chapitre 16 ce que seul le meurtrier savait

Publicado el 27/07/2026 por Pascal

Chapitre XVI

Ce que seul le meurtrier savait

À l’aube du septième jour, trois salles du yamen furent préparées pour trois interrogatoires.

Qian Rui attendit dans le greffe extérieur, Gao Zhen dans une chambre donnant sur la cour des gardes et Pei Suyin dans le pavillon réservé aux témoins de qualité. Aucun ne pouvait apercevoir les deux autres. Hong avait fait retirer les serviteurs, fermer les galeries latérales et noter le nom de chaque homme autorisé à franchir la porte. Deux agents de Shen demeuraient dans la première cour; ils avaient reçu l’ordre d’observer, non de participer.

Sur la table du juge reposaient peu d’objets : la copie certifiée du registre des cuves, la déposition du garde Chen, la cheville de bois clair trouvée près du corps de Wei et trois rouleaux saisis au magasin. Les fils tissés de Han, les passages des bacs et les copies du compte clandestin restaient enfermés dans la cassette de Hong.

Ti avait volontairement séparé les preuves. Le troisième rouleau ne venait pas de la barge encore surveillée au quai : il appartenait aux pièces sans origine isolées à l’hospice lors de l’examen des comptes. Un homme peut préparer une réponse à un dossier. Il lui est plus difficile de savoir quelle partie du dossier son interlocuteur a décidé d’ignorer.

Dame Lin entra avant le premier interrogatoire. Elle apportait une infusion qu’elle posa près de son mari.

— Vous n’avez pas dormi, dit-elle.

— Vous non plus, madame.

— J’ai veillé sur des personnes qui avaient de bonnes raisons de craindre la nuit. Vous avez veillé sur ceux qui veulent la leur rendre.

Ti considéra un instant les trois rouleaux. L’un d’eux provenait de la cargaison publique, le deuxième des ateliers de Pei, le troisième des pièces sans origine isolées à l’hospice. Ils paraissaient presque identiques.

— La différence entre eux tient à ce que des hommes ont cru pouvoir effacer, dit-il.

Dame Lin ne répondit pas. Elle lui recommanda seulement de boire avant que l’infusion ne refroidît, puis regagna la dépendance où Han et les autres témoins demeuraient sous protection.

Hong introduisit Qian Rui.

*

Le clerc salua avec la correction habituelle. Sa robe ne portait aucune trace de la sortie nocturne. Il avait pris le temps de lisser ses manches et de remettre ses cheveux en ordre. Seule une légère rougeur autour de ses yeux trahissait la fatigue.

Ti lui demanda de reprendre la chronologie de la mort de Meng Yuan.

Qian récita les faits qu’il avait déjà donnés : Meng travaillait encore après la fermeture des bureaux; la cuve numéro trois avait été scellée avant la ronde; le garde Chen figurait comme témoin; le corps avait été découvert le lendemain dans un bain dont le sceau paraissait intact. Il plaça chaque événement à une heure précise, comme si l’exactitude des intervalles pouvait remplacer celle des faits.

Le juge l’écouta sans ouvrir le registre.

— Le Contrôleur des Décès a maintenant achevé ses comparaisons, dit-il. Meng n’est pas mort dans l’indigo. Il a été noyé dans une eau claire, probablement près du puits de la cour de réception. Son corps a ensuite été porté jusqu’à la cuve.

Qian releva la tête.

— Ce n’est pas possible, Votre Excellence. Personne ne l’a vu dans la cour de rinçage.

Le silence qui suivit fut bref. Il suffit.

Ti n’avait pas nommé la cour de rinçage. Il avait parlé du puits, situé de l’autre côté de l’établissement. Le lieu véritable de la noyade n’apparaissait dans aucune annonce publique. L’eau claire trouvée dans les voies respiratoires, les fibres de soie et le bassin désigné par les ouvrières n’étaient connus que du juge, de ses lieutenants, du Contrôleur des Décès et de quelques assistants tenus au secret.

Qian comprit son erreur. Il joignit les mains dans ses manches.

— J’ai voulu dire que personne ne l’avait vu dans les cours d’eau de l’annexe. Votre Excellence a souvent évoqué les bassins.

— J’ai évoqué une eau claire, répondit Ti. Vous avez choisi le seul endroit où cette eau contenait les filaments trouvés dans les poumons de Meng.

Le clerc tenta de reprendre sa chronologie. Il affirma avoir entendu un commentaire du médecin. Hong fit entrer celui-ci, qui déclara n’avoir jamais parlé du bassin en présence de Qian. Il n’avait communiqué ses conclusions qu’au juge et au sergent, dans une salle fermée.

Ti laissa cette contradiction sur la table et demanda à Hong de présenter le registre des cuves.

Le sergent posa la copie certifiée devant Qian. L’entrée concernant la cuve numéro trois indiquait que le garde Chen avait assisté au scellement. Hong plaça à côté la feuille de remplacement : Chen était parti au coucher du soleil auprès de sa fille malade; le garde Wu avait pris son service.

— Vous avez écrit le mauvais nom, dit Hong. Lorsque je vous ai interrogé, vous avez expliqué avoir reporté celui d’une feuille préparatoire. Mais cette feuille ne portait encore aucun numéro de cuve. Le numéro trois et l’heure ont été ajoutés avec la même encre que le nom de Chen.

Qian examina les caractères sans les toucher.

— Le garde a pu signer plus tôt.

— Il a signé la réception des consignes, non le scellement. Wu affirme que vous ne l’avez appelé devant aucune cuve. La responsable du bain se souvient seulement d’avoir vu une empreinte le lendemain matin.

Qian répondit que les souvenirs d’un garde et d’une ouvrière ne valaient pas un registre officiel.

Tao Gan, assis en retrait, prit alors le petit cachet de la cuve. Il avait été rendu à Qian pour les opérations régulières, puis saisi de nouveau après la mort de Wei. Le dessin était authentique; le manche portait les traces d’un usage prolongé.

— Votre sceau désigne le cachet qui a touché l’argile, dit Tao. Quant à l’heure, l’empreinte n’en sait rien : elle ne contient ni soleil ni cloche.

— La responsable a vu la cuve fermée.

— Elle a vu le couvercle en place. Elle n’a pas vérifié l’empreinte avant le matin. Vous avez transformé deux observations séparées en une seule scène écrite.

Hong produisit enfin la copie de la liste consultée au hangar. Tao n’en avait aperçu qu’une partie, mais il avait reproduit l’ordre des groupes et les corrections de Qian. L’une de ces corrections correspondait à une rature du registre public. Le clerc prétendit que n’importe qui pouvait imiter son écriture.

Ti ne chercha pas à lui arracher un aveu.

— Vous saviez où Meng était mort. Vous avez inscrit un témoin absent. Vous déteniez le cachet qui a permis de fermer la cuve après le transport du corps. Cette nuit, vous avez encore corrigé le compte reliant les rouleaux publics aux rouleaux clandestins.

Qian pâlit, mais continua de nier. Lorsque Hong le reconduisit, il tourna les yeux vers la porte du tribunal. Deux gardes y attendaient avec un cordon d’arrestation roulé à la ceinture.

*

Gao Zhen entra sans sa petite lame courbe.

Ti lui demanda d’abord de décrire l’accident qui avait tué Wei Zhong. Gao répéta que l’ensouple avait pu tomber à cause d’une réparation mal exécutée. Il admit que le métier était hors service, mais soutint qu’un ouvrier imprudent pouvait encore y déplacer une pièce. Il connaissait le passage derrière la cloison; plusieurs autres responsables le connaissaient aussi.

Tao posa la cheville de bois clair sur un carré de toile sombre. Le biseau et les stries courbes devenaient visibles.

— Cette pièce a retenu l’ensouple pendant qu’une corde la maintenait en hauteur, dit-il. Quand la retenue a été libérée depuis le passage, le bois est tombé sur Wei.

Gao observa la cheville.

— C’est une supposition.

— C’est une reconstruction, dit Ti. La corde a poli la traverse, la cheville correspond au trou neuf et le copeau trouvé dans le passage appartient au même bois.

Le juge lui demanda sa lame.

Gao porta de nouveau la main à l’étui vide, mais ce geste ne pouvait plus passer pour une surprise.

— Elle a été volée.

— Avec quoi tailliez-vous les chevilles de la table de mesure ?

— Je ne taille jamais ce bois-là. Les pièces de table sont plus dures. Celle-ci vient d’une réparation secondaire confiée aux apprentis.

Ti fit ouvrir la porte. Un ouvrier des mesures entra, accompagné de l’un des greffiers présents lors de la première inspection. L’ouvrier avait maintenu le rouleau pendant que Gao réparait la cheville latérale. Il décrivit la petite lame courbe, les deux mouvements du responsable et les copeaux soufflés sur la table. Tao confirma la scène; Ma Jong, qui se tenait près de la porte ce jour-là, confirma à son tour.

Le greffier produisit la première note de visite. Elle mentionnait la cheville retaillée par Gao parce que celui-ci avait lui-même expliqué qu’une mauvaise fixation pouvait fausser la tension. Le bois prélevé sur l’extrémité de la table appartenait à la même réserve claire livrée trois jours avant la mort de Wei.

Gao ne pouvait plus soutenir qu’il ne travaillait jamais cette matière. Il changea de défense.

— Si trois hommes m’ont vu utiliser cette lame, trois hommes savaient où la prendre.

— Oui, dit Ti. La lame prend son sens avec le bois de votre réserve, le passage de service et le rendez-vous donné à Wei.

Le juge rapprocha alors plusieurs faits. Wei cherchait Gao après avoir reçu un message. L’apprenti envoyé par l’intendant de Pei lui avait indiqué la salle du métier inactif. Gao connaissait le passage de service et avait menti sur le bois. Il avait aussi signé une demande de maintenance pour les chariots d’huile destinés à l’annexe des Neuf-Métiers.

À ce dernier point, son visage changea.

— L’huile sert aux lampes et aux machines.

— Douze jarres, huit récipients portatifs, des nattes sèches, des torches, des copeaux et des crochets ne servent pas à graisser un métier.

Gao affirma n’avoir signé qu’une réparation d’essieu. Ti lui montra la description dictée par Ma Jong et le signe relevé sur la tablette. Il ne révéla pas que le matériel se trouvait encore au quai; il voulait que Gao ignorât ce que les agents avaient déjà saisi.

Le responsable ne parla plus. En quittant la salle, il ne regarda ni les gardes ni la porte extérieure. Il fixa la fenêtre orientale, du côté où se trouvaient les ateliers.

*

Hong attendit que Gao fût reconduit avant de fermer la porte.

— Qian s’est trahi sur le lieu. Gao s’est contredit sur l’outil. Aucun n’a avoué.

— Un aveu obtenu aujourd’hui serait la partie la plus fragile du dossier, dit Ti. Qian dira qu’il a deviné le bassin. Gao dira que sa lame a été volée. Il faut conserver chaque fait à sa place.

Tao rangea la cheville dans son enveloppe.

— Ils ont pourtant compris que nous pouvons reconstruire les deux morts.

Ti se tourna vers la fenêtre que Gao venait de regarder. Un mouvement de charrettes animait la rue orientale, mais rien ne signalait encore les chariots d’huile observés par Ma Jong.

— Alors ils ne chercheront plus à rendre leurs récits vraisemblables. Ils chercheront à rendre nos preuves inutiles.

Hong proposa de faire saisir immédiatement tout le matériel du quai. Le juge refusa encore. Les chariots étaient surveillés et la barge marquée. Une intervention trop tôt préserverait peut-être les ateliers, mais laisserait Pei soutenir que des subalternes avaient organisé seuls le trafic. Une intervention trop tard mettrait les témoins en danger.

Il ordonna donc de doubler les gardes autour de la dépendance, d’envoyer discrètement deux hommes aux Neuf-Métiers et de garder des seaux pleins dans chaque cour du yamen. Hong fit porter ces instructions sans passer par les plantons provinciaux. Ti savait qu’il jouait avec un intervalle très court : le temps nécessaire aux coupables pour agir devait devenir celui qui permettrait de les surprendre, non celui d’un nouveau désastre.

— Faites entrer Pei, dit-il.

Pei Suyin fut interrogée la dernière.

Elle s’assit devant les trois rouleaux et attendit que Ti parlât. Sa tenue sombre était celle qu’elle portait au hangar. Elle n’essaya pas de prétendre qu’elle avait passé la nuit chez elle. Elle déclara s’être rendue au quai pour protéger une créance sur des marchandises privées.

— Une créance dont les lots sont comptés par neuf numéros publics et un signe rouge ? demanda Ti.

— Les ateliers utilisent les séries du magasin pour prévoir leur travail.

— Les séries du magasin ne leur appartiennent pas.

Pei répondit que les frontières entre commande publique, avance privée et dette artisanale étaient rarement aussi nettes que le pensaient les magistrats. Sa maison payait la laine, le fil, les teintures et parfois la nourriture des familles avant que l’administration versât une seule sapèque. Elle avait donc le droit de vérifier ce qui pouvait rembourser ses avances.

Ti fit dérouler le bord d’un rouleau. La lisière portait trois nœuds rouges semblables à ceux des pièces de l’hospice. Pei ne regarda pas la lisière. Ses yeux se posèrent sur l’extrémité de l’âme de bois, puis sur le rouleau voisin. Le mouvement fut rapide, mais Tao l’attendait.

— Vous cherchez quelque chose dans les âmes ? demanda-t-il.

— Je vérifie qu’elles n’ont pas été remplacées.

— Pourquoi cela importerait-il, si vous ne réclamez que l’étoffe ?

Pei reporta son attention sur Ti.

— Vos hommes ont manipulé ces pièces. Je ne souhaite pas qu’une substitution me soit attribuée.

Le juge lui présenta les tableaux reproduits par Tao et les dépositions de Bo. Elle contesta la valeur d’un porteur qui cherchait une atténuation. Il lui parla alors du fil rouge fourni par sa maison, des ventes réalisées par ses courtiers et des chariots d’huile portant sa tablette.

Pei conserva son calme.

— Ma maison possède des milliers de tablettes. Un intendant peut les utiliser. Un courtier peut revendre une étoffe. Un responsable peut commander de l’huile. Vous avez accumulé des activités ordinaires et décidé qu’elles formaient un crime.

— Ce n’est pas leur nombre qui les relie, dit Ti. C’est leur mesure.

Il lui demanda qui avait ordonné le report de la barge à la nuit suivante. Pei ne répondit pas. Son regard revint une seconde fois vers les âmes de bois. Elle ne savait pas quel rouleau Tao avait marqué; elle savait seulement qu’un objet invisible pouvait désormais voyager avec sa cargaison.

Hong entra pour annoncer que les trois interrogatoires étaient terminés. Ti ordonna que Qian et Gao fussent gardés au yamen et que Pei restât dans le pavillon jusqu’à la confrontation du lendemain. Les mandats n’étaient pas encore scellés lorsque la voix de Shen retentit dans la galerie.

*

Le jour avait décliné pendant les comparaisons et les dépositions. Des lampes brûlaient déjà dans le greffe lorsque le commissaire provincial se présenta avec son secrétaire et six hommes.

Il venait d’apprendre que Ti retenait Pei, Qian et Gao après leur avoir fait quitter les locaux placés sous surveillance provinciale. Il exigeait que leur statut fût défini immédiatement. Pei était une notable; Gao dirigeait un service essentiel; Qian avait travaillé sur les copies remises à son bureau. Les garder sans acte formel permettrait à leurs familles d’accuser le yamen de détention arbitraire.

— Je vais signer les mandats, dit Ti.

— Alors vous devez me communiquer les chefs retenus et les pièces qui concernent la livraison. Mes agents assisteront au transfert.

Shen ne défendait pas ouvertement les suspects. Il imposait une procédure qui protégeait aussi sa propre autorité. Hong apporta les formulaires. Le greffe se remplit en quelques instants : gardes du yamen, hommes du commissaire, secrétaire provincial, clercs chargés des sceaux.

Qian fut ramené le premier. Il vit son nom sur le mandat et comprit que sa phrase sur la cour de rinçage y serait inscrite. Au même moment, le secrétaire de Shen demanda à Hong la copie du registre des cuves. Deux gardes se déplacèrent pour laisser passer la cassette. Qian porta les mains à sa bouche, se plia en avant comme s’il allait vomir et heurta la table.

Un agent voulut le soutenir. Qian lui arracha le cordon qu’il portait à la ceinture, le lança au visage du garde voisin et se précipita vers la porte latérale du greffe. Cette porte aurait dû être fermée. Elle venait d’être ouverte pour faire entrer les hommes de Shen depuis la galerie.

Ma Jong se trouvait dans la cour des cellules, auprès de Gao. Tsiao Taï surveillait encore le quai. Hong poursuivit Qian, mais deux porteurs provinciaux encombraient le passage avec la cassette des originaux. Le clerc franchit la galerie, renversa un bassin et gagna l’écurie par le jardin des audiences.

Lorsqu’un garde atteignit la porte arrière, un cheval manquait.

Shen demeura immobile au milieu du greffe bouleversé. Son intervention avait offert à Qian l’espace nécessaire, sans que l’on pût dire qu’il avait souhaité sa fuite.

— Fermez les portes de la ville, ordonna Ti. Hong, fais prévenir Tsiao Taï. Ma Jong, garde Gao et Pei ici. Tao, vérifie les ateliers.

Avant que les hommes eussent quitté la salle, un premier coup de cloche résonna au loin.

Puis un deuxième.

La sentinelle de la tour cria qu’une lueur montait à l’est, au-dessus du magasin public. D’autres cloches se mirent à sonner, plus rapides, reprises par les veilleurs du quartier.

Du côté des Neuf-Métiers, le feu venait de prendre.