chapitre 07 le registre efface
Chapitre VII
Le registre effacé
Le sergent Hong n’aimait pas les espaces laissés vides dans un registre.
Un espace vide n’était jamais tout à fait innocent. Il pouvait attendre un chiffre, une autorisation ou un nom. Il pouvait aussi attendre qu’un événement se produisît pour recevoir après coup la phrase qui le rendrait régulier.
L’entrée concernant la cuve numéro trois occupait précisément un de ces espaces.
Hong avait fait transporter au yamen le registre des fermetures, celui de la porte et le tableau des rondes. Il les étudiait dans une petite salle des archives où la lumière tombait directement sur la table. La porte restait ouverte; deux agents montaient la garde. Qian Rui pouvait affirmer que l’on altérait ses livres, mais il ne pourrait pas le prouver.
Le registre de la cuve suivait un ordre simple. Chaque ligne commençait par le numéro du bain, puis venaient l’heure, le nom du responsable et le garde présent. Les entrées précédant et suivant la troisième cuve avaient été tracées d’un même mouvement. L’encre possédait la même densité; les caractères occupaient l’espace sans contrainte.
La ligne de la troisième cuve était différente. Qian avait écrit plus petit. Le dernier caractère touchait presque la reliure, comme s’il avait fallu insérer toute la formule entre deux passages déjà achevés. Il avait nommé Chen, garde prévu sur la feuille préparatoire, alors que Wu assurait la ronde à l’heure indiquée.
Hong reproduisit les quatre lignes sur une tablette séparée. Il ne chercha pas à décider quand l’encre avait séché. Il nota seulement ce que la disposition démontrait : l’entrée numéro trois n’avait pas été écrite dans la même séquence que les autres.
Le registre du portail ajoutait une contradiction indépendante. Le chariot de Bo était entré après l’heure attribuée au sceau. L’autorisation précisait qu’il devait transporter un rouleau vers l’annexe. Sa sortie avait été enregistrée moins d’une demi-heure plus tard.
Hong chercha la tablette ayant autorisé la course. Elle manquait.
Les autorisations ordinaires étaient conservées trente jours, attachées par séries. Celle-ci aurait dû se trouver entre deux pièces dont les cordelettes n’avaient pas été rompues. À sa place, le fil formait une boucle vide.
Il fit appeler le commis du portail. L’homme se souvenait du chariot, de la roue bruyante et d’un rouleau enveloppé d’une toile claire. Il ne se rappelait pas qui avait signé l’ordre. La tablette lui avait été présentée dans l’ombre d’une lanterne; il avait reconnu la forme habituelle et le chariot employé par l’annexe.
— Le rouleau paraissait-il lourd ? demanda Hong.
— Le conducteur poussait seul, sergent. Il avançait lentement.
— Avez-vous vu son visage ?
— Celui de Bo, oui. Il n’a pas parlé.
— Quelqu’un l’accompagnait-il ?
Le commis hésita. Une silhouette se tenait peut-être derrière le chariot à l’entrée. Il avait cru à un employé du bain. Au retour, Bo était seul.
Hong inscrivit ce témoignage sans lui ajouter ce que l’homme n’avait pas vu.
Il retourna aux livres. Trois documents avaient été nécessaires pour rendre la nuit régulière : une fermeture antidatée, une autorisation disparue et une entrée de portail exacte. L’un mentait, l’autre avait disparu, le troisième conservait le mouvement réel.
Le billet de Meng parlait de trois comptes qui disaient la vérité. Hong commençait à comprendre pourquoi aucun ne pouvait être cru seul.
*
Dans les archives du magasin, Tao Gan avait découvert une liasse de réparations anciennes concernant la table de mesure. Il l’apporta au yamen peu avant midi.
La butée principale avait été remplacée dix ans plus tôt. Le document ne donnait aucune dimension. Il indiquait seulement que le travail avait suivi « la destruction partielle de l’atelier des Neuf-Métiers et des installations voisines ».
— Un incendie, dit Tao Gan. Gao l’a mentionné hier.
Hong reconnut immédiatement le nom.
Les Neuf-Métiers formaient autrefois une dépendance où plusieurs groupes de tisserands partageaient des réserves et des tables de contrôle. Le feu avait détruit le bâtiment, tué des ouvriers et endommagé une partie du magasin public. Hong servait déjà au yamen, sous le prédécesseur de Ti. Il n’avait pas participé à l’enquête, mais il en avait classé certains documents.
Il demanda aux archivistes de retrouver le dossier.
Les registres récents occupaient des armoires sèches. Les affaires anciennes, elles, étaient conservées dans des caisses dont les insectes appréciaient autant que les fonctionnaires la qualité du papier. Deux commis passèrent l’après-midi à déplacer des liasses. Ils retrouvèrent enfin une boîte marquée du caractère du feu.
Le dossier des Neuf-Métiers était plus mince qu’il n’aurait dû l’être.
Il contenait le rapport d’incendie, une liste des pertes, les noms des morts enregistrés, les montants d’indemnisation et une décision finale attribuant le sinistre à la négligence d’un apprenti nommé Lin Bao. Il n’y avait ni dépositions complètes des familles ni dessins des lieux. La page mentionnant l’examen de la table avait été arrachée proprement.
Hong compara les listes.
Douze morts figuraient dans le rapport officiel. Onze familles seulement avaient reçu une indemnité. Trois noms indemnisés ne se trouvaient pas parmi les morts; quatre morts n’apparaissaient pas dans les paiements. Des annotations indiquaient que certaines ouvrières ne possédaient pas de statut reconnu dans l’atelier.
La confusion pouvait venir d’une administration pressée après un désastre. Elle pouvait aussi avoir permis de distribuer l’argent à des personnes qui n’avaient rien perdu et d’effacer celles qui ne comptaient pas officiellement.
Hong s’arrêta sur le nom de Lin Bao.
L’apprenti avait été arrêté pour avoir laissé une lampe près de ballots secs. Il était mort en détention d’une fièvre avant l’ouverture de son procès. Le dossier ne contenait aucun jugement, seulement la formule indiquant que sa mort éteignait l’action contre sa personne.
Une image revint à Hong : une femme jeune, les mains enveloppées de bandes, debout sous la pluie devant la porte du yamen. Elle tenait une pétition roulée dans une toile huilée. À côté d’elle, un vieillard répétait que le feu avait commencé en deux endroits.
Il poursuivit pourtant l’examen avant de céder à ce souvenir.
Le rapport de fermeture des magasins, rédigé après le feu, mentionnait des rouleaux détruits dont les numéros ne figuraient pas dans le dernier inventaire conservé. Une note marginale expliquait qu’ils avaient été reçus le matin même et n’avaient pas encore été reportés. Le montant de l’indemnité, lui, les comptait déjà. Plus loin, une formule déclarait que « tous les sceaux avaient été reconnus réguliers avant l’accident ». Une formule presque identique apparaissait dans le registre actuel de Qian.
Elle pouvait appartenir au langage ordinaire des bureaux. Hong la recopia néanmoins.
La page arrachée avait laissé une bande près de la reliure. On y distinguait la fin de trois caractères et une trace de dessin : une ligne droite, deux trous noirs, puis un troisième signe plus éloigné. Tao Gan approcha le relevé de la table tracé la veille. La distance entre les marques ressemblait à celle de l’ancienne fixation, sans permettre une superposition certaine.
— La table actuelle vient de cette réparation, dit-il. Si l’on a déplacé sa butée après le feu, la page manquante pouvait en donner la position.
— Ou seulement le prix du menuisier, répondit Hong.
Ils conservèrent les deux possibilités. L’incendie liait désormais la table, les comptes et Lin Bao; il ne révélait pas encore lequel de ces éléments avait motivé le feu.
Hong referma le dossier.
— Sergent ? demanda Tao Gan.
— Il manque des pièces.
— Vous vous en souvenez ?
— Je me souviens qu’elles ont existé.
Il ne dit rien de plus. Avant de parler à Ti, il voulait savoir si sa mémoire lui rendait un fait ou une culpabilité qu’il avait longtemps tenue à distance.
*
Dame Lin reçut Han Yuemei dans une pièce des appartements familiaux où aucun homme du magasin ne pouvait les entendre. Une servante demeura près de la porte. Les gardes de Tsiao Taï attendaient dans la cour extérieure.
Han avait passé la nuit sous surveillance. Son visage portait la fatigue et la méfiance. Dame Lin posa entre elles la bande trouvée dans le pinceau de Meng.
— Il a protégé votre message, dit-elle. Vous avez protégé votre rendez-vous. L’un de vous est mort. Le silence ne protège plus de la même manière.
Han regarda les neuf traits bleus et le fil rouge.
— Meng avait peur depuis des années. Il a attendu que d’autres risquent d’être punis à sa place pour chercher du courage.
— Vous l’avez rencontré dans la cour de rinçage.
Ce n’était plus une question.
Han reconnut le rendez-vous. Elle était partie en laissant Meng vivant près du bassin. Elle n’avait vu personne dans le corridor, mais savait que sa bande avait été ouverte avant de parvenir au commis. Elle avait menti parce qu’une rencontre nocturne avec un homme du magasin aurait suffi à la faire accuser et à saisir les comptes des femmes.
— Que comptent ces fils ?
— Du travail.
— Le travail de qui ?
— De femmes dont les noms n’intéressent les registres que lorsqu’il faut réclamer leur production.
Dame Lin ne pressa pas immédiatement. Elle demanda à Han de parler de Lin Bao.
La tisserande resta longtemps silencieuse. Puis elle raconta l’incendie. Son mari avait découvert une irrégularité sur la table de mesure et signalé des rouleaux dont le compte ne correspondait pas au tissu réellement produit. Peu après, le feu avait détruit l’atelier et les pièces qu’il voulait montrer. On l’avait accusé avant même que les cendres fussent froides.
— Meng travaillait-il déjà au magasin ?
— Il était le plus jeune des commis. Il a signé une déclaration affirmant que mon mari avait déplacé une lampe. Hier soir, il m’a dit que son silence avait contribué à sa mort.
Han ne savait pas qui avait tué Meng. Elle savait seulement que le commis voulait comparer trois sources : le registre public, les comptes des métiers et les passages de marchandises sur le canal.
Cette réponse donnait enfin un sens simple aux trois nœuds rouges.
Dame Lin lui demanda pourquoi la liste des victimes du feu ne concordait pas avec les indemnités. Han eut un rire sans joie.
— Parce que les morts ne coûtaient pas tous la même chose. Certains n’existaient pas pour l’administration. D’autres ont existé deux fois.
Elle cita une ouvrière appelée Amei dans l’atelier. Le rapport la déclarait morte. Amei avait pourtant survécu, brûlée au visage et au bras. Après le feu, un intendant l’avait fait conduire hors du quartier et lui avait donné de l’argent pour qu’elle ne reparût pas. Des années plus tard, Han l’avait retrouvée à l’hospice sous le nom de veuve Du.
— Elle vit encore ? demanda dame Lin.
— Oui. Elle ne parlera pas à un officier. Elle croit que les registres peuvent tuer une seconde fois.
— Parlera-t-elle à moi ?
Han regarda la bande.
— Peut-être, si vous venez sans sceau.
Dame Lin promit de ne pas conduire d’homme dans la salle. Elle exigea en retour que Han cessât de mentir sur les faits utiles à l’enquête. La tisserande ne promit pas une confiance entière. Elle accepta de répondre à des questions précises.
Elles se rendirent à l’hospice avant la fin de l’après-midi. Les gardes restèrent dans la rue, conformément à la promesse. Miaozhen les conduisit dans une petite pièce où une femme réparait des nattes. Un voile léger couvrait le côté gauche de son visage. Sa main droite restait repliée, deux doigts contractés par une ancienne brûlure.
Han l’appela Amei.
La femme releva brusquement la tête. Elle voulut sortir, mais dame Lin s’écarta de la porte afin de lui montrer qu’elle n’était pas prisonnière.
— Je ne vous demande pas encore de témoigner, dit-elle. Je veux seulement savoir si l’administration a inscrit votre mort alors que vous étiez vivante.
Amei regarda Han, puis acquiesça.
— Sous quel nom vivez-vous maintenant ?
— Veuve Du.
— Avez-vous reçu l’indemnité portée près de votre ancien nom ?
La femme eut un mouvement de recul.
— Je n’ai reçu que de quoi quitter le quartier. On m’a dit que si je revenais, on m’accuserait d’avoir allumé le feu.
Elle refusa de nommer l’intendant. Elle se souvenait cependant d’avoir été sortie de l’atelier par une porte arrière avant l’effondrement du toit. Plusieurs personnes déclarées mortes respiraient encore à ce moment. Les blessés sans famille reconnue avaient été séparés des autres.
Dame Lin n’insista pas. Le simple fait qu’Amei vécût suffisait à démontrer que la liste officielle n’était pas un compte des corps, mais un arrangement. Avant de partir, elle demanda à Miaozhen de ne déplacer la femme qu’en cas de danger immédiat et de prévenir directement la résidence.
Lorsque l’entretien prit fin, dame Lin envoya à Ti un compte rendu écrit. Elle conserva le nom actuel d’Amei sur une feuille séparée que la servante remit directement au juge.
*
Dans l’après-midi, un nouveau courrier provincial franchit la porte du yamen.
Il n’avait pas chevauché seul. Deux gardes l’accompagnaient, portant les couleurs du bureau des transports. Son pli annonçait l’arrivée de Shen Zhaoqing, commissaire chargé de superviser la livraison des étoffes et d’examiner les mesures prises après la découverte du déficit.
Shen serait à Pou-yang le lendemain avant midi.
La formule finale exprimait sa confiance dans la capacité du juge Ti à préserver les biens de l’administration et l’ordre des ateliers. Ti reconnut le même genre de confiance que dans le premier ordre : elle arrivait avec des gardes.
— Il ne nous reste donc plus seulement trois jours, dit-il à Hong. Il nous reste une matinée avant que quelqu’un d’autre décide quelle vérité lui suffit.
Ti demanda quels pouvoirs Shen pouvait exercer. Hong expliqua que le commissaire ne remplaçait pas le magistrat dans l’instruction d’un meurtre, mais pouvait contrôler les biens publics, saisir les registres de transport et exiger que la livraison partît malgré l’enquête. S’il concluait à une fraude locale, il pouvait recommander la suspension de Ti avant même que les coupables fussent identifiés.
— Il nous laissera donc la justice à condition qu’elle ne gêne ni ses rouleaux ni ses conclusions, dit Ti.
Le juge ordonna que les registres essentiels fussent copiés pendant la nuit. Les originaux resteraient disponibles pour le commissaire. Les copies permettraient au yamen de poursuivre les comparaisons si Shen décidait de déplacer les livres. Hong fit venir deux scribes sûrs et leur interdit d’abréger le moindre nom.
Ti demanda aussi que l’on protège Amei sans l’amener encore au tribunal. L’arrivée visible d’une morte officielle dans la cour du yamen avertirait tous ceux qui avaient intérêt à la garder dans les archives.
La famille d’Amei ne pouvait pas davantage être prévenue par les voies ordinaires : aux yeux des bureaux, elle avait reçu dix ans plus tôt l’avis de son décès. Ti chargea dame Lin d’organiser discrètement son logement et sa nourriture. Cette décision soustrayait momentanément un témoin au protocole, mais le magistrat refusait qu’une erreur officielle servît une seconde fois à exposer la même femme.
Hong venait d’entrer avec le dossier des Neuf-Métiers. Il posa la boîte devant son maître.
Ti lut les listes, les indemnités et la décision contre Lin Bao. Il observa les trous laissés par les pages arrachées.
— Pourquoi cette affaire a-t-elle été classée si vite ?
— L’incendie menaçait plusieurs livraisons, Excellence. Le magistrat de l’époque a accepté la responsabilité de l’apprenti. Les ateliers ont repris le travail.
— Ce n’est pas une réponse.
Hong resta debout. Ses mains, d’ordinaire immobiles, serraient le bord de sa manche.
— Non, Excellence.
Ti leva les yeux.
— Tu te souviens de quelque chose.
Le vieux sergent inclina la tête.
— Je me souviens d’une femme venue sous la pluie. Elle affirmait que Lin Bao était innocent et que le feu avait été allumé pour détruire des comptes. Elle m’a remis une pétition.
— Qu’en as-tu fait ?
Hong regarda le dossier trop mince.
— Ce que le règlement exigeait. Je l’ai transmise.
Sa voix baissa.
Il se revit dix ans plus tôt, recevant le rouleau humide. Il avait vérifié le nom de la requérante, inscrit l’heure et remis la pièce au bureau chargé de l’affaire. Le vieil homme qui accompagnait la femme avait demandé une copie du reçu. Hong la lui avait donnée. Par habitude, il transcrivait aussi dans ses carnets privés les pétitions dont il craignait la perte, mais il ne se souvenait plus s’il l’avait fait ce jour-là. Ces carnets dormaient dans une cassette qu’il n’ouvrait presque jamais.
Il n’avait accepté aucun argent. Il n’avait arraché aucune page. Il avait accompli chaque geste prévu. Pendant des années, cette exactitude lui avait servi d’innocence.
Face au dossier incomplet, elle lui paraissait maintenant une forme particulièrement confortable d’aveuglement.
— Il y a dix ans, Excellence, j’ai tenu entre mes mains une pétition liée à cet incendie. Puis je l’ai laissée disparaître dans l’administration.
— Alors nous chercherons ce qu’il en reste, dit Ti. La mémoire d’un sergent n’est pas une archive, mais elle peut indiquer quelle boîte ouvrir.