chapitre 17 le feu revient

Publicado el 27/07/2026 por Pascal

Chapitre XVII

Le feu revient

Les cloches n’avaient pas achevé leur troisième appel que Tsiao Taï aperçut deux lueurs.

Il surveillait encore le quai sud depuis l’entrepôt de jarres. La première monta derrière les toits de l’annexe des Neuf-Métiers. La seconde apparut presque aussitôt dans une cour plus proche du canal, là où les chariots d’huile avaient disparu pendant l’interrogatoire de Qian. Entre les deux foyers s’étendait la ruelle par laquelle les ouvrières auraient normalement gagné les berges.

Ce n’était pas un incendie qui se propageait. Deux feux avaient été allumés pour couper le quartier de l’eau.

Tsiao Taï sortit dans la rue et montra son insigne. Il rassembla les deux agents de la barque, les veilleurs du quai et plusieurs porteurs. Il confia au plus jeune le soin de suivre la barge, si elle bougeait, puis courut vers les ateliers.

Les portes de l’annexe étaient déjà encombrées. Des femmes tentaient de sortir avec des paniers; des hommes apportaient des seaux vides dans la direction opposée. La fumée, rabattue par le vent, empêchait chacun de voir ce qui se passait à dix pas.

Tsiao Taï monta sur une borne.

— Que les ouvrières sortent par la cour du nord. Les porteurs forment une ligne jusqu’au bassin. Personne ne retourne chercher de marchandise.

Il désigna un contremaître, puis un second, afin que les ordres ne dépendissent pas de sa seule voix. Les femmes furent comptées à la sortie. Les blessées et les enfants passèrent d’abord. Les ballots abandonnés au milieu de la cour furent poussés contre les murs pour dégager le chemin.

Un charpentier lui apprit que la cour du nord ne communiquait plus avec la rue. Une cloison de planches, ajoutée après l’ancien incendie, fermait l’issue. L’abattre permettrait de rejoindre un terrain de séchage qui donnait sur une venelle sûre; mais le responsable du bâtiment interdisait de toucher à une paroi du magasin public.

Tsiao Taï prit une hache.

— Notez mon nom, dit-il. Je répondrai de la cloison.

Trois coups ouvrirent une brèche. Les porteurs arrachèrent les planches pendant que les ouvrières formaient une file sous des couvertures mouillées. Le feu gagna la galerie qu’elles venaient de quitter. Si Tsiao Taï avait attendu une autorisation, la cour serait devenue un piège.

Une fois les premières femmes dehors, il fit recommencer le compte. Les registres de présence donnaient quarante-sept ouvrières, quatre apprentis et six employés de maintenance. Cinquante-six personnes avaient franchi la brèche. L’une des tisserandes expliqua qu’une teinturière boiteuse travaillait seule dans la petite salle des mordants. Un contremaître affirma qu’elle avait dû sortir par le canal; personne ne l’avait vue.

Tsiao Taï confia la file à deux gardes, mouilla son manteau et retourna dans la galerie avec le charpentier. La chaleur avait fendu les panneaux. Les jarres de teinture éclataient l’une après l’autre, répandant sur le sol des flaques sombres qui ressemblaient, dans la fumée, à des trous. Ils atteignirent la salle des mordants en longeant le mur.

La teinturière s’était réfugiée sous une table, incapable de marcher après la chute d’une étagère. Tsiao Taï la prit sur son dos. Au retour, une partie du plafond s’effondra entre eux et la cour. Le charpentier indiqua une porte basse qui ouvrait autrefois sur le hangar voisin. Elle avait été clouée depuis des années. Tsiao Taï y engagea le manche de la hache, arracha les montants et sortit dans le terrain de séchage avec la femme.

Ce détour lui révéla le second dispositif. Une traînée d’huile courait sous les nattes jusqu’à un panier de copeaux; au centre, une corde noire avançait encore en consumant sa tresse. Il l’écrasa dans la boue. Le feu avait donc été réglé pour prendre en plusieurs points, même si l’une des mèches s’éteignait.

Lorsque la teinturière fut ajoutée au compte, le total devint exact. Tsiao Taï ordonna alors seulement que les hommes combattissent les flammes. Tant qu’une personne manquait, l’eau devait ouvrir des passages; après, elle pouvait sauver les bâtiments.

*

Au yamen, l’alarme provoqua précisément le désordre que Ti avait voulu éviter.

Des habitants frappaient déjà à la grande porte pour demander des seaux et des hommes. Les gardes chargés de fermer les issues de la ville reçurent en même temps l’ordre de rejoindre l’incendie. Shen voulait faire transporter les originaux de ses appartements jusqu’à une maison de pierre. Ma Jong surveillait Gao dans la cour des cellules; deux agents provinciaux gardaient Pei au pavillon.

Un chariot lancé depuis la rue heurta soudain la porte latérale. Il ne la brisa pas, mais força les hommes postés derrière à reculer. Deux individus vêtus comme des porteurs jetèrent des paniers de cendres dans la cour. La poussière aveugla les gardes. L’un d’eux frappa l’agent qui tenait Gao; l’autre coupa le lien du prisonnier.

Ma Jong en saisit un par l’épaule et le jeta contre le chariot. Gao courait déjà vers les écuries.

Le lieutenant aurait pu le rejoindre avant le mur extérieur. Un cri retentit cependant sous le hangar. Le choc du chariot avait renversé une poutre de réparation. Un apprenti, venu apporter de l’eau, se trouvait pris dessous; le bois appuyait sur sa poitrine.

Ma Jong s’arrêta.

Il appela deux gardes, glissa une perche sous la poutre et souleva jusqu’à ce que ses bras tremblassent. Les hommes tirèrent l’enfant par les épaules. Lorsque la poutre retomba, Gao avait franchi le mur à l’aide d’une échelle laissée dans la venelle.

Ti rejoignit la cour.

— Il est parti vers l’est, dit Ma Jong. J’aurais pu le prendre.

— Tu as pris la seule décision qui ne pouvait pas attendre, répondit le juge. Confie l’enfant au médecin, puis retrouve Gao.

Ma Jong s’inclina et partit avec trois hommes. Le porteur capturé dans la cour fut attaché. Il portait sur lui un jeton de la maison Pei, mais aucun ordre écrit. Pei, restée sous garde, déclara ne pas le connaître.

Tao Gan examinait les cendres lancées par les assaillants. Elles contenaient des fragments d’une corde à combustion lente, pareille à celles qui maintenaient une braise dans les chaufferettes. Il comprit comment Gao avait pu allumer le premier feu tout en se trouvant au yamen : des mèches préparées avant l’aube avaient couru sous les nattes imbibées. L’heure n’avait pas été obtenue avec précision; l’un des foyers avait pris un peu avant l’autre.

La fuite de Qian avait probablement averti les complices qu’il fallait cesser d’attendre.

Ti demanda au porteur capturé qui lui avait remis le jeton. L’homme se borna à dire qu’il avait été payé dans une taverne pour provoquer du désordre à la porte. Il ne connaissait pas Gao et ignorait qu’un prisonnier devait profiter de l’attaque. Son compagnon, en revanche, s’était dirigé directement vers le lien qui retenait le responsable. Le premier homme était un instrument loué; le second appartenait au réseau.

Le juge ordonna de ne pas confondre leurs rôles dans le procès-verbal. Puis il renforça la garde de Pei. Deux agents du yamen entrèrent dans le pavillon aux côtés des hommes provinciaux; la porte reçut un second sceau. Il envoya néanmoins à Hong un avertissement : dans une nuit où chaque ordre circulait par messager, un sceau pouvait être authentique et le message mensonger.

*

Dame Lin apprit l’incendie par les cris de la rue.

Elle se rendit aussitôt dans la dépendance protégée. Amei, Miaozhen et Bo Lian s’y trouvaient avec les servantes. Han manquait.

Le garde de la porte reconnut que la vieille tisserande était sortie pendant l’arrivée des premiers blessés. Elle avait couvert sa tête d’un manteau et s’était mêlée aux femmes chargées de seaux. Personne ne l’avait vue franchir la seconde cour.

Dame Lin se rappela le rouleau d’échantillons resté à l’hospice. Han avait accepté de ne pas aller le chercher avant qu’une escorte fût disponible; elle n’avait jamais promis de le laisser brûler.

Madame Troisième voulut l’accompagner. Dame Lin lui confia les autres témoins et prit deux servantes, des linges mouillés et la petite voiture utilisée pour transporter les malades. Un agent du yamen les rejoignit à la porte. Ils gagnèrent l’hospice par les ruelles du nord.

Le bâtiment se trouvait à moins de deux cents pas de l’ancienne salle des métiers. Le second foyer avait pris dans un hangar de séchage placé entre les deux. Le vent poussait la fumée vers la cour des veuves. Les pensionnaires avaient été évacuées, mais une fenêtre du fond restait ouverte.

Dame Lin trouva Han dans la salle des métiers.

La tisserande avait déplacé un coffre, arraché la doublure d’une caisse d’échantillons et dégagé un rouleau couvert de toile grise. Une poutrelle brûlante était tombée devant la porte. La fumée emplissait la pièce à hauteur d’épaule.

— Vous aviez reçu l’ordre de rester au yamen, dit dame Lin.

Han serrait contre elle le rouleau.

— Dix années sont cousues ici.

— Elles ne témoigneront pas si vous mourez avec elles.

Dame Lin ne prolongea pas la réprimande. Elle mouilla une couverture, la jeta sur la poutrelle et demanda aux servantes de tirer le coffre contre la fenêtre. L’ouverture était trop étroite pour qu’une personne âgée pût la franchir facilement, mais le rouleau passa. L’agent resté dans la cour le reçut.

Une partie de la toile grise brûlait. Han voulut l’étouffer de ses mains. Dame Lin déchira l’enveloppe extérieure. À l’intérieur, des bandes de lisières étaient enroulées autour d’une âme creuse, chacune cousue à la suivante par année. Les premières avaient noirci au bord; les motifs restaient lisibles.

La bande originale que Meng avait fait copier se trouvait dans une poche séparée. Han la décrocha. Dame Lin enveloppa le tout dans son manteau mouillé, puis aida la tisserande à monter sur le coffre. L’agent la tira par la fenêtre. Une servante passa ensuite. Dame Lin sortit la dernière, au moment où une seconde pièce de charpente s’abattait dans la salle.

Dans la cour, Han respirait avec peine. Elle voulut vérifier les bandes. Dame Lin lui prit les poignets.

— Vous les avez sauvées. Laissez maintenant quelqu’un vous sauver.

On installa la vieille femme dans la voiture. Les échantillons furent placés sous elle, à l’abri des étincelles. En regagnant la rue du nord, dame Lin aperçut la file organisée par Tsiao Taï : ouvrières, enfants et blessés avançaient derrière la cloison abattue. L’ancien incendie avait dispersé les témoins avant qu’ils pussent parler. Celui-ci les réunissait sous les yeux de dizaines de personnes.

À la sortie de la venelle, un intendant tenta de détourner la voiture vers les pavillons de Pei, sous prétexte qu’un médecin y recevait les brûlés. Dame Lin reconnut la tablette de la maison marchande suspendue à sa ceinture. Elle exigea qu’il nommât le médecin et produisît l’ordre. L’homme recula, puis disparut dans la foule.

L’agent du yamen voulut le poursuivre. Dame Lin l’en empêcha : Han respirait de plus en plus mal et les bandes ne devaient pas rester exposées au feu. Elle fit noter le visage et la direction de l’intendant par un veilleur, puis conduisit la voiture jusqu’au poste de secours installé par Tsiao Taï.

Le médecin examina Han. La tisserande n’avait pas de brûlure grave, mais la fumée l’avait épuisée. Dame Lin fit ouvrir devant Miaozhen le rouleau sauvé. Les coutures annuelles étaient intactes; trois bords avaient noirci, sans atteindre les nœuds de compte. Elles enveloppèrent chaque année séparément dans du linge propre. Ainsi, même si l’humidité endommageait une partie, le registre entier ne serait plus perdu d’un seul coup.

*

Hong n’avait pas quitté le yamen.

Shen lui envoya deux fois l’ordre de fournir des hommes pour déplacer les registres originaux conservés dans les appartements provinciaux. Le sergent répondit que ces pièces se trouvaient déjà sous la garde de six agents du commissaire. Les hommes du yamen disponibles transporteraient les blessés et protégeraient les copies certifiées.

Il fit sortir la cassette des transcriptions, la pétition de Lin Bao, les dessins de la bande de Han et les procès-verbaux du fil de cuivre. Au lieu de les entasser dans un seul coffre, il les répartit entre trois greffiers qui gagnèrent des bâtiments séparés. Si une étincelle ou un complice atteignait l’un d’eux, les deux autres conserveraient la chaîne des preuves.

Le secrétaire de Shen protesta : les originaux avaient une valeur supérieure.

— Alors gardez-les mieux, dit Hong. Une copie certifiée qui survit vaut davantage qu’un original qu’on laisse brûler.

Il ne discuta pas plus longtemps. Une charrette de blessés entrait dans la cour.

*

Ma Jong retrouva la trace de Gao près du hangar de séchage.

Deux habitants l’avaient vu courir avec un seau. Ils l’avaient pris pour un responsable venu combattre le feu. Le lieutenant observa les empreintes humides : Gao n’allait pas vers le bassin, mais vers le passage de service qui longeait l’arrière des Neuf-Métiers.

À l’entrée, un panier de copeaux brûlait contre la porte. Ma Jong le renversa d’un coup de pied. Au-delà, la fumée formait un couloir noir. Ses hommes restèrent aux deux issues pendant qu’il avançait.

Gao l’attendait dans la salle où Wei était mort.

L’ensouple avait été déplacée après l’examen, mais le métier demeurait sous scellés. Gao arrachait une planche du passage de service. Derrière se trouvait une cavité assez grande pour cacher un outil, des cordes et quelques tablettes. Il tenait dans sa main la petite lame courbe disparue.

— Posez-la, ordonna Ma Jong.

Gao se retourna. Sa manche droite était sombre jusqu’au coude et sentait l’huile. Il attaqua sans répondre.

Le combat fut bref parce que la fumée refusait aux deux hommes le temps des précautions. Gao tenta de couper le visage de Ma Jong. Le lieutenant détourna le poignet, reçut l’épaule de son adversaire dans la poitrine et heurta le métier. Une seconde attaque passa près de son cou. Ma Jong saisit le bras armé, le frappa contre la traverse et fit tomber la lame.

Gao voulut gagner le passage. Ma Jong le prit à la ceinture et le jeta sur le sol couvert de poussière. Les agents entrèrent au signal. Ils lièrent les mains du responsable et enveloppèrent la lame sans en nettoyer le tranchant.

Dans la cavité, ils découvrirent une bobine de corde à braise, deux bouchons de jarre portant la marque de Pei et un reste de bois clair. Une tablette à demi brûlée donnait l’ordre de « fermer les deux chemins avant le départ ». Elle ne portait pas de nom, mais le papier venait du même paquet que l’enveloppe remise au Vieux Chou.

Ma Jong conduisit Gao dehors. Il ne lui parla pas. Près de la cour du nord, l’apprenti sauvé au yamen venait d’arriver sur une civière; sa respiration demeurait faible, mais régulière. Le lieutenant le regarda passer avant de remettre le prisonnier à Hong.

Gao essaya alors de prétendre qu’il était revenu combattre le feu. Hong fit consigner cette déclaration avant de lui montrer la manche huilée.

— J’ai renversé une jarre en entrant, dit Gao.

Le sergent demanda où elle se trouvait. Gao indiqua la réserve principale. Or la traînée relevée sur sa manche contenait de la poussière blanche provenant du passage de service, et non la suie noire de la réserve. Ses propres vêtements plaçaient son contact avec l’huile dans la salle du métier, près de la cache.

Ti arriva pendant que le greffier terminait la déposition. Il ne demanda pas à Gao pourquoi il avait allumé le feu. La tablette, les mèches et l’huile établissaient le dispositif; la réponse du prisonnier n’aurait fourni qu’une version nouvelle. Il lui demanda seulement pourquoi l’ordre parlait de deux chemins.

Gao garda le silence. Son regard se porta vers le canal.

Cette fois encore, un coupable indiquait par ce qu’il surveillait la partie du plan qu’il croyait encore sauvée.

Tao plaça le tranchant de la lame contre le biseau de la cheville. La courbure, la largeur et le fil unique concordaient. La poussière de bois restée dans l’étui et le fragment trouvé dans la cache reliaient l’outil au piège préparé pour Wei.

L’huile prélevée sur la manche de Gao avait la même odeur résineuse que celle des jarres du quai. L’une servait à accélérer le feu sur les nattes; l’autre avait été répandue dans la salle des réserves. Gao avait préparé les mèches avant son interrogatoire et était revenu détruire la cache qui contenait sa lame.

*

Lorsque le principal foyer fut contenu, Tao monta sur le toit bas d’une teinturerie.

Les deux incendies avaient attiré vers l’est les gardes de la ville, les porteurs et presque toutes les barques capables de transporter de l’eau. Le quai sud se trouvait au-delà d’une ligne de fumée. Il distingua une lanterne, puis la vit disparaître.

Il calcula l’heure. C’était celle inscrite sur l’ordre des chariots et celle du départ reporté par Pei.

Tao descendit et trouva Ti près de la brèche ouverte par Tsiao Taï.

— Le feu ne devait pas seulement détruire les bandes et les ateliers, dit-il. Il devait vider le canal.

Tsiao Taï arriva au même moment. L’agent laissé au quai venait de le rejoindre. Les amarres de la barge avaient été coupées. Qian se trouvait probablement à bord; plusieurs hommes armés avaient empêché le jeune agent d’approcher.

Ma Jong demanda une embarcation. Ti ordonna d’abord que Gao fût conduit au yamen et que les survivants fussent comptés. Han, Amei, Miaozhen et Bo Lian étaient en vie. La bande originale avait été sauvée. Les copies de Hong étaient intactes. On pouvait poursuivre sans abandonner le quartier aux flammes.

Au-delà des toits rouges, sur le canal devenu noir, une barge quittait le quai sans lanterne.