chapitre 06 la roue qui boite 2
Chapitre VI
La roue qui boite
Au lever du jour, le juge Ti parcourut à pied le chemin qui séparait le bassin de rinçage de la cuve d’indigo.
Il ne demanda ni plan ni mesure. Il demanda à Ma Jong comment un homme seul transporterait un mort sans que les gardes s’étonnassent.
— Il ne porterait pas un mort, répondit le lieutenant. Il porterait ce que chacun s’attend à voir ici.
— Un rouleau.
— Sur un chariot.
L’allée couverte reliait directement les deux cours. Des ballots, des perches et des pièces encore humides y circulaient chaque jour. La nuit, un employé accompagné d’un porteur connu pouvait y déplacer presque n’importe quelle charge, pourvu qu’elle fût enveloppée.
Une vieille balayeuse écoutait derrière sa hotte. Ti lui demanda si elle avait travaillé tard la veille du meurtre.
— J’ai ramassé les cendres après la dernière cloche, Excellence.
— Avez-vous vu un chariot ?
— Non.
— L’avez-vous entendu ?
La femme réfléchit. Elle frappa deux fois le manche de son balai contre la pierre, attendit, puis recommença.
— Une roue faisait ce bruit. Elle se taisait sur la terre et reprenait sous la galerie.
Ma Jong reconnut la description du véhicule de Bo. Une jointure de fer dépassait sur l’une de ses roues et frappait le sol à chaque tour.
Près du seuil, une marque bleue séchée suivait le bord des dalles. On y distinguait par endroits le petit coup laissé par le fer. Tsiao Taï suivit la trace jusqu’à la porte principale.
— Le chariot de Bo est passé par ici, dit-il.
Ti regarda l’allée. Il n’avait pas besoin de savoir à quel doigt près le véhicule avait longé le mur. Il lui suffisait de comprendre qu’un rouleau était entré après la noyade et qu’un corps avait rejoint la cuve sous cette apparence.
— Retrouve le véhicule, ordonna-t-il à Ma Jong. Et retrouve surtout l’homme qui pouvait donner à Bo un ordre assez régulier pour qu’il ne l’ouvre pas.
*
Avant de gagner le quartier des porteurs, Ma Jong passa par la résidence du juge.
Le plus jeune fils de Ti prenait son repas avec Madame Deuxième. Il se rappela le chariot qui avait livré les rouleaux trop courts. La roue heurtait les pierres avec un bruit régulier; un morceau de fer brillait lorsqu’elle tournait. L’enfant imita le rythme en frappant sa baguette contre le bord de son bol.
— Était-ce le conducteur à la cicatrice ? demanda Ma Jong.
— Oui. Il avait l’air en colère contre la roue.
Le lieutenant remercia l’enfant.
— Est-ce la roue qui a tué l’homme bleu ? demanda celui-ci.
Ti, qui avait suivi Ma Jong, répondit :
— Une roue ne décide rien. Mais elle se souvient parfois du chemin choisi par les hommes.
Dame Lin fit emmener l’enfant avant qu’il demandât à assister à l’arrestation. Elle s’enquit de Han. Ti lui expliqua que la tisserande refusait encore de parler pleinement.
— Vous pensez qu’elle protège quelqu’un ? demanda-t-elle.
— Elle protège une parole ancienne. Je dois lui montrer que mon tribunal ne la traitera pas comme le précédent.
Dame Lin n’offrit aucune conclusion. Elle demanda seulement si Han devait recevoir des vêtements et de la nourriture dans la chambre où elle était gardée. Ti la remercia et lui répondit que la tisserande était un témoin réticent, non une condamnée.
*
Dans le quartier des porteurs, chacun avait entendu parler de Meng et personne ne connaissait Bo.
Ma Jong commença par son hangar. Le propriétaire, un ancien porteur borgne, prétendit que le véhicule n’y était pas revenu depuis deux jours. Le lieutenant lui fit écouter le bruit décrit par la balayeuse.
— Une roue pareille ne traverse pas trois rues sans réveiller les chiens, dit-il.
Le borgne détourna les yeux vers le canal.
Ma Jong ne le menaça pas. Il s’assit sur une caisse et demanda à un agent d’apporter du thé. Le silence dura plus longtemps que le mensonge.
— Un apprenti l’a entendu près de l’ancien dépôt de bois, finit par dire le propriétaire. Je ne sais rien d’autre.
Le dépôt se trouvait derrière une cour abandonnée. Sous une bâche, le chariot de Bo attendait.
La jointure de fer dépassait bien sur la roue droite. Une tache d’indigo marquait le rebord. Dans les planches s’étaient pris des fils de soie brute. Deux cordes humides demeuraient sous la plateforme.
Ma Jong passa la main sur l’endroit que quelqu’un avait frotté pour effacer la couleur.
— Bo l’a caché.
Tsiao Taï, arrivé avec deux agents, observa la petite porte donnant sur une cour commune.
— Ou quelqu’un lui a ordonné de le cacher.
— Vous allez finir par demander au chariot de faire des aveux.
— Non. C’est Bo qui les fera.
Un bruit de pas précipités retentit dans la ruelle.
Ma Jong sortit et aperçut un homme à la cicatrice. Bo s’immobilisa une fraction de seconde. Son regard alla du lieutenant à la porte du dépôt. Il comprit que le véhicule avait été retrouvé.
Puis il s’enfuit.
La poursuite traversa les échoppes des vanniers, une cour pleine de linge et deux passages couverts. Bo connaissait chaque seuil. Il renversa un panier, abandonna sa veste et passa sous une perche chargée de caisses. Ma Jong gagnait pourtant du terrain.
Au bord du canal, le fugitif sauta sur une passerelle. Deux porteurs surgirent avec une charge suspendue. Ma Jong dut les retenir pour qu’ils ne tombassent pas à l’eau. Bo disparut derrière les entrepôts.
Tsiao Taï rejoignit son compagnon.
— Il est dans ce quartier, dit Ma Jong. Donnez-moi vingt hommes et je retourne chaque maison.
— Et demain, personne ne nous dira plus rien.
— Il vient de fuir devant un officier.
— Nous arrêterons Bo. Nous n’arrêterons pas ses voisins à sa place.
Ma Jong regarda les portes qui se fermaient les unes après les autres. La colère lui conseillait la force; son expérience lui disait que Tsiao Taï avait raison.
Ils placèrent des hommes aux bacs et aux sorties du quai, puis renvoyèrent les uniformes hors des ruelles.
*
Ma Jong entra seul dans une maison de thé fréquentée par les porteurs.
Il paya une jarre pour la salle et ne posa aucune question avant que trois coupes eussent circulé. Les hommes savaient qui il cherchait. Ils savaient aussi qu’il n’avait fait briser aucune porte.
Un vieillard parla le premier.
— Bo accepte les courses dont personne ne veut écrire le contenu.
— Qui les lui donne ?
— Des commis, parfois. Des marchands. Des gens qui paient pour ne pas être nommés.
— La nuit de la mort ?
Le vieillard regarda sa coupe.
— Il attendait un ordre de l’annexe.
Un autre porteur affirma que Bo craignait pour sa sœur, employée à l’hospice. Depuis quelque temps, il transportait des pièces qu’on présentait comme des chutes ou des retours d’atelier. Il les conduisait souvent près du bac des Saules.
— Savait-il ce qu’elles contenaient ? demanda Ma Jong.
— Bo sait le poids d’un ballot. Il ne demande pas son histoire.
Cette phrase expliquait sa peur mieux qu’un aveu absent. Un homme payé pour ne pas savoir découvre un jour qu’on lui demandera de répondre de tout.
Ma Jong laissa entendre que la sœur ne serait pas arrêtée pour les actes de son frère. Il savait que le message atteindrait Bo avant la nuit.
Avant de partir, il demanda au vieillard pourquoi les porteurs avaient attendu.
— Parce que le yamen vient toujours chercher le bras avant de chercher celui qui paie le bras.
— Et aujourd’hui ?
— Aujourd’hui, vous avez couru après Bo sans frapper sa porte, sa sœur et ses voisins. Nous voulons savoir si cela durera.
Ma Jong n’offrit aucune promesse générale. Il répondit seulement que le juge Ti avait interdit les arrestations collectives et qu’un homme serait interrogé sur ses propres actes. Le vieillard hocha la tête. Dans ce quartier, une parole limitée inspirait davantage confiance qu’une proclamation de bienveillance.
En sortant, le lieutenant remarqua qu’une fenêtre venait de s’ouvrir au-dessus de la ruelle. Une femme y suspendit un linge gris portant trois points de charbon. Le vieillard n’y prêta aucune attention visible. Ma Jong comprit pourtant que le signal annonçait probablement à Bo que sa sœur n’était pas détenue.
Il choisit de ne pas le faire enlever. Pour que le fugitif revînt parler, il fallait que le message atteignît sa cache.
*
Au yamen, Ti fit comparaître le garde du portail.
L’homme reconnut Bo comme conducteur du chariot entré pendant la dernière veille. Le rouleau semblait plus lourd qu’une pièce ordinaire. Une silhouette vêtue comme un employé de l’annexe marchait derrière. Le garde n’avait pas vu son visage.
— Pourquoi avez-vous ouvert ? demanda Ti.
— La tablette portait un ordre régulier, Excellence.
— De qui ?
— Je n’ai pas lu le nom. J’ai reconnu la forme.
— Ainsi, vous avez reconnu une habitude et cru reconnaître une autorité.
Le garde baissa le front. Ti ne le fit pas battre. Le meurtrier avait précisément compté sur cette obéissance routinière.
Qian fut appelé.
— Le chariot est entré après l’heure à laquelle vous dites avoir scellé la cuve, déclara Ti.
Le clerc répondit que le garde avait pu se tromper de cloche.
— Le registre du portail donne pourtant cette heure.
— Alors le porteur n’a pas conduit le corps, Excellence.
La réponse était trop rapide.
— Je n’ai pas parlé du corps. J’ai parlé du chariot.
Qian comprit qu’il venait encore de défendre une conclusion avant qu’on l’accusât. Il invoqua les rumeurs qui couraient dans le magasin : tout le monde supposait que Bo avait déplacé Meng.
Ti fit apporter les cordes trouvées sous le véhicule.
— Connaissez-vous celles-ci ?
— Non.
— Avez-vous ordonné une course à Bo ?
— Non.
— L’avez-vous vu dans l’annexe ?
— Non.
Trois réponses identiques, données sans réflexion. Qian ne cherchait plus la vérité la plus vraisemblable; il cherchait la distance la plus grande entre lui et le porteur.
— Vous pouvez retourner à votre bureau, dit Ti. Mais vous n’écrirez plus rien sans la présence de Hong.
Pour la première fois, le clerc protesta.
— Excellence, vous retirez toute valeur à ma fonction.
— Non. Je retire à votre fonction le pouvoir de corriger seule ce qui s’est passé.
Qian se releva, le visage durci.
Après son départ, Bo Lian fut reçue.
La sœur du porteur travaillait par journées à l’hospice. Elle avait les mêmes épaules solides que son frère et la même manière de regarder les issues avant de s’asseoir. Ti lui demanda si Bo lui avait confié de l’argent ou une tablette.
— Non, Excellence.
— Vous craignez qu’en parlant vous fermiez l’hospice.
Bo Lian serra les mains.
— On dit que les marques des veuves sont fausses. Si mon frère transporte leurs rouleaux, on dira que nous sommes tous voleurs.
— Votre frère répondra de ses transports. Les veuves répondront de ce qu’elles savaient. Je ne remplirai pas une seule accusation avec tous vos noms.
— Et s’il a porté le mort ?
— C’est ce que je lui demanderai.
La femme regarda longtemps le juge, cherchant sans doute la formule cachée derrière les mots.
— Il n’aurait pas noyé Meng, dit-elle enfin. Mais il aurait poussé un chariot sans regarder dedans.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il croit depuis longtemps que ne pas savoir protège mieux que refuser.
Ti lui demanda de répéter cette phrase devant Hong. Elle accepta. Il l’autorisa ensuite à retourner à l’hospice sous escorte discrète. Bo apprendrait ainsi que sa sœur avait quitté librement le yamen; cette liberté constituerait l’appât le plus honnête que le juge pût lui offrir.
*
Le soir, Hong demanda si Bo devait être publiquement accusé.
Le chariot, la fuite et les courses secrètes auraient convaincu le quartier. Un aveu pouvait même être obtenu rapidement si le porteur était pris et soumis au bâton.
Ti refusa.
— Bo a peur de ce qu’il a transporté. Qian a peur de ce que Bo dira. Ce ne sont pas les mêmes peurs.
— Et si Bo a noyé Meng ?
— Alors il devra l’avouer devant les faits et décrire ce que lui seul peut savoir. Je ne lui fournirai pas son récit avant de l’entendre.
Ma Jong reçut l’ordre de poursuivre les contacts avec les porteurs. Tsiao Taï maintiendrait les bacs sous surveillance sans encercler le quartier.
Le juge contempla le registre du portail ouvert à côté de celui de Qian. Un livre disait que la cuve était fermée. L’autre laissait entrer le chariot qui avait porté Meng.
Entre les deux écritures se tenait un homme en fuite, assez coupable pour se cacher et peut-être assez innocent du meurtre pour avoir été choisi comme victime suivante.