chapitre 04 l homme dans l indigo 3

Publicado el 26/07/2026 por Pascal

Chapitre IV

L’homme dans l’indigo

La première ouvrière entra dans l’annexe des teinturiers avant le lever du soleil.

Elle portait une perche sur l’épaule et une lanterne protégée par une feuille de corne. Les cuves formaient deux rangées sous un toit ouvert sur les côtés. Pendant la nuit, les bains avaient reposé. Une odeur âcre montait de la pierre humide et des tissus suspendus. La femme posa sa perche, salua machinalement l’image du génie protecteur de l’atelier et commença la tournée des couvercles.

Les cuves contenant une préparation réservée aux étoffes publiques étaient fermées chaque soir. Une corde traversait deux anneaux du couvercle; une petite empreinte de contrôle garantissait qu’aucune matière n’avait été ajoutée ou retirée avant la reprise du travail. Ce sceau quotidien n’était pas celui des rouleaux. Qian Rui le conservait au bureau de l’annexe et l’appliquait avec un témoin désigné.

Le sceau de la troisième cuve était intact.

L’ouvrière appela la responsable du bain. Deux femmes vérifièrent le numéro sur la tablette fixée au mur. La pièce d’étoffe qui devait être plongée ce matin-là attendait sur une claie. Tout paraissait régulier.

Elles rompirent l’empreinte, retirèrent la corde et soulevèrent le lourd couvercle.

Une main bleue apparut à la surface.

La responsable lâcha son côté du bois. Le couvercle heurta la pierre. Le corps, libéré par le mouvement de l’eau, se retourna lentement. Son visage gonflé était teint d’un bleu sombre. Les paupières, les lèvres, les cheveux et la robe avaient pris la couleur du bain. Un pinceau flottait près de son épaule.

La première ouvrière poussa un cri qui traversa l’annexe, la salle des marques et la cour de réception.

Lorsque les gardes du yamen arrivèrent, la moitié du personnel connaissait déjà le nom du mort.

Meng Yuan.

*

Ma Jong fut le premier des hommes de Ti à entrer dans la cour des cuves. Il écarta les curieux, fit fermer les passages et interdit que l’on touchât au corps. Tsiao Taï arriva quelques instants plus tard avec quatre gardes. Il plaça l’un d’eux à chaque issue, un autre devant le bureau de l’annexe et le dernier près de la cuve.

Gao Zhen voulut faire sortir les ouvrières. Tsiao Taï refusa tant que leurs noms n’auraient pas été notés. Personne ne devait devenir suspect simplement parce qu’il avait eu peur; personne ne devait non plus disparaître au milieu de la peur.

Qian Rui se présenta avec le registre des fermetures. Son visage était plus pâle que la veille, mais sa voix demeurait maîtrisée.

— Cette cuve a été scellée avant la ronde du soir, dit-il. J’ai apposé l’empreinte devant la responsable du bain. Le garde Chen a signé.

La responsable, encore tremblante, confirma avoir vu fermer le couvercle. Elle n’aurait pu dire si quelqu’un se trouvait déjà sous la surface. Le bain était opaque et la cuve profonde.

— Meng travaillait-il encore à cette heure ? demanda Ma Jong.

Qian consulta le registre.

— Il a quitté son pupitre après la fermeture des livres. Je ne l’ai plus revu.

Ma Jong regarda l’eau bleue. S’il fallait croire l’horaire, Meng avait pu être placé dans la cuve avant le sceau, puis déclaré vivant plus tard par erreur. Ou bien quelqu’un avait ouvert et refermé le couvercle sans abîmer l’empreinte. La première hypothèse exigeait un faux témoignage; la seconde un tour de main.

Il se garda de choisir.

Tsiao Taï examina le sol. Des dizaines de sabots et de semelles avaient traversé l’annexe avant l’arrivée des gardes. L’eau répandue au moment de l’ouverture transformait la poussière en boue bleue. Aucune empreinte isolée ne pouvait être conservée. Il fit néanmoins protéger la bande étroite entre la cuve et l’allée couverte.

Une rumeur se répandait derrière les portes. Des ouvrières affirmaient que le mort avait été rendu par l’indigo parce qu’il avait falsifié des comptes. D’autres évoquaient l’esprit d’un homme brûlé autrefois dans les ateliers. Ma Jong ordonna qu’on cesse ces propos. Ils ne cessèrent pas; ils baissèrent seulement de voix.

Le juge Ti arriva avant que l’on eût sorti le corps.

Hong le suivait avec le nécessaire pour prendre les dépositions. Tao Gan portait sa boîte d’examen. Ti s’arrêta à l’entrée, observa les positions et demanda à Tsiao Taï un rapport bref. Il apprit l’identité du mort, l’état du sceau, l’horaire déclaré par Qian et les mesures déjà prises.

— Bien. Personne ne quitte l’établissement avant d’avoir donné son nom. Les employés qui n’étaient pas présents cette nuit pourront ensuite partir.

Gao s’inclina.

— Excellence, les femmes sont terrifiées. Si vous retenez tout le monde, elles croiront à une arrestation.

— Je ne retiens pas un atelier. Je conserve des témoins le temps de savoir lesquels ont vu quelque chose.

Il demanda que l’on apporte deux perches et une pièce de toile grossière. Sous sa surveillance, quatre hommes soulevèrent Meng hors du bain. Le liquide coulait de sa robe en traînées épaisses. On posa le corps sur la toile sans le laver.

La mort avait effacé l’hésitation qui habitait le visage du commis. Ti se rappela les deux occasions où Meng avait tenté de l’approcher, puis le billet glissé dans sa manche. Il ne pouvait pas encore prouver que Meng en était l’auteur, mais le rapprochement s’imposait.

— Ses effets doivent rester sur lui, ordonna-t-il. Même les objets qui paraissent sans valeur.

Tao Gan récupéra le pinceau flottant dans la cuve et le posa dans une coupe vide. Il examina ensuite le couvercle, la corde coupée et les fragments du sceau. L’empreinte correspondait au petit cachet de l’annexe. Les morceaux s’ajustaient. Aucun ne portait la trace d’une cassure antérieure.

— Pouvait-on retirer la corde sans rompre le sceau ? demanda Ti.

— Pas en la faisant passer par les anneaux, Excellence. Il aurait fallu couper un brin, refaire le nœud et reconstituer l’empreinte. Je ne vois rien de tel.

Qian tendit le registre à Hong.

— La fermeture est inscrite ici. La cuve a été préparée avant la ronde; la responsable a assisté à la pose. Le garde a signé. Le sceau était intact ce matin. Le corps devait donc se trouver dans le bain avant la fermeture.

Il parlait avec une assurance plus rigide que la veille. Ti regarda l’entrée indiquée. L’heure, le numéro de la cuve, le nom du témoin et celui du garde se succédaient sans rature.

— Qui conservait le cachet après la pose ? demanda-t-il.

— Moi, Excellence. Il a passé la nuit dans la cassette du bureau.

— La cassette est-elle fermée ?

— Par une serrure dont je porte la clé.

— Vous êtes donc en mesure de garantir l’empreinte, pas l’heure à laquelle vous l’avez produite.

Qian se raidit.

— La responsable était présente.

La femme expliqua qu’elle avait vu Qian fermer les cuves les unes après les autres à la tombée du jour. Elle se souvenait du numéro trois parce que le couvercle avait résisté. Elle ne savait toutefois pas si Qian avait appliqué le sceau avant ou après avoir envoyé les ouvrières ranger leurs perches. Le travail du soir se répétait chaque jour; les gestes se confondaient dans sa mémoire.

Ti fit noter cette distinction.

Il demanda ensuite que les personnes ayant vu Meng après la tombée du jour fussent placées séparément. Un commis de la salle des marques se rappelait lui avoir remis deux additions à corriger. Une servante l’avait aperçu près du bureau de l’annexe. Le garde du passage croyait l’avoir laissé entrer après le signal de fermeture, mais il n’avait pas noté l’heure parce que la tablette de Meng l’autorisait à circuler.

Ces souvenirs ne s’accordaient pas assez pour établir une chronologie, mais ils rendaient difficile l’idée d’un homme déjà mort au fond de la cuve avant la ronde. Ti demanda où se trouvait le garde Chen dont le nom figurait dans le registre. Qian répondit qu’il avait achevé son service et regagné sa maison. Tsiao Taï envoya un homme le chercher.

— Personne n’a donc vu Meng entrer dans cette cuve ? demanda Ti.

La responsable secoua la tête.

Le couvercle pesait assez lourd pour exiger deux personnes lors d’une ouverture ordinaire, mais un homme robuste pouvait le soulever d’un côté et faire glisser quelque chose dans le bain. Les pierres autour de la cuve portaient des éraflures anciennes produites par les perches et les sabots. Rien n’indiquait quelle marque appartenait à la nuit. La fermeture n’avait pas rendu le meurtre impossible; elle avait seulement effacé le moment où il avait pu se produire.

Ti fit mesurer la profondeur avec une perche propre. Meng avait pu rester entièrement sous la surface. Le bain opaque aurait dissimulé le corps à la personne venue tenir la corde ou présenter le sceau, si celle-ci n’avait pas regardé dans la cuve. Cette hypothèse expliquait l’intégrité matérielle de l’empreinte, mais elle exigeait que le meurtrier eût placé Meng dans l’indigo avant la fermeture annoncée. Les témoignages tardifs l’affaiblissaient déjà.

Wei Zhong attendait sous la galerie. L’humidité avait frisé sa moustache. Il déclara n’avoir aucun rôle dans l’annexe et n’avoir vu Meng qu’au milieu de l’après-midi. Pei Suyin arriva peu après, prévenue par son intendant. Elle demanda que les ouvrières de ses ateliers fussent autorisées à reprendre le travail ailleurs.

— Elles le seront après leur déposition, répondit Ti.

— Un meurtre dans une cuve suffira à vider tout le quartier. Beaucoup croient déjà que l’ancien incendie réclame un second mort.

— Qui parle de cet incendie ?

Pei indiqua les femmes massées dans la cour. Elle-même, affirma-t-elle, ne prêtait pas de volonté aux morts. Elle craignait seulement que la panique ne ruinât des familles.

Ti remarqua qu’elle avait parlé de meurtre avant que la cause du décès fût établie. La découverte d’un corps dans une cuve rendait cette conclusion naturelle; elle n’en constituait pas moins un mot à retenir.

Hong commença les dépositions. Meng avait été vu à son pupitre dans la soirée. Un garçon lui avait remis un petit rouleau de lisière. Plus tard, un garde se souvenait l’avoir laissé passer vers l’annexe, mais ne pouvait fixer l’heure. La tablette de Meng lui donnait le droit de consulter les comptes du rinçage. Personne ne l’avait vu ressortir.

Le garçon fut retrouvé près de l’hospice. Il confirma avoir apporté une réponse de Han Yuemei. Qian reconnut l’avoir examinée en application de l’interdiction de sortie des objets.

— Vous l’avez ouverte ? demanda Ti.

— Elle n’était pas scellée, Excellence. Je l’ai déroulée pour vérifier qu’elle ne contenait aucun message soustrait aux registres.

— Qu’avez-vous vu ?

— Des fils colorés. Un motif d’ouvrière. Je l’ai rendu.

Tao Gan posa le pinceau repêché devant le juge. Son manche de bambou paraissait plus épais que nécessaire. Une ligne circulaire indiquait qu’une extrémité pouvait être retirée. Ti lui fit signe de ne pas l’ouvrir sur place.

Han Yuemei fut conduite dans la cour au milieu de l’après-midi.

Elle vit le corps sous la toile. Ses doigts se crispèrent, puis elle s’inclina devant Ti. Le bleu répandu sur la natte reflétait la lumière jusque sur son visage.

— Vous avez envoyé hier une bande à Meng Yuan, dit le juge.

— Oui, Excellence.

— Pourquoi ?

— Il m’avait demandé un exemple de lisière pour comparer les comptes des ateliers.

— L’avez-vous rencontré après la fermeture du magasin ?

Han ne répondit pas immédiatement.

— Non, Excellence.

— Savez-vous pourquoi il s’est rendu dans l’annexe ?

— Non.

Son démenti était net. Son trouble l’était aussi.

— La bande que vous lui avez envoyée portait-elle un message ? demanda Ti.

— Seulement un motif de lisière.

— Qian Rui affirme l’avoir déroulée.

Han tourna brièvement les yeux vers le clerc. Son visage se referma davantage.

— Alors il a vu un travail de tisserande.

— Et Meng ?

— Meng savait ce qu’il avait demandé.

Elle refusait la vérité sans se réfugier dans une histoire détaillée. Ti aurait pu la faire conduire au yamen et prolonger l’interrogatoire. Il préféra conserver la contradiction. Un mensonge court laisse parfois moins de cachettes qu’un récit obtenu sous la contrainte.

Ti ne chercha pas à la briser devant les employés. Il lui demanda seulement de rester disponible au yamen et lui interdit de quitter Pou-yang. Han accepta sans protester. En passant près du corps, elle détourna les yeux pour la première fois.

Pei Suyin observait la scène depuis la galerie. Elle n’intervint pas.

Ma Jong revint de la cour extérieure avec une nouvelle difficulté. Le chariot à la roue réparée ne se trouvait plus dans son hangar. Bo Ren n’était pas rentré chez lui et aucun porteur ne l’avait vu depuis la nuit.

— Son dernier travail connu ? demanda Ti.

— Une course pour l’annexe, Excellence. Le trait figure sur sa tablette, mais pas le contenu. Sa sœur affirme qu’il devait rentrer avant la dernière ronde.

— Cherche-le. Ne le traite pas encore en fugitif devant le quartier.

— Bien, Excellence.

Tsiao Taï proposa de faire surveiller les bacs. Ti l’approuva et lui ordonna de diffuser la description du chariot aux portes de la ville. La roue boiteuse, jusque-là simple détail d’une livraison familiale, devenait la seule trace mobile de la nuit.

Ma Jong avait déjà interrogé la sœur de Bo. Selon elle, le porteur ne possédait ni cheval de voyage ni argent suffisant pour quitter le district. Il avait pourtant emporté sa tablette de courses et une veste épaisse. Son départ pouvait être une fuite préparée, une livraison nocturne prolongée ou la crainte d’être accusé dès que le corps serait découvert.

— Trouve d’abord le chariot, dit Ti à Ma Jong. Un homme peut mentir sur sa destination. Une roue endommagée ment moins bien sur son passage.

Ma Jong s’inclina et partit avec deux agents.

Lorsque les dépositions furent terminées, Ti autorisa la plupart des ouvrières à partir. Gao protesta contre la fermeture complète de l’annexe. Le juge maintint seulement la cuve numéro trois, la cour de rinçage et le bureau des sceaux sous garde. Le reste du magasin pourrait reprendre un travail limité le lendemain.

— Aucun groupe ne sera arrêté, annonça-t-il assez fort pour être entendu dans la cour. Je n’accuserai ni les tisserandes, ni les teinturiers, ni les porteurs à la place d’un individu. Quiconque sait quelque chose peut se présenter au yamen sans craindre d’être détenu pour son métier.

La déclaration calma quelques voix. Elle en inquiéta d’autres.

Ti fit transporter le corps dans une pièce propre de l’annexe. Le médecin du district, requis par le yamen pour remplir la fonction de Contrôleur des Décès, devait arriver avant la nuit. Deux écrans furent installés devant la porte. Hong conserva les vêtements, le pinceau et les fragments du sceau sous inventaire. Tao Gan resta auprès de la cuve pour examiner le couvercle.

Le soleil descendait lorsque dame Lin se présenta.

Ti l’avait fait prévenir de la mort, mais il ne lui avait pas demandé de venir. Elle était accompagnée d’une servante âgée et portait une robe simple. Il la reçut sous la galerie, à l’écart des employés.

— Vous ne devriez pas rester ici après la fermeture, dit-il.

— Vous m’avez envoyée hier chercher les comptes des femmes. L’une d’elles vient de mentir devant vous et l’homme qui lui écrivait est mort. Je ne crois pas que mon rôle soit terminé.

Ti lui résuma l’état de l’enquête : la cuve scellée, le passage de Meng vers l’annexe, la bande envoyée par Han et la disparition de Bo.

Dame Lin regarda la toile tachée qui recouvrait le corps.

— L’a-t-on lavé ?

— Non.

— Alors je souhaite le voir avant qu’on le fasse.

— Le Contrôleur des Décès arrive.

— Il cherchera d’abord les blessures et les signes qu’il connaît. Je voudrais observer ce que l’indigo a couvert et ce qu’il n’a pas atteint.

Ti savait qu’elle avait assisté à plusieurs examens difficiles et retenu des détails que les hommes du yamen jugeaient indignes d’un rapport. Elle connaissait aussi les usages des ateliers mieux que le médecin. Il lui demanda cependant si elle mesurait la nature de la scène.

— Je ne confonds pas un corps avec une énigme, répondit-elle. C’est précisément pourquoi je veux le voir.

Il lui accorda l’accès.

Dans la pièce, une lampe brûlait près de la tête de Meng. Dame Lin fit retirer la toile jusqu’aux épaules. Elle ne toucha d’abord à rien. Elle observa les cheveux, les paupières, la bouche et la couleur prise par la robe. Le visage et les mains étaient uniformément bleus. Sous le menton, là où le col avait serré la peau, la teinte était moins profonde.

Elle demanda une coupe blanche.

Avec l’aide de la servante, elle tourna légèrement la tête du mort et pressa doucement le haut de sa poitrine. Un peu de liquide s’écoula entre les lèvres. Dans la coupe, il parut presque transparent. Quelques filaments pâles flottaient à la surface; aucune traînée bleue ne s’y mêlait.

Dame Lin sentit le liquide sans l’approcher trop près, puis examina l’intérieur de la bouche.

Ti attendait derrière elle.

— Qu’avez-vous trouvé ?

Elle reposa la coupe.

— Cet homme a été noyé, mais pas dans cette couleur.