chapitre 12 la chute de l ensouple
Chapitre XII
La chute de l’ensouple
La salle des métiers se trouvait à moins de deux cents pas de l’hospice.
Ti suivit l’apprenti avec Hong et Tao Gan. Les gardes de Tsiao Taï les rejoignirent devant la porte. À l’intérieur, une dizaine d’ouvriers entouraient un métier large placé sous la galerie. On avait essayé de soulever la pièce de bois tombée, puis renoncé devant son poids.
Wei Zhong gisait sous une ensouple.
Le cylindre qui sert à porter les fils de chaîne lui écrasait la poitrine et l’épaule gauche. Sa tête reposait de côté. Une ligne de sang descendait de sa tempe jusqu’au sol. Il ne respirait plus.
Ti interdit que l’on déplaçât quoi que ce fût. Il fit seulement vérifier le pouls par l’apprenti ayant découvert le corps. Wei était mort.
Le commissaire Shen arriva presque en même temps que le juge. Il venait d’inspecter une autre salle et portait encore sur sa robe la poussière des métiers. Gao Zhen, Qian Rui et plusieurs responsables le suivaient.
— Un accident de maintenance, déclara Gao après un regard. Cette ensouple devait être mal calée.
Ti observa la salle.
— Qui l’a trouvée ?
Un apprenti d’une quinzaine d’années s’avança. Il était venu chercher une navette rangée dans une armoire. La salle ne travaillait plus depuis l’arrêt partiel ordonné après le meurtre. Il avait vu Wei au sol et appelé.
— Avez-vous touché le métier ?
— J’ai essayé de lever le bois, Excellence. Deux ouvriers m’ont aidé.
Ti fit noter leurs noms et ordonna que le corps restât en place jusqu’à l’examen des supports.
Il sépara ensuite les témoins. La salle avait été ouverte au début du jour pour retirer quelques navettes et des pièces inachevées. Aucun métier ne devait fonctionner. L’apprenti affirma l’avoir traversée une première fois après l’aube : l’ensouple se trouvait alors au sol, ou du moins il ne l’avait pas remarquée sur les tréteaux. Une ouvrière avait entendu un bruit sourd peu avant midi, mais l’avait pris pour la chute d’un ballot. Un commis avait vu Wei entrer seul par la porte principale.
Le passage de service derrière la cloison permettait toutefois de gagner la salle sans être aperçu depuis la cour. Il communiquait avec le bureau de maintenance et avec un escalier extérieur. Gao, deux apprentis et plusieurs responsables possédaient le droit de l’emprunter.
Ti demanda quand Wei avait été vu pour la dernière fois. Un garçon lui avait remis un message près du magasin. Wei l’avait lu, brûlé et demandé où se trouvait Gao. Un autre témoin affirma qu’il cherchait une « cache qui avait survécu au feu ». Aucun ne connaissait l’auteur du message.
La mort pouvait donc suivre un rendez-vous préparé. L’accident restait possible; il cessait d’être la seule histoire disponible.
Shen regarda la position de Wei.
— Le préposé a probablement cherché la copie dont il menaçait dame Pei. Une pièce mal rangée lui est tombée dessus.
— C’est possible, répondit Ti. Nous allons vérifier ce qu’il fallait faire pour qu’elle tombe.
*
Tsiao Taï commença par le métier.
Une ensouple chargée de fils repose horizontalement dans deux logements. Lorsqu’un métier est démonté, on la descend au sol ou on la laisse sur ses supports si le poids est stable. Celle-ci avait été placée plus haut, sur deux tréteaux de maintenance.
— Où est la chaîne ? demanda Tsiao Taï.
Gao désigna des fils roulés contre le mur.
— Elle avait dû être retirée pour réparation.
— Alors l’ensouple n’avait pas besoin d’être suspendue.
Sans les centaines de fils tendus vers le métier, le cylindre ne servait à rien en hauteur. Il aurait été plus sûr de le laisser au sol. Pour tomber sur Wei, il fallait qu’on l’eût d’abord hissé.
Tsiao Taï examina les tréteaux. Celui de droite était renversé; celui de gauche demeurait debout. Si les deux supports avaient cédé ensemble, le cylindre serait tombé presque droit. Or l’extrémité gauche avait frappé le sol plus loin que l’autre.
Ma Jong s’agenouilla près du corps.
Le bord de l’ensouple avait atteint Wei à la tempe puis glissé sur l’épaule avant d’écraser la poitrine. La blessure principale formait une ligne oblique. Une chute verticale depuis des supports égaux aurait produit un choc plus horizontal.
— Un côté a été libéré avant l’autre, dit-il.
Le Contrôleur des Décès confirma que le coup à la tête avait probablement assommé Wei. Le poids sur la poitrine avait achevé de le tuer. Aucune marque ne suggérait une lutte longue.
Bo Ren ne pouvait pas avoir préparé ce piège depuis sa cellule. Deux gardes l’avaient surveillé sans interruption depuis la veille. La seconde mort ne prouvait pas qu’il fût innocent du meurtre de Meng. Elle détruisait l’idée qu’un seul porteur avait supprimé tous ceux qui menaçaient la fraude.
Hong fit venir les deux gardes. Ils avaient reçu le prisonnier avant la tombée de la nuit et noté chaque ouverture de la cellule. Bo avait dormi, parlé à sa sœur sous surveillance et mangé au matin. Il n’avait quitté la pièce à aucun moment. Les barreaux et le mur ne présentaient aucune ouverture.
Shen dut reconnaître cet alibi.
Shen ne le reconnut pas encore.
— Les deux affaires peuvent être distinctes.
— Elles le peuvent, répondit Ti. C’est pourquoi nous ne déciderons pas que celle-ci est un accident.
*
Tao Gan fit vider la salle.
Il se coucha sous le métier, regarda les traverses et demanda une lampe. Sur la poutre supérieure, une zone claire interrompait la poussière. Une corde avait frotté récemment contre le bois. L’abrasion descendait vers une cloison ajourée séparant la salle d’un passage de service.
Au pied de cette cloison, un petit morceau de corde était resté pris dans une écharde.
Tao suivit le trajet probable. Une corde pouvait être attachée à l’extrémité gauche de l’ensouple, passer sur la traverse et rejoindre le passage. En tirant, on hissait le cylindre. Une cheville insérée dans le tréteau retenait ensuite la charge. Depuis l’autre côté de la cloison, il suffisait de libérer la corde ou la cheville pour faire tomber un côté sur l’homme placé dessous.
Le tréteau droit portait justement un trou neuf. Une cheville de bois clair gisait près du mur. Elle ne correspondait pas aux pièces anciennes du métier, noircies par l’huile et la poussière.
Tao la prit avec un tissu.
Son extrémité avait été taillée en biseau. De fines stries courbes apparaissaient dans le bois.
— Une lame étroite, dit-il. Affûtée d’un seul côté.
Ti pensa à l’outil que Gao portait à la ceinture lorsqu’il avait retaillé une cheville devant eux.
La poussière ajoutait une autre chronologie. Sous l’ensouple, le sol montrait une longue zone propre à l’endroit où le cylindre avait reposé plusieurs jours. Une trace de traînée conduisait jusqu’aux tréteaux. On l’avait déplacé récemment, puis hissé. Autour du corps, la poussière ne portait pas les pas nombreux d’une équipe de maintenance.
— Combien d’hommes faut-il pour lever cette pièce ? demanda Ti.
— Deux sans dispositif, répondit Gao. Un seul avec une corde et la traverse.
Il avait fourni lui-même la réponse.
Tao demanda une reconstitution sans charge humaine. On remplaça Wei par des sacs de paille. Deux ouvriers tirèrent l’ensouple jusqu’aux tréteaux, puis Tao passa une corde sur la traverse. En libérant la fixation gauche, le cylindre tomba obliquement et frappa les sacs à la position exacte de la blessure.
Le bruit fit reculer les témoins.
Ce n’était pas encore la preuve de l’identité du meurtrier. C’était la preuve qu’un accident simple reproduisait mal la scène et qu’un dispositif préparé la reproduisait parfaitement.
Tao examina ensuite le passage derrière la cloison. Une personne dissimulée là pouvait voir, par les ouvertures du bois, la place où Wei se serait penché. La corde avait laissé un frottement sur l’angle inférieur d’une ouverture. En tirant lentement, le meurtrier maintenait l’ensouple; en relâchant d’un coup, il libérait l’extrémité gauche. La cheville neuve servait probablement de retenue provisoire pendant la préparation.
Une fine poussière blanche recouvrait le sol du passage. Près de la cloison, elle portait l’empreinte partielle d’une semelle large. Plusieurs ouvriers chaussaient le même modèle. Un fragment de copeau appartenant au bois clair de la cheville s’était logé dans une fente.
Tsiao Taï calcula le temps nécessaire. Un homme connaissant le métier pouvait hisser la pièce en quelques minutes avant l’arrivée de Wei, attendre derrière la cloison, provoquer la chute puis gagner l’escalier extérieur pendant que le bruit attirait les ouvriers par la cour. Il lui restait ensuite assez de temps pour rejoindre le magasin et se mêler aux personnes appelées par l’apprenti.
— Qui est revenu avec vous après le cri ? demanda Ti à Gao.
Le responsable nomma Qian, deux contremaîtres et un agent de Shen. Wei était déjà sous le bois. La petite porte de l’escalier n’avait pas été surveillée.
La scène permettait donc une fuite. Elle ne désignait pas encore l’homme qui l’avait empruntée.
*
Gao Zhen fut interrogé dans la salle voisine.
Il reconnut avoir ordonné le démontage du métier plusieurs jours auparavant. Une irrégularité dans la traverse devait être réparée. Il affirma que l’ensouple avait été laissée au sol et qu’il ignorait qui l’avait hissée.
— Cette cheville appartient-elle à votre matériel ? demanda Ti.
Gao l’examina.
— Elle peut venir de n’importe quel atelier.
— Le bois est neuf.
— Une réparation exige parfois du bois neuf.
— Avec quelle lame a-t-elle été taillée ?
Gao porta machinalement la main à sa ceinture.
L’étui de sa petite lame courbe était vide.
Il déclara avoir perdu l’outil pendant les contrôles de la veille. Plusieurs apprentis empruntaient ses instruments. Il ne pouvait désigner le dernier.
Ti fit fouiller son bureau et son coffre. La lame ne fut pas retrouvée. On découvrit en revanche plusieurs chevilles du même bois clair, destinées selon Gao à l’entretien courant.
Un registre d’outils indiquait que Gao avait reçu ce bois trois jours plus tôt pour réparer une table secondaire. Aucun apprenti n’avait signé l’emprunt de la lame. L’étui portait à l’intérieur de la poussière claire semblable à celle de la cheville, preuve que l’outil avait récemment travaillé cette matière, non que Gao l’avait tenu.
Deux ouvriers se souvenaient l’avoir vu avec la lame le matin de la démonstration de la butée. Personne ne pouvait dire quand elle avait disparu. Gao affirma l’avoir posée dans la salle de mesure après avoir retaillé une fixation. Si quelqu’un voulait l’accuser, le vol de l’outil était facile.
— Saviez-vous que Wei cherchait une copie ? demanda Ti.
— Tout le magasin connaissait sa lettre à dame Pei depuis que vos agents l’ont montrée.
— Avant la lettre ?
Gao reconnut que Wei se vantait depuis des mois de posséder « une assurance contre les gens riches ». Il n’avait jamais montré le document. La veille, il avait demandé à Gao si l’ancienne salle des métiers possédait encore une cache dans son plancher. Gao lui avait répondu que le bâtiment avait été refait après l’incendie.
— Pourquoi ne pas l’avoir signalé ?
— Parce qu’un joueur parlant d’un trésor caché n’est pas encore un témoin.
L’explication contenait une part de bon sens. Elle ajoutait aussi un rendez-vous possible entre les deux hommes.
— Vous possédez la matière, l’outil et la connaissance du dispositif, dit Shen. Aviez-vous rendez-vous avec Wei ?
Gao nia. Il savait que Wei faisait chanter des personnes, mais ignorait lesquelles. La mort du préposé nuisait à tous les responsables du magasin.
— Elle profite surtout à ceux dont il menaçait de montrer les copies, observa Ti.
Gao resta calme.
— Alors cherchez ces copies, Excellence.
Son calme différait de celui de Qian. Le clerc défendait chaque ligne. Gao défendait une compétence partagée : quiconque connaissait un métier pouvait avoir préparé la chute.
*
Pei Suyin fut conduite devant le corps après l’examen.
Elle reconnut la lettre de Wei et le rendez-vous implicite. Elle n’avait pas envoyé l’argent. Son intendant devait répondre que la demande était refusée. Il n’avait pas trouvé le préposé à son domicile.
— Saviez-vous où il cachait la copie ? demanda Ti.
— Non.
— La formule parlait de ce que le feu n’avait pas détruit.
— Il connaissait les rumeurs sur l’ancien incendie. Il pouvait inventer une menace.
Pei regarda Gao, puis Qian. Aucun ne soutint son regard.
Shen lui demanda si elle consentait toujours à fournir les vingt-quatre rouleaux manquants. Elle répondit oui. La mort de Wei, affirma-t-elle, rendait plus urgente encore la sauvegarde des ateliers.
Ti constata qu’elle continuait à proposer de résoudre les conséquences avec sa propre marchandise, sans expliquer la provenance du surplus déjà vendu.
Il demanda à son intendant de détailler la réponse envoyée à Wei. L’homme avait porté un billet refusant le paiement à son domicile, puis au magasin. Ne le trouvant pas, il avait remis le message à un apprenti. Cet apprenti était celui qui avait indiqué à Wei la salle des métiers.
— Votre billet fixait-il un autre rendez-vous ? demanda Ti.
— Non, Excellence, répondit Pei.
Le document fut retrouvé dans la ceinture du mort. Il ne contenait qu’un refus sec. Pei n’avait donc pas attiré Wei dans la salle, à moins qu’un second message eût été transmis séparément.
Shen insista pour que l’on ne confondît pas chantage, fraude et meurtre. Ti partageait ce principe; il refusait seulement que le commissaire l’appliquât toujours dans le sens qui protégeait Pei.
Les agents fouillèrent le bureau de Wei plus complètement. Derrière une tablette des marques, ils trouvèrent une cache vide et des traces de papier brûlé. Dans son logement, ses dettes de jeu dépassaient largement les prêts déclarés par Pei. Trois créanciers différents affirmaient qu’il promettait un paiement important avant la fin de la semaine.
Wei avait donc besoin de vendre sa copie. Sa mort avait empêché la vente, mais le meurtrier n’avait pas trouvé le fragment cousu dans sa manche.
*
Le corps de Wei fut enfin dégagé.
Les assistants soulevèrent l’ensouple avec le dispositif de corde reconstitué. Le Contrôleur des Décès examina les vêtements. Dans une poche intérieure se trouvaient des jetons de jeu, une petite clé et la moitié d’un reçu de Pei. Rien ne ressemblait à la copie annoncée.
Hong vérifia les manches avant qu’on retirât la robe.
Un morceau de papier avait été cousu dans la doublure gauche. Les points étaient récents et maladroits. Hong les coupa devant témoins.
Le fragment provenait d’un registre ancien. Le papier était bruni sur un bord comme s’il avait approché le feu. On y lisait trois numéros de rouleaux, une heure de fermeture et la fin d’un nom. Une ligne dessinée représentait peut-être le bord d’une table.
La pièce n’était pas assez grande pour prouver la fraude entière. Elle suffisait à montrer que Wei détenait réellement une copie liée aux Neuf-Métiers.
Tao rapprocha le dessin du relevé de la butée. La ligne portait deux marques séparées par une distance proportionnellement semblable aux deux positions. Le fragment pouvait provenir du plan que Lin Bao avait tenté de conserver. Si Wei l’avait pris après le feu, il détenait depuis dix ans une preuve qu’il avait préféré transformer en garantie personnelle.
Hong observa la fin du nom. Deux traits pouvaient appartenir à « Bao », mais la déchirure empêchait toute certitude. Les trois numéros, eux, figuraient dans la liste des rouleaux déclarés brûlés sans être présents dans l’inventaire précédent.
Le fragment reliait donc matériellement trois anomalies anciennes : la table, les rouleaux ajoutés et l’heure de fermeture. Il expliquait pourquoi Wei croyait pouvoir faire chanter les responsables actuels.
Hong compara l’écriture au dossier retrouvé dans les archives. Le fragment semblait reproduire une entrée plus longue. Une formule administrative occupait la dernière ligne.
Le sergent la lut une première fois en silence.
Ti reconnut son trouble.
— Qu’y a-t-il ?
Hong posa près du fragment la page du dossier d’incendie.
Les deux textes portaient la même phrase :
« Tous les sceaux ont été reconnus réguliers avant l’accident. »
La formule avait permis autrefois de fermer l’enquête : puisque les empreintes étaient intactes, aucune sortie irrégulière n’aurait précédé le feu. Elle réapparaissait maintenant sur le fragment que Wei avait caché. Or l’affaire de Meng venait de montrer la faiblesse exacte de ce raisonnement. Un sceau authentique pouvait être appliqué après le fait qu’il prétendait dater.
Hong chercha dans le dossier l’heure à laquelle les sceaux des Neuf-Métiers avaient été examinés. La page suivante manquait. Le registre de ronde citait un garde décédé depuis longtemps, sans déposition jointe. La régularité proclamée reposait donc sur une formule répétée, non sur un témoin encore vérifiable.
Ti regarda la cheville neuve, puis le fragment brûlé. Wei avait conservé le lien entre l’ancienne table et les rouleaux déclarés perdus. Quelqu’un venait d’utiliser un métier pour faire de sa mort un accident, comme le registre avait utilisé les sceaux pour faire de l’incendie une négligence.
Deux époques employaient la même méthode : donner à une opération matérielle l’apparence d’une conclusion administrative.