chapitre 14 a qui appartient la verite
Chapitre XIV
À qui appartient la vérité ?
Shen Zhaoqing ne fit pas enlever les registres par ses gardes.
Il attendit que les témoins fussent sortis, puis demanda à Ti un entretien privé. Cette retenue respectait les formes. Elle rendait la menace plus précise.
Dans le cabinet du magistrat, Shen s’assit devant la copie de son ancienne note. Ti resta derrière sa table. Hong attendait près de la porte avec l’inventaire des pièces.
— Vous ne pouvez pas mener avant l’aube un procès contre dix années d’administration, dit Shen.
— Je mène deux enquêtes pour meurtre et une enquête pour détournement.
— Précisément. Séparez-les.
Le commissaire proposa de poursuivre Qian pour la mort de Meng. Le faux horaire, le sceau, le témoignage de Bo et la présence du clerc dans l’annexe fournissaient une accusation défendable. Si Ti jugeait ces preuves insuffisantes, Bo pouvait rester le principal inculpé. Gao répondrait de la mort de Wei lorsque l’outil serait retrouvé. La fraude aux étoffes serait traitée comme une affaire actuelle de gestion.
En échange, l’incendie ancien demeurerait classé. La liste des victimes pourrait être corrigée sans rouvrir les responsabilités. Shen accepterait que la maison Pei complétât le contingent et ne recommanderait pas la suspension de Ti.
Le commissaire présenta chaque concession comme une protection.
Qian pouvait être poursuivi sur le faux horaire sans que le bureau provincial fût atteint. Bo pouvait recevoir une peine réduite s’il confirmait le vol organisé par les porteurs. Gao serait écarté du magasin jusqu’à l’examen de la mort de Wei. Pei livrerait l’étoffe et conserverait ses ateliers afin que les veuves fussent payées. Les noms oubliés de l’incendie seraient ajoutés à une plaque commémorative.
— Vous offrez à chacun ce qu’il désire assez pour qu’il cesse de parler, dit Ti.
— J’offre à votre district la possibilité de fonctionner demain.
— Et à votre ancienne décision la possibilité de rester vraie.
Shen ne nia pas avoir recommandé le classement. Il affirma qu’un fonctionnaire juge avec les faits disponibles et les nécessités du moment. Si des agents avaient trompé son bureau, leur faute ne transformait pas sa décision en crime.
— Je ne vous accuse pas de meurtre, répondit Ti. Je refuse que votre intérêt à ne pas être contredit décide de la limite de mon enquête.
Le rang de Shen lui permettait de suspendre Ti, pas de réécrire devant témoins une instruction locale sans en assumer la charge. Tous deux connaissaient cette frontière. Le commissaire pouvait la franchir; il hésitait encore à devenir officiellement responsable de ce qu’il voulait conclure.
— Vous me demandez de choisir un meurtrier avant la fin des comparaisons, dit le juge.
— Je vous demande de distinguer ce que vous pouvez juger de ce qui détruira plusieurs services sans rendre un mort à sa famille.
— Les trois comptes ne sont pas encore réunis pour toutes les séries.
— Ils ne le seront pas avant le départ.
Ti considéra la proposition. Elle préservait sa charge, les ateliers et l’apparence d’une justice rapide. Elle condamnait peut-être le véritable meurtrier de Meng. Elle laissait cependant le système qui avait produit la fraude choisir lui-même la taille de la vérité.
— Je ne conclurai ni contre Qian ni contre Bo avant d’avoir comparé le magasin, les ateliers et les passages du bac.
Shen se leva.
— Vous mettez votre carrière au service de fils et de souvenirs.
— Je la mets au service de faits que vos registres ont omis.
Le commissaire regarda Hong.
— Les originaux me seront remis dans l’heure.
— Dès que leur inventaire et leurs copies certifiées seront achevés, répondit Ti.
Shen rappela que son ordre était immédiat. Ti répondit que la remise d’une pièce judiciaire sans bordereau ni copie violerait précisément les règles de conservation dont le commissaire se réclamait. Shen ne pouvait contester sans exiger une irrégularité.
Il accorda l’heure.
*
Hong avait commencé la certification dès l’arrivée de Shen.
Deux scribes recopiaient chaque page en présence d’un agent provincial et d’un agent du yamen. Ils numérotaient les feuilles, reproduisaient les ratures et indiquaient les lacunes. Hong comparait ensuite l’original et la copie ligne par ligne. Un témoin apposait sa marque; l’ensemble était lié sous un sceau portant la date et l’heure.
La transcription privée de la pétition recevait un traitement différent. Hong ne la présenta pas comme une copie officielle. Il certifia seulement qu’elle provenait de son carnet, qu’elle avait été écrite dix ans plus tôt et qu’elle n’avait pas été modifiée depuis. Han et Amei certifièrent séparément les passages qu’elles reconnaissaient.
Le fragment de Wei fut dessiné à l’échelle, puis enveloppé dans un papier portant la signature du Contrôleur des Décès, de Tao Gan et du secrétaire de Shen. La bande tissée fut copiée fil par fil avec les couleurs et les nœuds.
La procédure ralentissait la remise. Elle empêchait aussi qu’une pièce disparût sans laisser la preuve régulière de son existence.
Le secrétaire de Shen tenta de refuser la copie des lisières au motif qu’un motif textile n’était pas une pièce administrative. Hong lui montra le procès-verbal de découverte dans le pinceau de Meng, signé par le Contrôleur des Décès et Tao Gan. Dès lors, la bande devenait un objet saisi dans une enquête pour meurtre, quelle que fût la matière sur laquelle son message était porté.
Le même problème se posa pour les témoignages d’Amei et de Han. Hong ne demanda pas au secrétaire de certifier leur vérité. Il lui demanda de certifier que leurs dépositions existaient, comportaient tant de pages et avaient été reçues à telle heure. Cette distinction ôta au fonctionnaire tout prétexte régulier de refuser.
Les scribes travaillèrent sans repas. Madame Deuxième leur fit apporter du riz et de l’eau afin qu’aucune ligne ne fût abrégée par faim. Madame Troisième vérifia les couleurs de la copie textile. Dame Lin relut les noms des femmes absentes, plus difficiles à restaurer qu’une somme.
À la fin de l’heure, les copies ne dépendaient plus de la faveur de Ti. Elles appartenaient officiellement au dossier du yamen.
À l’heure fixée, Hong présenta les originaux à Shen avec un inventaire en trois exemplaires. Le commissaire signa la réception. Son secrétaire emporta les boîtes dans les appartements provinciaux.
Les copies restèrent au yamen en toute légalité.
— Vous aviez prévu cette saisie, dit Shen.
— J’avais prévu que les archives pouvaient se déplacer, répondit Hong.
Il ne mentionna pas la disparition précédente. Elle figurait déjà dans le rapport.
*
Dame Lin consacra la même heure aux témoins.
Han, Amei, Miaozhen et Bo Lian ne pouvaient demeurer à l’hospice sans protection. Les hommes qui avaient tué Meng et Wei savaient que les lisières reliaient les comptes. La maison des femmes attenante aux appartements du yamen offrait une cour fermée, un accès unique et la présence de servantes.
Dame Lin organisa leur transfert avec Madame Deuxième. Les femmes emporteraient vêtements, remèdes et documents personnels. Les métiers resteraient à l’hospice; les plus jeunes pensionnaires seraient réparties chez des familles connues jusqu’à la fin de la crise.
La dépendance choisie servait autrefois aux parentes venues pour les fêtes. Elle possédait une cuisine, deux dortoirs et une petite porte donnant sur la cour familiale. Dame Lin fit condamner cette porte de l’intérieur et plaça les servantes les plus âgées auprès d’Amei. Les enfants Ti reçurent l’interdiction de s’approcher des visiteuses sans permission.
Madame Deuxième compta les couvertures et constata qu’il en manquait. Elle fit apporter les pièces trop courtes du début de l’affaire, non pour les distribuer, mais pour rappeler que l’urgence de la famille Lou demeurait en suspens. L’enquête occupait désormais des chambres, des gardes et du tissu; elle avait un poids domestique que les rapports de Shen ne mentionnaient pas.
Han refusa de partir immédiatement.
— Le registre que vous avez vu n’est qu’une sélection, dit-elle. Les bandes originales de dix ans sont cousues dans la doublure d’un rouleau d’échantillons. Il est encore à l’hospice.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas apporté ce matin ?
— Je ne savais pas si le yamen protégerait les femmes ou les sceaux.
Dame Lin accepta la méfiance sans l’approuver. Elle interdit à Han de retourner seule. Tsiao Taï fournirait une escorte dès qu’il aurait assez d’hommes.
— Le commissaire peut saisir l’hospice avant ce soir, objecta Han.
— Alors nous irons avant lui, mais pas sans protection.
Han demanda à demeurer près de la porte pour partir au premier signal. Dame Lin lui fit promettre de ne pas décider seule que l’attente avait duré trop longtemps.
La tisserande promit de demander. Elle ne promit pas d’obéir.
*
Tsiao Taï disposait de douze agents.
Deux gardaient Bo, deux les originaux chez Shen, deux le magasin, deux l’hospice, deux les portes du yamen et deux accompagnaient les recherches de Wei. Il n’en restait aucun pour surveiller Pei, Qian et Gao simultanément.
Ma Jong étudia la liste.
— Nous gardons les registres du commissaire contre ceux qui veulent saisir les registres du commissaire. Pendant ce temps, les suspects marchent seuls.
— Les originaux sont sous notre responsabilité jusqu’au départ, répondit Tsiao Taï.
— Et les femmes ?
— Elles passent avant les rouleaux.
Ils convinrent de retirer un homme du magasin et un des appartements provinciaux. Pei serait suivie par des agents en civil. Qian ne pourrait quitter le yamen sans autorisation. Gao resterait dans l’atelier sous la surveillance des ouvriers dont il organisait le travail.
Ma Jong protesta encore contre le manque d’hommes. Tsiao Taï lui rappela qu’une garde trop visible avertirait les suspects de chaque priorité. Ils devaient protéger les personnes, conserver les preuves et laisser assez d’espace au réseau pour qu’il tentât encore de circuler.
— S’il circule cette nuit, dit Ma Jong, il faudra choisir entre le suivre et l’arrêter.
— Le juge choisira.
Tsiao Taï dessina les rondes sur une tablette. Les agents changeraient de poste à intervalles irréguliers afin qu’un observateur ne pût prévoir le moment où l’hospice ou la porte latérale serait moins surveillé. Ma Jong proposa d’employer quelques porteurs sûrs comme guetteurs non armés. Ils connaissaient les visages des intermédiaires et attireraient moins l’attention que les hommes du yamen.
Ti autorisa deux de ces auxiliaires, à condition qu’ils ne procédassent à aucune arrestation. Leur rôle se limiterait à suivre un chariot et transmettre un signal. La crise exigeait des yeux plus nombreux, non une troupe privée.
Un agent fut placé près de Qian, désormais retenu au yamen comme témoin surveillé. Gao put retourner au magasin, mais ses outils furent saisis. Pei restait libre; l’absence de charge personnelle directe empêchait encore de l’arrêter sans offrir à Shen un motif d’intervenir.
*
Tao Gan apporta justement une proposition.
Les rouleaux clandestins avaient besoin d’acheteurs. La saisie des comptes de Pei pousserait le réseau à déplacer sa marchandise avant l’aube. Un courtier inconnu, prêt à acheter sans origine et à payer rapidement, pouvait recevoir une invitation.
Tao possédait encore des vêtements, des tablettes et des manières de son ancienne profession. Les jetons trouvés sur Bo lui fournissaient le signe d’entrée. Miaozhen avait expliqué les marques privées. Il proposait de se présenter dans deux maisons de thé des quais comme l’intermédiaire d’un marchand du sud cherchant des étoffes non taxées.
Il construisit son personnage devant Ti. Le courtier se nommerait Wen le Sec, aurait perdu une cargaison dans un contrôle en amont et chercherait à la remplacer avant que son patron ne découvrît le déficit. Il ne prétendrait pas être riche; les vendeurs se méfient des fortunes sans escorte. Il paraîtrait seulement pressé, compromis et assez expérimenté pour ne pas demander l’origine.
Ma Jong connaissait les gestes d’un porteur qui obéit sans écouter. Il porterait la caisse d’avance et observerait les poids, les marques de chariot et le nombre d’hommes. Tsiao Taï se placerait sur la rive opposée avec une lanterne masquée. Trois ouvertures brèves signifieraient que la cargaison quittait le quai; une lumière continue annoncerait un danger.
Tao proposa de marquer un rouleau s’il pouvait l’examiner. Un fil de cuivre très fin, caché dans l’âme de bois, survivrait à un changement d’enveloppe ou de marque. Ti autorisa cette préparation à condition que le fil ne détériorât pas la marchandise et que sa pose fût décrite à l’avance dans un procès-verbal scellé.
Hong rédigea ce procès-verbal. L’objet qui servirait plus tard de preuve existait ainsi dans le dossier avant même d’être placé.
— Avec quel argent ? demanda Ti.
— Il suffit de montrer une avance. Le reste peut attendre l’examen de la marchandise.
— Et si l’on exige le paiement complet ?
— Je découvrirai combien coûte ma crédibilité.
Ti fixa les limites.
Tao ne promettrait aucune protection officielle. Il ne livrerait ni arme ni faux sceau. Il pourrait employer une petite somme du yamen, inventoriée à l’avance. Ma Jong l’accompagnerait sous l’apparence d’un porteur. Tsiao Taï surveillerait les sorties sans intervenir tant qu’une personne ne serait pas en danger ou qu’une cargaison n’aurait pas été identifiée.
Le but n’était pas d’inciter à un crime nouveau. Il était de se présenter à une vente que le réseau avait déjà besoin d’organiser.
Tao accepta ces conditions.
Bo fut consulté. Il reconnut le signe du bac et donna le nom d’un intermédiaire appelé le Vieux Chou, batelier qui ne possédait plus de bateau mais organisait les chargements. Le Vieux Chou fréquentait une taverne près du quai sud.
— Il demandera qui vous envoie, dit Bo.
— Que répondrais-tu ?
— Personne. Ceux qui donnent des noms ne sont pas des acheteurs.
Tao apprécia la réponse.
*
Pendant le transfert des femmes, un serviteur de Pei fut surpris près de la porte latérale du yamen. Il prétendit attendre une cousine parmi les servantes. L’homme portait pourtant une tablette où les noms de Han et de veuve Du étaient écrits.
Ma Jong le fit conduire dans une salle d’attente. Le serviteur reconnut avoir reçu l’ordre de vérifier si les tisserandes avaient été arrêtées. Il refusa de dire qui avait donné cet ordre.
Ma Jong lui montra le signe privé de Pei trouvé sur les jetons de Bo. Le serviteur détourna les yeux. Une fouille révéla dans sa manche un second billet demandant si « l’ancienne morte » avait parlé. Il ne portait pas de signature.
L’écriture ne correspondait pas à celle de Pei, mais le papier venait de sa maison. Ti conserva l’homme pour interrogatoire comme espion d’une résidence officielle, sans encore attribuer l’ordre à la marchande.
Une heure plus tard, Pei demanda officiellement à Shen que les femmes de l’hospice pussent rentrer chez elles. Elle savait donc qu’elles vivaient et se trouvaient sous la protection de Ti.
Le commissaire transmit la demande sans l’appuyer. Ti la refusa.
L’information avait quitté le yamen. Les coupables savaient que les témoins et une partie des lisières avaient survécu.
*
Tao Gan se rendit aux quais avant le coucher du soleil.
Il portait une robe de courtier usée aux bons endroits, une bourse assez lourde pour sonner et une tablette commerciale dont les références conduisaient à un marchand inexistant. Ma Jong marchait derrière lui avec une perche et deux paniers vides.
À la première maison de thé, Tao parla trop cher et trop fort d’une commande urgente. Personne ne réagit. À la seconde, il posa sur la table le jeton entaillé de Bo et demanda si le Vieux Chou connaissait encore la valeur d’un dixième rouleau.
Le serveur emporta le jeton.
Ils attendirent une demi-heure. Ma Jong ne but pas. Tao termina deux coupes afin de paraître moins prudent qu’il ne l’était.
Pendant l’attente, trois hommes entrèrent séparément. Le premier portait au poignet la marque des bateliers du bac des Saules. Le deuxième avait sur sa robe des fibres rouges semblables à celles des ballots de Pei. Le troisième s’assit près de la porte et ne commanda rien. Aucun ne regarda directement le jeton; tous remarquèrent pourtant l’instant où le serveur l’emporta.
Tao critiqua à haute voix les taxes du canal et demanda à Ma Jong si son prétendu maître accepterait une étoffe sans marque publique. Le lieutenant répondit par le silence d’un porteur qui n’avait pas le droit de connaître les affaires. Cette retenue attira moins l’attention qu’une réponse préparée.
Lorsque le troisième homme quitta la maison, Ma Jong le suivit des yeux dans le reflet d’une jarre. Il prit la direction du quai sud. L’invitation, si elle venait, ne conduirait donc pas à un magasin différent, mais au débouché clandestin du même circuit.
Un garçon revint avec un morceau de papier plié dans une feuille de bambou. Il le posa sous la théière et repartit.
Le message ne portait aucun nom. Un signe de lisière indiquait le quai sud. L’heure correspondait au milieu de la nuit. On exigeait que l’acheteur vînt avec une avance et un seul porteur.
Tao replia l’invitation.
La vente nocturne aurait lieu sur les quais.
Le piège possédait désormais une heure précise et une porte identifiable.