chapitre 1 le paravent de soie

Publicado el 25/07/2026 por Pascal

LE PARAVENT DE SOIE

Chapitre Premier

La cité de la soie


Le convoi du magistrat Ti franchit la porte méridionale de Lan-fang alors que le soleil déclinait derrière les collines de l'ouest. Le gouverneur de la ville n'avait pas jugé bon d'envoyer une escorte d'accueil, mais le juge Ti n'y vit aucun affront. Il avait appris, au cours de ses années de service, que l'arrivée d'un nouveau magistrat n'éveillait pas toujours l'enthousiasme chez ceux qui avaient quelque chose à cacher.

Il se tenait droit dans son palanquin officiel, les mains croisées sur ses genoux, observant la ville à travers le rideau de soie entrouvert. Lan-fang était prospère — cela se voyait aux façades peintes des maisons, aux enseignes des commerces, à la foule dense qui emplissait les rues. Mais il y avait autre chose dans l'air, une tension que le juge Ti perçut immédiatement. Les regards des passants étaient fuyants, les conversations s'interrompaient sur son passage, et plus d'une boutique ferma précipitamment sa porte à la vue du cortège officiel.

— On ne nous aime pas beaucoup, murmura-t-il.

Ma Joong, qui marchait à côté du palanquin, ricana.

— C'est le contraire qui serait surprenant, Votre Honneur. Un nouveau magistrat, c'est toujours une menace pour ceux qui ont la conscience sale.

Le juge Ti hocha la tête. Ma Joong avait le don de résumer les choses avec une simplicité qui lui faisait parfois défaut.

Le convoi traversa le quartier des marchands de soie, et le juge Ti remarqua que ce quartier était le plus animé, le plus riche, le mieux entretenu. Des enseignes de soieries bordaient la rue principale, et des apprentis transportaient des rouleaux de tissu entre les boutiques et les entrepôts. L'odeur de la soie brute flottait dans l'air, mêlée à celle du thé et de l'encens qui s'échappait des échoppes voisines.

Tao Gan, qui chevauchait un peu en retrait, se rapprocha du palanquin.

— Votre Honneur, j'ai passé trois jours à Lan-fang avant votre arrivée, comme vous me l'aviez ordonné. J'ai quelques informations à vous communiquer dès que nous serons seuls.

Le juge Ti inclina la tête. Tao Gan n'était pas homme à s'alarmer pour rien. S'il avait choisi d'attendre l'intimité du yamen pour parler, c'est que ses découvertes méritaient la discrétion.

Le yamen de Lan-fang était une construction imposante, flanquée de deux lions de pierre aux gueules menaçantes. La façade, bien que solennelle, montrait des signes de négligence : la peinture des portes s'écaillait, et les tuiles du toit n'avaient pas été remplacées après l'hiver. Le précédent magistrat — rappelé à la capitale pour ce que le rapport officiel appelait « gestion irrégulière des fonds publics » — n'avait visiblement pas investi dans l'entretien des bâtiments officiels.

Le sergent Hong attendait dans la cour intérieure, ayant précédé le convoi d'une demi-heure pour préparer les quartiers. Il salua le juge Ti avec respect.

— Votre Honneur, les appartements sont prêts. Dame Lin a déjà installé vos effets personnels et préparé le thé.

— Merci, sergent. Faites porter mes bagages dans mon cabinet. Je souhaite m'entretenir avec Tao Gan avant le repas du soir.

Le juge Ti traversa la cour en observant les lieux. Le yamen était construit selon le plan habituel : la salle d'audience au centre, les bureaux administratifs à gauche, les appartements privés à droite, et les quartiers des gardes à l'arrière. Mais quelque chose clochait. Il mit un instant à comprendre quoi : il n'y avait presque pas de personnel. Un vieux greffier somnolait devant une porte, deux gardes en uniforme fatigué montaient la garde, et une servante âgée balayait la cour sans conviction.

— Où sont les employés du tribunal ? demanda-t-il au sergent Hong.

— Disparus, Votre Honneur. Le précédent magistrat avait engagé son propre personnel, qui l'a suivi à la capitale. Il ne reste que ceux qui étaient trop vieux ou trop pauvres pour partir.

Le juge Ti pinça les lèvres mais ne dit rien. Il aurait le temps de remédier à cela. Pour l'instant, il avait besoin de comprendre dans quelle ville il venait d'arriver.


Le cabinet du juge Ti était une pièce spacieuse mais sobre, meublée d'un bureau de bois sombre, d'une bibliothèque contenant quelques classiques, et de deux chaises pour les visiteurs. Les murs étaient nus, à l'exception d'un rouleau calligraphié représentant le caractère « justice » tracé d'une main ferme mais peu habile — œuvre du précédent magistrat, sans doute.

Tao Gan entra le dernier, après s'être assuré que personne ne rôdait dans le couloir. Ma Joong et le sergent Hong étaient déjà installés, et Tsao Tai arriva peu après, les bras chargés de registres poussiéreux qu'il avait dénichés dans les archives.

— J'ai passé la journée à examiner les dossiers du tribunal, Votre Honneur, dit Tsao Tai en posant les registres sur le bureau. Le précédent magistrat tenait une comptabilité méticuleuse — trop méticuleuse, peut-être. Chaque décision, chaque jugement, chaque amende est consignée avec une précision suspecte.

— Expliquez-vous.

— Dans les tribunaux où l'on veut cacher quelque chose, on noie les informations importantes sous des détails insignifiants. Ici, les registres sont si complets qu'ils en deviennent illisibles. Il m'a fallu la journée entière pour trouver ce que je cherchais.

— Et qu'avez-vous trouvé ?

Tsao Tai ouvrit un registre à une page marquée d'un coin plié.

— Les permis d'exportation de soie. Lan-fang est le centre du commerce de la soie dans cette province. Chaque rouleau qui quitte la ville doit être accompagné d'un permis délivré par le bureau des impôts. Or, j'ai compté vingt permis supplémentaires par rapport aux quotas officiels de la capitale. Vingt permis qui n'auraient pas dû exister.

— Des permis frauduleux, dit le sergent Hong.

— Ou des permis achetés, corrigea Tao Gan. Et j'ai mieux.

Tao Gan sortit de sa manche un morceau de papier plié et le déposa sur le bureau.

— Durant mes trois jours d'observation, j'ai entendu parler d'un certain Chen Yu-tsai, mandarin adjoint des impôts. C'est lui qui délivre les permis. On dit qu'il s'est récemment enrichi de façon spectaculaire. Il a acheté une nouvelle maison, des meubles précieux, une concubine...

— Ce n'est pas un crime, interrompit Ma Joong. Beaucoup de fonctionnaires s'enrichissent, surtout dans les villes commerçantes.

— Non, mais c'est un indice. Et voici le plus intéressant : ce matin, avant votre arrivée, j'ai reçu une invitation. Pour vous.

Tao Gan déplia le papier. C'était une lettre bien calligraphiée, rédigée sur un papier de soie épais, bordé de fil d'or. Le juge Ti la parcourut rapidement.

— Le marchand Fan invite le nouveau magistrat à un banquet dans sa résidence, demain soir. Il écrit qu'il souhaite « saluer respectueusement le digne représentant de Sa Majesté et lui offrir les prémices de l'amitié des commerçants de Lan-fang ».

— Un honneur, dit le sergent Hong.

— Ou une mise à l'épreuve, répondit le juge Ti.

Il relut la lettre plus attentivement. L'écriture était élégante mais précipitée — certains traits étaient moins nets que d'autres, comme si le calligraphe avait été pressé.

La porte s'ouvrit doucement, et Dame Lin entra, portant un plateau de thé. Elle était l'épouse du sergent Hong, une femme d'âge mûr au visage aimable mais aux yeux étonnamment perçants. Elle connaissait le juge Ti depuis des années et avait gagné son respect par son intelligence discrète et sa loyauté indéfectible.

— Votre Honneur, j'ai préparé du thé au jasmin. La journée a été longue.

— Merci, Dame Lin. Vous avez l'œil — que pensez-vous de cette invitation ?

Dame Lin posa le plateau et jeta un coup d'œil à la lettre que lui tendait le juge Ti. Elle l'examina un instant, puis fronça légèrement les sourcils.

— Cette lettre a été écrite à la hâte, Votre Honneur. Regardez : le pinceau tremble à la fin des traits, et l'encre est inégalement répartie. Celui qui l'a écrite n'était pas calme. Et pourtant, c'est une invitation à un banquet — une occasion joyeuse, en principe.

— Vous avez raison, dit le juge Ti en reposant la lettre. Une invitation écrite à la hâte, dans une ville où l'on n'aime guère les magistrats, alors que le précédent a été chassé pour corruption. Pourquoi le marchand Fan tient-il tant à me rencontrer immédiatement ?

— Parce qu'il a quelque chose à cacher, dit Ma Joong.

— Ou parce qu'il a quelque chose à protéger, ajouta Tao Gan.

Le juge Ti but une gorgée de thé, les yeux fixés sur la lettre. La nuit tombait sur Lan-fang, et les ombres s'allongeaient dans la pièce. Au loin, on entendait les appels des marchands qui fermaient leurs échoppes et les premières notes d'une flûte dans un jardin voisin.

— Sergent Hong, dit enfin le juge Ti. Que savez-vous du marchand Fan ?

— Pas grand-chose encore, Votre Honneur. J'ai questionné quelques personnes dans les rues pendant que nous traversions la ville. Fan est le plus riche marchand de soie de Lan-fang. Il possède trois entrepôts, une résidence dans le quartier sud, et une clientèle qui s'étend jusqu'à la capitale. On dit qu'il est veuf et qu'il entretient une concubine d'une grande beauté.

— Une concubine ? releva le juge Ti.

— Dame Fan, pour lui donner son titre. Elle était chanteuse dans une maison de thé avant que Fan ne la remarque. Depuis, elle ne se montre plus en public.

— Et que dit-on de son caractère ?

— Rien de mal, Votre Honneur. Les gens la décrivent comme réservée, belle, et dévouée à son maître. Peut-être un peu trop belle pour la tranquillité de Fan, ajouta le sergent avec un sourire en coin.

Le juge Ti ne répondit pas. Il réfléchissait. Un marchand prospère, une concubine belle et jeune, un fonctionnaire des impôts qui s'enrichit soudainement, vingt permis d'exportation frauduleux, une invitation écrite à la hâte — les pièces du puzzle commençaient à s'assembler, mais il en manquait encore beaucoup.

— Demain, dit-il, nous irons à ce banquet. Ma Joong, vous m'accompagnerez. Tao Gan, vous resterez à l'extérieur de la résidence — observez les allées et venues, écoutez ce qui se dit dans les rues environnantes. Tsao Tai, continuez à fouiller les archives. Il doit y avoir d'autres anomalies. Sergent Hong, vous et Dame Lin tiendrez le yamen — mais restez vigilants. Je crains que notre arrivée à Lan-fang ne soit pas aussi tranquille que nous l'espérions.

— Et si le banquet est un piège ? demanda Ma Joong.

Le juge Ti se leva et s'approcha de la fenêtre. La lune se levait au-dessus des toits de Lan-fang, éclairant les tuiles vernissées d'une lueur argentée. Dans le jardin du yamen, un vieux saule pleureur balançait ses branches dans la brise du soir.

— Si c'est un piège, dit-il doucement, nous le saurons assez tôt. Mais je crois que le marchand Fan est plus préoccupé par ce que nous pourrions trouver dans ses affaires que par ce que nous pourrions faire à sa personne. Il nous invite pour sonder nos intentions, pour mesurer notre vigilance.

Il se retourna et regarda ses hommes.

— Demain, nous lui montrerons exactement ce qu'il attend de voir : un magistrat courtois, reconnaissant de l'hospitalité locale, et des lieutenants discrets. Et pendant ce temps, nous verrons ce que la ville de Lan-fang a vraiment à cacher.

Les serviteurs apportèrent les lampes, et la lumière dansa sur les murs du cabinet. Dehors, la nuit de Lan-fang s'épaississait, porteuse de secrets que l'aube ne tarderait pas à révéler.


Fin du Chapitre Premier