa une fois le bloc sonore.

— Chen Yu-tsai n’est pas mort d’une querelle isolée. Sa mort est née d’un réseau où chacun échangeait son devoir contre un avantage : un sceau contre de l’argent, une terre contre un silence, un permis contre une faveur. Nous jugerons aujourd’hui le meurtre. Les autres fautes suivront leur propre compte.

Tsao Tai exposa les vingt permis frauduleux, les sociétés fictives et les chargements cachés dans les paravents. Il montra les dates dissimulées au dos du tableau. Le contremaître confirma les ordres de Fan. Wu reconnut avoir accepté des présents et signé des totaux qu’il savait douteux.

Puis Tao Gan expliqua les poisons.

Le sachet du paravent contenait de l’arsenic seul. La coupe portait une pâte d’arsenic, d’aconit, de miel et de sirop de prune. Le carré de soie trouvé dans le coffret de Dame Fan portait la même préparation.

Le juge se tourna vers Fan.

— Vous avez acheté l’arsenic. Vous avez fait préparer une petite pastille et ordonné à Lin Po d’en enduire la coupe de Chen pour le terroriser. Vous prétendez n’avoir pas voulu sa mort.

— C’est la vérité.

— C’est une vérité qui ne vous absout pas. Vous avez voulu empoisonner un homme et faire porter le risque à un serviteur que vous aviez déjà réduit au silence. Vous êtes coupable d’avoir préparé l’arme et organisé l’agression.

Fan s’inclina jusqu’au sol.

Le juge regarda Dame Fan.

— Mais Lin Po n’a pas exécuté l’ordre. Lorsqu’il a ouvert la poche, la pastille avait disparu. Frère Jing l’a vu. Vous l’aviez prise avant votre entrée dans la salle.

— Non, dit-elle.

— Vous saviez que votre maître cachait de l’arsenic dans le paravent. Vous connaissiez également la présence de la pastille. La veille, vous aviez donné rendez-vous à Chen au saule creux.

Il fit apporter le message déguisé, la lettre parfumée et l’agrafe brisée.

— Vous lui aviez offert les secrets de Fan en échange de votre liberté. Vous espériez que Chen vous emmènerait hors de cette maison. Il vous a repoussée.

Un frémissement passa sur le visage de Dame Fan.

— Il a fait davantage, poursuivit le juge. Il s’est moqué de vous. Il vous a rappelé que vous aviez été vendue et qu’à ses yeux vous ne seriez jamais qu’un bien passant d’un homme à un autre. Quand vous avez voulu partir, il vous a saisie. L’agrafe de sa ceinture s’est brisée dans votre main.

— Il mentait depuis un an, dit-elle. Pourquoi aurait-il cessé cette nuit-là ?

Sa voix était basse, mais la salle entière l’entendit.

Le juge déposa devant elle les lettres saisies.

— Il vous avait promis une maison.

— Une petite maison près de la porte de l’Ouest, répondit-elle. Il en décrivait le jardin. Un grenadier près du puits, une chambre où je pourrais fermer moi-même la porte. Je n’avais jamais pensé qu’une porte fermée par moi puisse être une richesse.

— Quand avez-vous compris qu’il mentait ?

— Le jour où je l’ai entendu rire de moi chez Wu. Mais comprendre un mensonge ne suffit pas toujours à cesser de l’espérer. Au saule, je lui ai encore offert les comptes de Fan. Je lui ai dit que je témoignerais. Il a répondu que le tribunal écouterait un mandarin et un marchand avant une concubine achetée. Puis il m’a proposé de continuer à me voir en secret.

Sa voix se brisa pour la première fois.

— J’ai voulu le frapper. Il m’a saisie par les épaules. J’ai arraché son agrafe en me dégageant. Il a ri encore.

— C’est alors que vous avez décidé de le tuer ?

— Non. C’est alors que j’ai cessé de croire qu’un autre homme me sauverait. La décision est venue le lendemain, quand j’ai vu Fan vérifier la couture du paravent.

— Le lendemain, reprit le juge, vous avez vu le moyen de le tuer en faisant accuser Fan ou Lin Po. Avant d’entrer au banquet, vous avez pris la pastille arsenicale dans le paravent. Dans vos appartements, vous l’avez écrasée et renforcée avec la teinture d’aconit dont vous vous serviez contre vos douleurs. Le miel et le sirop l’ont transformée en pâte. Vous l’avez placée dans un pli de soie huilée.

Tao Gan montra le carré taché.

— Wang avait essuyé la coupe. Elle était donc propre lorsqu’il l’a reposée. Pendant que vous serviez, votre manche a caché votre main droite. Vous avez pressé le pli empoisonné sur le bord intérieur, puis versé le vin. Chen a bu. La pâte s’est dissoute sur ses lèvres et dans sa bouche.

— Pourquoi aurais-je repris le sachet après sa mort ? demanda Dame Fan. S’il appartenait à Fan, il l’aurait accusé.

— Justement. La poche prouvait que vous saviez où se trouvait le poison. Et le sachet portait peut-être vos traces de sirop ou d’aconit. Vous l’avez retiré pendant la confusion. Frère Jing vous a vue. Vous l’avez caché dans le coffret, puis tenté d’acheter un garde pour sortir et le détruire.

Le juge fit déposer le sachet et le carré de soie devant elle.

— Le poison restant a été trouvé dans vos appartements. Le flacon d’aconit avait été vidé et rempli d’eau. La préparation sur ce tissu est celle de la coupe. Que répondez-vous ?

Dame Fan fixa longtemps les objets. Puis ses épaules se relâchèrent.

— Que Chen a bu ce que Fan lui destinait.

Le juge fit avancer Su, la jeune servante. Elle raconta que Dame Fan s’était enfermée avant d’entrer au banquet, avait demandé le flacon d’aconit et une soucoupe de sirop de prune. Elle disait souffrir du visage. Lorsque Su revint chercher la soucoupe, elle était propre, mais une odeur amère restait dans la pièce.

— Pourquoi n’avoir rien dit plus tôt ? demanda le juge.

— Je croyais qu’elle préparait son remède. Et… je ne voulais pas qu’on lui fasse de mal.

Dame Fan se tourna vers la jeune fille.

— Tu n’as rien fait de mauvais.

— Vous non plus, maîtresse, sanglota Su.

— Si.

Ce seul mot fut le premier aveu véritable.

— Fan lui destinait une violence criminelle. Vous avez transformé cette violence en meurtre.

— Quelle différence pour Chen ?

— Aucune. Une différence essentielle pour la justice.

Elle eut un rire sans joie.

— La justice. Quand mon père m’a vendue à quinze ans, aucun magistrat n’est venu. Quand Fan a payé mes robes et décidé de mes sorties, aucun code n’a parlé. Quand Chen m’a promis un nom, puis m’a traitée comme une fille d’auberge devant ses amis, les hommes ont ri. Aujourd’hui la justice me voit enfin parce que j’ai tué l’un d’eux.

Le juge Ti la contempla avec tristesse.

— La loi n’a pas réparé ce que vous avez subi. Ce manque est une faute des hommes qui l’appliquent et de la société qu’ils servent. Mais la souffrance ne confère pas le droit de tuer. Si le tribunal faisait de votre humiliation une permission de meurtre, il ajouterait une injustice à une autre.

Le silence devint profond.

— Avez-vous appliqué le poison sur la coupe de Chen ?

Dame Fan ferma les yeux.

— Oui.

— Aviez-vous l’intention de le tuer ?

— Oui.

— Fan vous avait-il donné cet ordre ?

— Non. Il avait préparé le chemin. Je l’ai parcouru seule.

Fan poussa un gémissement. Dame Fan se tourna vers lui.

— Tu voulais le faire ramper. Moi, je ne voulais plus voir aucun homme ramper vers moi pour me posséder.

Le juge Ti dicta les décisions préliminaires.

Dame Fan serait incarcérée pour meurtre avec préméditation. La peine de mort par strangulation, moins infamante que la décapitation, serait proposée à la Cour de révision, comme l’exigeait la loi.

Fan perdrait ses biens au profit du Trésor et des victimes de la contrebande. Pour faux, corruption, vol de soie impériale et tentative d’empoisonnement, le juge recommanderait l’exil perpétuel avec travaux forcés.

Wang fut relaxé du chef de meurtre, faute de preuve contre lui, mais resta détenu pour complicité de fraude.

Wu fut suspendu et remis à la préfecture pour corruption et falsification de comptes. Son rang ne le protégeait plus.

Liu, dont la rivalité n’avait dépassé ni les paroles ni les démarches légales, fut libéré.

Frère Jing fut remercié pour son témoignage, mais averti que son intrusion serait consignée. Les actes du temple seraient réexaminés.

Lin Po serait jugé lorsqu’on le retrouverait.

Quand les gardes s’approchèrent, Dame Fan demanda :

— Votre Honneur, puis-je emporter les lettres de Chen ?

— Non.

— Alors brûlez-les.

Le juge ne répondit pas.

Après le départ des prisonniers, il resta seul sur l’estrade. La foule se dispersait déjà dans un tumulte de commentaires. Derrière lui, le paravent déployait ses cavaliers, ses faucons et son tigre.

La vérité avait franchi les quatre verrous. Elle n’avait délivré personne.


Chapitre quinze — Le paravent brûlé

Le lendemain, l’aube se leva claire sur Lan-fang. Dans la cour du yamen, un brasier avait été préparé au centre des dalles. Le paravent se dressait au-dessus des bûches, dépouillé de ses charnières de métal et des sceaux qui seraient conservés avec le dossier.

Tao Gan en avait examiné une dernière fois la peinture. Les trois panneaux anciens étaient de belle facture, mais non l’œuvre célèbre que Fan prétendait posséder ; le quatrième était une copie récente, vieillie à la fumée. Tous avaient été décollés, recousus et imprégnés de produits toxiques. Les experts du tribunal avaient reproduit la scène et décrit chaque couture avant que le juge ordonnât la destruction.

L’équipe se tenait dans la cour. Ma Jong avait un bandage à la main, souvenir du contremaître arrêté sur le toit. Tsao Tai serrait sous son bras le rapport des permis. Le sergent Hong échangeait quelques mots avec le capitaine Li. Dame Lin, fatiguée par ses nuits dans les cuisines de Fan, observait les chevaux peints.

Tao Gan se tourna vers le juge.

— Pourquoi détruire un ouvrage qui reste beau ?

Le juge Ti prit la torche.

— Un paravent qui a caché du poison et servi à tuer n’est plus seulement un objet de beauté. Il est devenu une arme. Les dessins en garderont la mémoire ; nous n’avons pas besoin d’en conserver le danger.

— Les objets ne sont pas coupables, dit doucement Dame Lin.

— Non. C’est pourquoi nous ne les punissons pas. Nous empêchons seulement les hommes de réutiliser ce qu’ils ont corrompu.

Il approcha la flamme. Le feu prit lentement au bois sec, puis courut sur la doublure. Les cavaliers se tordirent dans la chaleur. Le tigre disparut le dernier derrière une fumée bleuâtre qui emporta l’odeur de colle, de soie et de résine.

Personne ne parla avant que le capitaine Li s’avance.

— Lin Po a été retrouvé cette nuit.

Deux gardes l’avaient arrêté dans un village de bateliers, au sud. Le jardinier, épuisé, n’avait opposé aucune résistance. On lui apporta une tablette de sable dans sa cellule. Par gestes et caractères, il confirma le récit de Fan.

Il avait acheté l’arsenic à Ping-ko et fabriqué la petite pastille. Fan lui avait ordonné de l’appliquer sur la coupe. Au banquet, lorsqu’il ouvrit la poche, elle avait disparu. Il comprit que quelqu’un connaissait leur plan. Après la mort de Chen, Fan lui fit signe de fuir. Lin Po avait obéi, persuadé que son mutisme et le reçu signé de son empreinte le conduiraient au supplice.

Il révéla aussi l’origine de sa cicatrice. Trois ans plus tôt, après avoir menacé de dénoncer le premier chargement de contrebande, il avait été forcé par deux hommes de Fan à boire un liquide corrosif. Fan avait ensuite payé ses soins et entretenu sa famille, transformant la dette en chaîne.

— Il n’est donc ni tout à fait complice ni tout à fait victime, dit Hong.

— La plupart des hommes que nous jugeons ne tiennent pas dans un seul mot, répondit le juge. Il a fabriqué de fausses cachettes, acheté du poison et accepté de l’utiliser. Mais il n’a pas tué Chen. Sa coopération et les violences qu’il a subies seront portées au dossier. Je proposerai une peine de bastonnade réduite et l’exil, non la mort.

Li inclina la tête.

— J’ai servi trop longtemps sans regarder ce que mes ordres protégeaient, Votre Honneur.

— Vous avez regardé à temps pour sauver les registres. Continuez.

Le capitaine salua, cette fois sans réserve.

Dans la matinée, Frère Jing revint avec deux anciens du temple. Tsao Tai leur remit une copie de l’acte falsifié, les dépositions du commis et l’ordre provisoire suspendant la cession des mûriers. La terre ne pouvait être rendue avant la décision de la préfecture, mais les hommes de Fan n’avaient plus le droit d’en chasser les familles.

— Vous avez restauré l’ordre, dit Jing.

— J’ai suspendu un désordre, corrigea le juge. Le reste dépendra des preuves et d’hommes que je ne commande pas.

— La Voie commence souvent par une porte qu’on empêche de se refermer.

— Et la justice par un dossier qu’on empêche de disparaître.

Jing sourit. Avant de partir, il déposa sur les cendres du paravent une branche de mûrier. Le geste n’était ni une bénédiction ni une prière funèbre ; seulement le rappel de ce que le trafic avait d’abord volé.

Mère Chen se présenta ensuite. Le tableau lui serait rendu à titre de dépôt jusqu’à ce que son propriétaire légitime fût identifié. Elle refusa encore.

— Vendez-le pour indemniser ceux que mon fils a lésés.

— Le tribunal ne peut disposer d’un objet dont la propriété reste incertaine.

— Alors gardez-le loin de moi.

Le juge lui remit les cinq taëls saisis chez le commis, désormais reconnus comme un paiement destiné à son silence. Elle les repoussa.

— Cet argent vient de Fan.

— Il vient aujourd’hui des pièces à conviction libérées par le tribunal. Vous pouvez l’accepter sans dette.

Elle prit finalement la bourse.

— Mon fils croyait que l’argent changeait de nature selon la main qui le donnait.

— Il se trompait. Ce sont les obligations attachées à l’argent qui changent. Celui-ci ne vous achète rien.

La vieille femme s’inclina et sortit sans regarder les cendres.

Lorsque le feu se fut changé en braises, chacun retourna à son travail. Tsao Tai devait reconstituer la totalité des sociétés fictives. Tao Gan interrogerait les artisans qui avaient fabriqué les doubles panneaux. Hong préparerait le transfert des prisonniers. Ma Jong accompagnerait Li dans les entrepôts encore suspects.

Dame Lin rejoignit le juge sous la galerie.

— Regrettes-tu de m’avoir laissée entrer chez Fan ?

— Oui.

Elle leva un sourcil.

— Pourtant, sans toi…

— Je n’ai pas dit que la décision était mauvaise. J’ai dit que je regrettais d’avoir dû la prendre.

Elle sourit.

— Le repas du soir sera simple. Après les cuisines de Fan, je ne veux plus voir de canard laqué pendant un mois.

— Voilà la seule sentence de cette affaire qui ne sera pas soumise à révision.

Elle le laissa devant son cabinet.

Le soir, pourtant, elle fit servir davantage qu’un repas simple. Ma Jong reçut un plat de bœuf aux oignons pour « réparer le sang perdu sur le toit ». Tsao Tai apporta un vin jaune qu’il prétendait avoir trouvé au fond des réserves du précédent magistrat et qu’il considérait comme la première restitution au bien public.

Tao Gan annonça qu’il avait offert à Su une petite bourse destinée à racheter les trois années de son contrat. Il l’avait prélevée sur une récompense accordée autrefois par le juge.

— Tu dépenses l’argent d’un ancien escroc pour libérer une servante de la maison d’un contrebandier, observa Ma Jong. Voilà un compte que Tsao Tai aura du mal à classer.

— Dans la colonne des profits honnêtes, répondit Tao Gan.

Le sergent Hong leva son bol.

— À ceux qui ont parlé assez tôt.

Personne n’ajouta de nom. Ils pensaient à Jing, à Wang, à Mère Chen, à Lin Po et même à Dame Fan, dont la parole était venue trop tard pour la sauver mais assez tôt pour distinguer les fautes.

Le juge Ti ne resta que le temps du premier plat. La joie de ses compagnons lui faisait du bien ; il ne voulait pas l’assombrir par son silence.

Le juge Ti passa le reste du jour à écrire son rapport. Il y décrivit les vingt permis frauduleux, les chargements sans permis, les sociétés fictives et les trois fonctionnaires déjà compromis : l’ancien magistrat, Chen Yu-tsai et le mandarin Wu. D’autres noms apparaissaient dans les pages sauvées du feu. L’affaire du paravent était close ; celle de la corruption commençait seulement.

Il joignit au rapport six recommandations.

Les quotas de Lan-fang devaient être recomptés par un inspecteur extérieur à la province. Les sociétés sans adresse seraient radiées. Chaque paravent quittant la ville serait pesé, sondé et muni d’un sceau traversant le cadre et la doublure. Les dettes par lesquelles Fan tenait ses ouvriers seraient suspendues jusqu’à l’examen de leur origine. Les sommes confisquées indemniseraient d’abord les ateliers lésés et les familles expulsées des terres du temple. Enfin, aucun officier de la garde ne pourrait recevoir d’un marchand vêtements, riz ou combustible sans l’inscrire dans un registre public.

Tsao Tai lui avait fait remarquer que la dernière règle vexerait les hommes de Li.

— Ils préféreront peut-être avoir froid plutôt que de devoir remercier Fan, avait répondu le juge.

Dans une annexe séparée, il décrivit le rôle de ses collaborateurs. Hong avait relié les témoins de la ville aux preuves du yamen. Ma Jong avait retrouvé Wang et sauvé les hommes de l’entrepôt. Tsao Tai avait fait parler des nombres conçus pour mentir. Tao Gan avait découvert la cache et tendu le piège de la rumeur. Dame Lin avait risqué sa vie là où aucun officier ne pouvait entrer. Le capitaine Li, après ses premières erreurs, avait choisi le devoir au moment décisif.

Il hésita avant d’écrire le nom de Dame Fan. Le rapport pénal exigeait des faits : rendez-vous, préparation, geste, intention, aveu. Il les consigna sans atténuation. Puis il ajouta une note sur la condition juridique des concubines vendues, les obstacles qui les empêchaient de porter plainte et la facilité avec laquelle un homme du rang de Chen pouvait exploiter leur silence.

Cette note ne changerait probablement pas la peine. Peut-être serait-elle lue par un fonctionnaire pressé, puis classée. Mais ne pas l’écrire aurait reproduit, à l’intérieur même du jugement, une part de l’aveuglement qui avait rendu le crime possible.

Le juge Ti pensa à une maxime des anciens : gouverner, c’est rectifier les noms. Fan avait nommé protection ce qui était dette, nécessité ce qui était cupidité, leçon ce qui était poison. Dame Fan avait nommé délivrance ce qui était meurtre. Le tribunal n’avait pas le pouvoir de rendre le monde pur ; il pouvait au moins rendre aux actes leur nom exact.

Au crépuscule, il relut la déposition de Dame Fan. La loi suivrait son cours. La Cour pouvait confirmer la strangulation, commuer la peine ou demander un nouvel examen. Il pensa à Mère Chen, qui avait préféré la pauvreté au prix des cadeaux de son fils, puis à cette autre femme à qui nul n’avait laissé de choix honnête jusqu’au jour où elle en avait fait un terrible.

La justice avait distingué les gestes et les responsabilités. Elle ne pouvait rendre la vie au mort, l’innocence aux coupables ni les années perdues à ceux qu’on avait achetés.

Dehors, la fumée du paravent se dispersait au-dessus des toits. Les métiers à tisser reprenaient leur battement régulier. Aux portes de la ville, les inspecteurs ouvraient désormais les panneaux avant de laisser passer les charrettes.

Le juge Ti scella son rapport.

Puis il fit apporter le premier dossier qui attendait sur sa table.

À Lan-fang, la nuit tombait ; la justice, elle, n’avait pas d’heure pour dormir.


Fin