chapitre 06 la roue qui boite

Publicado el 26/07/2026 por Pascal

Chapitre VI

La roue qui boite

Au lever du jour, Tsiao Taï avait transformé la cour de rinçage en plan.

Il avait tendu des cordelettes entre le bassin où Meng avait probablement été noyé et la cuve d’indigo. Chaque couleur représentait un trajet. La corde blanche suivait l’allée couverte, assez large pour un chariot. La brune passait entre les claies de séchage. La noire contournait le bâtiment par la cour de réception.

Tao Gan observait ce réseau depuis la galerie.

— Si vous ajoutez encore une corde, dit-il, les ouvrières devront apprendre à voler.

Tsiao Taï ne répondit pas. Il mesurait la largeur du passage entre deux poteaux.

Le juge Ti arriva avec Hong et Ma Jong. La nuit avait été courte. Les fils de soie retrouvés dans les voies respiratoires de Meng conduisaient au bassin; le chariot de Bo pouvait expliquer le transport jusqu’à la cuve. Il fallait maintenant passer d’une possibilité à une trace.

Tsiao Taï présenta les trois trajets.

Le passage entre les claies imposait de soulever le corps. Deux hommes auraient été nécessaires et les pièces suspendues auraient gardé des taches. La cour de réception obligeait à franchir un espace éclairé devant le poste des gardes. L’allée couverte était la route ordinaire des chariots allant des bains aux cuves.

— C’est le chemin le plus simple, conclut Tsiao Taï. Donc le plus facile à faire passer pour un travail régulier.

— Cherche ce qu’une roue y a laissé, ordonna Ti.

Tsiao Taï ne se contenta pas du plan. Il fit apporter un chariot du magasin et plaça dessus un rouleau de nattes lesté de sacs de sable jusqu’au poids approximatif d’un homme. Un porteur poussa la charge par chacun des trois trajets.

Entre les claies, il dut incliner le rouleau et appeler un second homme. Les nattes frottèrent contre les étoffes suspendues. Dans la cour de réception, les roues passèrent à portée de la lanterne des gardes. Par l’allée couverte, un seul porteur accomplit le trajet sans effort inhabituel. Le bruit du véhicule se confondait avec celui des fournitures que l’on déplaçait chaque soir.

Près de la cuve, l’homme dut tourner brusquement. La roue droite monta sur le bord de la rigole et la plateforme pencha vers le bain. Cette manœuvre expliquait comment une charge lourde avait pu toucher le rebord et y déposer de l’indigo. Elle montrait aussi qu’un porteur obéissant à un employé du magasin aurait pu effectuer le déplacement sans voir ce que contenait un rouleau fermé.

Ma Jong observa l’expérience avec attention. Bo était peut-être un meurtrier en fuite. Il pouvait aussi avoir été l’homme honnête choisi pour porter le poids d’un autre.

Le sol de l’allée était fait de dalles inégales. L’eau des bains ruisselait vers une rigole centrale. Des roues l’avaient parcouru pendant des années; leurs marques se croisaient sans ordre. Tsiao Taï fit dégager la poussière sèche sous la galerie et interrogea les ouvriers sur les chariots employés la veille.

Ma Jong s’arrêta près d’un seuil où une mince couche de boue bleue avait séché. Une trace de roue y formait une ligne interrompue. À intervalles réguliers, le bord se doublait d’un petit croissant plus profond.

Il appela Tsiao Taï.

La roue de Bo était cerclée de plusieurs bandes métalliques. À l’endroit où deux bandes se rejoignaient, l’une dépassait légèrement et frappait le sol. Sur une surface humide, cette jointure devait produire exactement ce second trait.

— Il nous faut la distance entre deux croissants, dit Tsiao Taï.

Ma Jong la mesura avec une corde. Ils suivirent la marque sur plusieurs dalles. Elle commençait près du passage de service, longeait le bassin et gagnait la cuve numéro trois. Au-delà, le sol avait été lavé par les ouvrières venues au matin.

— Le chariot était ici pendant la nuit, dit Ma Jong.

— Un chariot portant cette roue, corrigea Tsiao Taï.

Cette précision agaça Ma Jong, mais il savait qu’elle était nécessaire.

Ils remontèrent la trace en sens inverse. Près du bassin, une zone de boue portait deux lignes plus larges, comme si le véhicule avait stationné pendant qu’on le chargeait. Quelques fibres claires s’étaient collées contre la base d’un poteau. Tao Gan les recueillit dans un papier.

— Même matière que celle du chariot lorsqu’il était au yamen ? demanda Ti.

— Il faut les comparer aux brins gardés par dame Lin.

La mention de la résidence rappela au juge le premier témoin de la roue.

— Ma Jong, viens avec moi. Tsiao Taï, poursuis le relevé jusqu’à la porte.

*

Le plus jeune fils de Ti déjeunait sous la surveillance de Madame Deuxième lorsqu’on fit entrer son père et Ma Jong. L’enfant comprit aussitôt que la voiture « qui boite » avait acquis une importance officielle. Il posa sa galette avec solennité.

Ti lui montra une tablette où trois roues avaient été dessinées. L’une était intacte, la seconde possédait une jointure saillante, la troisième un rayon fendu.

— Laquelle ressemblait au chariot ?

L’enfant désigna la seconde.

— Comment le savez-vous ?

— Le morceau de fer brillait quand la roue tournait.

— À chaque tour ?

— Oui. Mais on n’entendait pas le bruit sur la terre, seulement sur les pierres.

Ma Jong fit rouler un petit cerceau sur les dalles de la cour en frappant le sol à intervalles égaux avec l’ongle. L’enfant reconnut le rythme, puis ajouta que le chariot penchait légèrement du même côté lorsqu’il était vide.

Ti ne lui demanda rien d’autre. L’observation confirmait le type de réparation, non l’identité du conducteur. Il remercia son fils, qui voulut savoir si la voiture serait punie.

— Les roues n’obéissent pas aux lois, répondit Ti. C’est parfois ce qui les rend utiles.

Dame Lin apporta les brins recueillis sur le chariot lors de la livraison. Tao Gan, resté au magasin, possédait ceux de l’allée. Ma Jong les emporta dans deux papiers séparés.

Avant son départ, dame Lin demanda des nouvelles de Han. Ti lui répondit que la tisserande était sous surveillance discrète et qu’il la ferait conduire au yamen dans la journée. Il la pria de ne pas retourner seule à l’hospice. Elle accepta, mais lui rappela que les femmes parleraient moins librement devant des gardes.

— Je ferai placer les hommes hors de la salle, dit-il.

Le vouvoiement entre eux donnait parfois à leurs désaccords la forme d’une cérémonie. Ma Jong, qui attendait près de la porte, regarda obstinément la cour.

*

Le hangar habituel de Bo Ren était vide. Son propriétaire, un ancien porteur borgne, affirma ne pas avoir vu le chariot depuis l’avant-veille. Ma Jong ne le crut pas. La poussière montrait qu’un véhicule avait franchi la porte récemment, et une trace de roue à double croissant apparaissait près du mur.

Tsiao Taï arriva avec le relevé du magasin. La marque de l’allée rejoignait la porte principale, puis se perdait dans la rue pavée. Elle correspondait au rythme observé par l’enfant.

Les deux hommes interrogèrent les voisins. Une vendeuse de bouillie avait entendu la roue pendant la nuit. Le chariot venait du magasin et se dirigeait vers les quartiers des porteurs. Un apprenti l’avait vu entrer dans un ancien dépôt de bois proche du canal.

Ils trouvèrent le bâtiment fermé par une simple barre. Tsiao Taï fit venir le propriétaire avant d’ouvrir. Le dépôt ne contenait ni marchandises ni ouvriers. Au fond, sous une toile, se trouvait le chariot de Bo.

La roue arrière portait la réparation décrite. Un bord métallique dépassait à la jointure. Ma Jong l’enduisit d’un peu de boue, fit avancer le véhicule sur une planche et obtint la double empreinte à intervalles réguliers.

Dans la plateforme, Tao Gan trouva des fibres de soie brute prises entre deux planches. Elles étaient plus longues et plus serrées que les brins ordinaires recueillis lors de la livraison familiale. Sur le rebord droit, une tache d’indigo avait pénétré le bois. Quelqu’un avait tenté de la frotter; la couleur restait visible dans une fissure.

Sous la toile qui couvrait le chariot, deux cordes formaient des marques d’humidité. Leur écart correspondait approximativement aux bandes moins colorées sur les épaules de Meng.

— Il a été transporté ici, dit Ma Jong.

Tsiao Taï examina le sol.

— Le chariot, oui. Pour le corps, il nous faut encore relier les fibres et les marques.

Ma Jong retint sa réponse. L’insistance de son compagnon évitait qu’une découverte ne devînt une condamnation.

Le propriétaire du dépôt prétendit ignorer comment le véhicule était entré. Bo possédait autrefois une clé, à l’époque où il y rangeait des perches. L’homme jura ne pas l’avoir revu depuis plusieurs jours.

Tsiao Taï lui fit décrire les accès. Une porte donnait sur la ruelle; une seconde, plus basse, ouvrait sur une cour commune. La barre de la première avait été remise de l’intérieur, mais la petite porte ne portait pas de fermeture. Bo avait pu abandonner le chariot puis sortir sans être vu de la rue.

Dans un angle, Ma Jong trouva un morceau de toile arraché. Il ne provenait pas du rouleau ayant entouré Meng : le tissage était grossier et couvert de poussière. Il correspondait à la bâche posée sur le véhicule. Le chariot avait donc été caché sur place, non simplement rangé par son propriétaire.

Ils examinèrent les moyeux. Une boue grisâtre s’était accumulée sur la roue gauche; la roue réparée portait encore un dépôt bleu près du cercle métallique. Tao Gan, appelé depuis le magasin, préleva les deux matières. La première venait probablement des rues du quai. La seconde ressemblait à l’eau séchée de l’annexe. Le véhicule avait circulé entre les deux secteurs après son passage auprès des cuves.

Le propriétaire finit par reconnaître que Bo lui avait demandé, deux jours plus tôt, si le dépôt était toujours vide. Il avait répondu oui sans lui rendre la clé, certain que l’ancienne petite porte suffisait. Il n’avait pas posé de questions parce que les porteurs utilisent souvent des hangars abandonnés pour protéger une charge de la pluie ou des agents de taxe.

— Pourquoi nous l’avoir caché ? demanda Tsiao Taï.

— Parce qu’hier il s’agissait d’un chariot, seigneur. Aujourd’hui, il s’agit d’un mort.

Cette réponse résumait la difficulté du quartier. Chaque souvenir changeait de poids depuis la découverte de Meng.

Un bruit de pas courut dans la ruelle.

Ma Jong sortit. À l’angle, un homme à la cicatrice venait de se retourner. Il portait une veste sombre et un bonnet de porteur. Leurs regards se croisèrent.

Bo Ren s’enfuit.

Ma Jong le poursuivit entre les échoppes. Bo renversa un panier de légumes, traversa une cour où des femmes rinçaient du linge et passa sous une rangée de nattes. Ma Jong franchit les obstacles sans ralentir. Le fugitif connaissait chaque passage. Il abandonna sa veste, escalada une pile de caisses et disparut dans une ruelle si étroite que les épaules de son poursuivant frôlaient les murs.

Ma Jong le retrouva près d’un escalier descendant vers le canal. Bo sauta par-dessus une charrette, glissa sur la berge et s’engagea sur une passerelle de planches. Ma Jong gagna du terrain.

Deux porteurs surgirent d’un atelier et poussèrent devant lui une charge suspendue à une perche. Il dut s’arrêter pour ne pas renverser les hommes dans l’eau. Lorsqu’il atteignit l’autre bout de la passerelle, Bo avait disparu dans le dédale des entrepôts du quai.

Ma Jong interrogea les témoins. Certains avaient vu un bonnet sombre, d’autres une veste claire que Bo ne portait plus. Aucun ne voulait indiquer la porte qu’il avait franchie.

Tsiao Taï le rejoignit avec quatre agents.

— Il est dans ce quartier, dit Ma Jong. Si nous fermons les deux rues et fouillons les maisons, nous le trouverons.

Tsiao Taï regarda les ateliers, les logements superposés et les cours communes. Des centaines de porteurs vivaient là avec leurs familles. Une fouille brutale détruirait les réserves, effraierait les témoins et donnerait à Bo le soutien de tous ceux qui craignaient le yamen.

— Nous n’avons pas d’ordre pour entrer partout, répondit-il. Et nous ignorons dans quelle maison il se trouve.

— Il vient de fuir devant un officier du juge.

— Nous pouvons arrêter Bo. Pas traiter le quartier entier comme son complice.

Ma Jong regarda la passerelle vide. Il savait que Tsiao Taï avait raison; cette connaissance ne rendait pas la perte du fugitif plus supportable.

Ils divisèrent leurs hommes. Deux surveilleraient les bacs, deux les embarcadères de marchandises. Tsiao Taï releva les passages menant au canal, les entrepôts où un homme pouvait changer de vêtements et les heures de départ des barges. Ma Jong retourna parler aux porteurs sans uniforme visible. Sa connaissance de leurs travaux lui permettrait peut-être d’obtenir ce qu’une fouille aurait détruit.

Il s’assit dans une maison de thé où les hommes louaient leur force à la journée. Il commanda une jarre, paya pour la table entière et ne posa aucune question pendant la première coupe. Les porteurs savaient déjà qu’il avait poursuivi Bo. Ils savaient aussi qu’il n’avait pas demandé aux gardes d’enfoncer les portes.

Un vieil homme finit par parler. Bo acceptait les courses dont les commis respectables ne voulaient pas garder la trace. Il transportait des ballots après les heures, conduisait des chariots vers des embarcadères secondaires et ne demandait pas toujours de reçu. Cela ne faisait pas de lui un meurtrier. Cela faisait de lui un homme payé pour ne pas savoir.

— Qui le payait ? demanda Ma Jong.

— Celui qui donnait l’ordre, ou celui qui se trouvait au bout.

— Des noms.

Le vieil homme n’en donna aucun. Il indiqua toutefois que Bo recevait souvent ses consignes au bureau de l’annexe plutôt qu’au comptoir des sorties. Certaines courses se terminaient près du bac des Saules, où les petites barges pouvaient charger sans passer par le quai principal.

Un second porteur affirma avoir vu Bo changer de bonnet après la poursuite et descendre vers ce bac. Aucun bateau n’était parti depuis, mais plusieurs hangars communiquaient avec des logements de bateliers. Ma Jong transmit l’information à Tsiao Taï, qui ajouta l’itinéraire à son relevé au lieu de lancer une nouvelle chasse au hasard.

La méthode plus lente produisit trois témoins et un trajet. Une fouille aurait probablement produit des portes brisées et le silence.

*

Au yamen, Tao Gan compara les fibres.

Celles de l’allée, du chariot et de la toile ayant entouré Meng appartenaient toutes à une étoffe de soie brute non teinte. La comparaison ne pouvait identifier un rouleau particulier. Elle confirmait seulement que le véhicule avait porté une matière semblable à celle qui avait comprimé le corps. La tache d’indigo prouvait que le chariot avait aussi approché une cuve ou transporté une charge humide.

Ti fit saisir le véhicule et interroger son propriétaire. Bo devint le suspect le plus visible de l’affaire : il avait conduit le chariot, l’avait caché, puis pris la fuite. Il manquait encore la raison pour laquelle il aurait tué Meng, la possibilité d’utiliser le sceau et la preuve qu’il connaissait le contenu de sa charge.

— Sa fuite ne remplit aucun de ces vides, dit Ti.

Ma Jong raconta la poursuite sans chercher d’excuse. Il ajouta que les habitants protégeaient moins Bo qu’ils ne se protégeaient eux-mêmes.

— Continue avec eux, ordonna le juge. Apprends qui payait ses courses privées.

Tsiao Taï posa son plan à côté du chariot dessiné. La trace prouvait que le véhicule avait parcouru l’allée. Les fibres et l’indigo prouvaient qu’il avait porté une charge textile près des cuves. La fuite prouvait que Bo craignait l’enquête. Aucune de ces trois propositions ne prouvait qu’il avait vu Meng vivant, encore moins qu’il l’avait noyé.

Hong ajouta une quatrième question : un porteur habitué à la contrebande aurait-il choisi de déposer un corps dans l’établissement où chacun connaissait sa roue ? Le geste paraissait imprudent. Il devenait plus vraisemblable si Bo avait cru transporter une marchandise régulière ou s’il avait obéi à quelqu’un capable de lui faire peur.

Ti ordonna que le nom de Bo ne fût pas encore affiché comme celui d’un meurtrier. On le rechercherait pour interrogatoire et pour refus d’obéir à un officier. Cette nuance ne durerait peut-être pas longtemps; elle empêchait au moins le yamen de fabriquer une culpabilité avant de retrouver l’homme.

Tsiao Taï avait apporté le registre de la porte principale. Chaque véhicule entrant après la fermeture ordinaire devait y être noté, même s’il ne transportait que des fournitures. La ligne consacrée au chariot de Bo mentionnait une entrée peu avant la dernière veille. Un clerc de l’annexe avait autorisé le passage pour déplacer un rouleau vers les cuves. La sortie figurait moins d’une demi-heure plus tard.

Hong plaça à côté le registre de Qian.

La cuve numéro trois y était déclarée fermée et scellée avant cette entrée.

Ti relut les deux heures. Si le registre de la porte disait vrai, le chariot était entré dans l’établissement après le moment où Qian prétendait avoir scellé la cuve.