chapitre 2 le paravent de soie

Publicado el 26/07/2026 por Pascal

LE PARAVENT DE SOIE

Chapitre Deux

Le banquet du marchand Fan


Le soir du banquet, la résidence du marchand Fan brillait de mille lumières comme un phare au cœur de la nuit de Lan-fang.

Le juge Ti, vêtu de sa robe de cérémonie couleur de jade sombre, gravit les marches de pierre blanche qui menaient au portail principal. Ma Jong le suivait à deux pas, vêtu de sa tunique de toile brune, son bâton de bois ferré à la main. Il avait troqué son air bourru pour une expression neutre, mais ses yeux parcouraient la rue, les toits, les fenêtres, avec une vigilance que seuls ceux qui le connaissaient bien pouvaient déceler.

La résidence du marchand Fan était une demeure qui ne passait pas inaperçue. Le portail, large de douze pieds, était sculpté de dragons et de phénix entrelacés, peints en rouge et or. Des lanternes de soie, alignées le long de l'allée, projetaient une lumière chaude sur les pavés. Au-delà du portail, on apercevait une cour intérieure plantée de bambous et de pins nains, au centre de laquelle un bassin de pierre abritait des poissons rouges dont les écailles luisaient dans l'eau sombre.

Un serviteur en tunique bleue, les mains jointes, les accueillit avec une révérence profonde.

— Votre Honneur, le maître vous attend. Veuillez me suivre.

Il les conduisit à travers la cour, puis par un couloir bordé de colonnes laquées de rouge, jusqu'à la salle du banquet. Le juge Ti observait chaque détail : la qualité des sculptures sur les poutres, l'entretien des jardins, le nombre de serviteurs qui croisaient leur chemin. Le marchand Fan ne manquait pas de moyens, et il aimait le montrer.

La salle du banquet était vaste et magnifiquement décorée, éclairée par une demi-douzaine de lampes en forme de lotus qui diffusaient une lumière dorée et tamisée. L'encens au santal embaumait l'air, mêlé à une odeur subtile de nourriture et de vin. Au fond de la salle, un petit orchestre de trois musiciens jouait doucement — un pipa, une flûte de bambou et un luth. Leurs mélodies flottaient dans l'air comme des rubans de soie.

Le regard du juge Ti fut immédiatement attiré par les paravents qui entouraient l'espace central. Quatre grands panneaux de soie peinte, chacun large d'environ deux pieds et haut de six, représentaient une scène de chasse impériale : l'empereur à cheval, suivi de ses fauconniers et de ses gardes, poursuivait un tigre dans une forêt de pins séculaires. Les couleurs étaient éclatantes — rouges vermillon, ors brillants, verts profonds. La soie était tendue sur des cadres de bois laqué, et l'ensemble formait une barrière élégante entre la table des convives et le reste de la salle.

Le marchand Fan s'avança pour accueillir le juge Ti. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, à la silhouette épaisse et au visage large, encadré par une barbe grise soigneusement taillée. Il portait une robe de brocart violet sur laquelle des fils d'argent dessinaient des nuages et des grues — un vêtement qui devait coûter le salaire d'un ouvrier pendant une année entière. Ses manières étaient onctueuses, sa voix trop cordiale, et son sourire un peu trop large pour être sincère.

— Votre Honneur, dit-il en s'inclinant avec une déférence qui frôlait l'excès, me fait un immense honneur en acceptant ma modeste invitation. C'est une joie pour notre ville de recevoir un magistrat d'une réputation aussi éclatante. J'espère que votre installation au yamen s'est bien déroulée ?

— Elle s'est déroulée aussi bien que possible, répondit le juge Ti avec une courtoisie égale, compte tenu de l'état dans lequel le précédent magistrat a laissé les lieux.

Fan cligna des yeux, imperceptiblement. La pique avait porté.

— Hélas, oui, dit-il en soupirant d'un air de circonstance. Le mandarin Wang nous a tous déçus. Mais je suis sûr que sous votre administration, Lan-fang connaîtra une ère de prospérité et de justice.

— C'est mon intention, dit le juge Ti.

Fan le prit par le bras avec une familiarité que le juge Ti trouva déplacée, mais il ne se dégagea pas. Il se laissa guider vers les autres convives.

— Permettez-moi de vous présenter les personnes qui ont l'honneur de partager notre table ce soir, dit Fan.

Le premier invité qu'il présenta était un homme maigre, au visage anguleux et aux yeux enfoncés, vêtu d'une robe sombre sans aucun ornement. Il se tenait un peu à l'écart, une tasse de vin à la main, et regardait la scène avec une expression qui pouvait passer pour de la réserve, mais que le juge Ti identifia immédiatement comme de l'hostilité rentrée.

— Le marchand Liu, dit Fan avec une cordialité qui sonnait faux. L'un des négociants en soie les plus respectés de notre ville. Un concurrent loyal, je dois dire.

Liu s'inclina brièvement, presque sèchement.

— Votre Honneur. Soyez le bienvenu à Lan-fang.

Sa voix était rauque, comme s'il n'avait pas l'habitude de parler beaucoup.

— Je vous remercie, répondit le juge Ti. J'ai entendu dire que le commerce de la soie est florissant dans votre ville. Vous devez en être fier.

— Le commerce est florissant pour certains, dit Liu avec un regard significatif vers Fan. Pour d'autres, il est devenu plus difficile.

Fan rit, un rire un peu forcé.

— Liu est un homme d'honneur, Votre Honneur. Il préfère les affaires loyales aux arrangements. C'est une qualité, certes, mais dans le commerce, il faut parfois savoir être flexible.

— La loyauté n'a pas de prix, dit le juge Ti. Quelle que soit la flexibilité qu'on y gagne.

Liu le regarda avec une lueur de surprise — et peut-être de gratitude — dans ses yeux enfoncés.

Fan, sentant que la conversation prenait une tournure qui ne lui plaisait pas, s'empressa de présenter l'invité suivant. Il s'agissait du mandarin Chen Yu-tsai, adjoint aux impôts.

Chen Yu-tsai était un homme d'une quarantaine d'années, au visage poupin et aux joues pleines, dont les doigts boudinés étaient ornés de plusieurs bagues — une en jade, une en or, une en argent. Il portait une robe de soie bleu sombre, de bonne facture, et son sourire était celui d'un homme satisfait de lui-même et de sa position.

— Chen Yu-tsai, dit Fan d'un ton qui se voulait respectueux. Le pilier de notre administration fiscale. Sans lui, le commerce de la soie ne serait pas ce qu'il est.

Chen s'inclina avec une onctuosité qui égalait celle de Fan.

— Votre Honneur, c'est un honneur. J'ai beaucoup entendu parler de votre réputation. On dit que vous êtes un magistrat d'une intégrité sans faille, et que vos enquêtes sont menées avec une rigueur qui force l'admiration.

— On en dit beaucoup, répondit le juge Ti d'un ton neutre. La réputation est une chose fragile, qui ne résiste pas toujours à l'examen des faits. Mais je m'efforce de faire mon devoir.

— Naturellement, naturellement, dit Chen en hochant la tête d'un air entendu. Nous faisons tous notre devoir, chacun à notre manière.

Le juge Ti soutint son regard un instant. Il y avait dans les yeux de Chen quelque chose de calculateur, une intelligence qui évaluait, jaugeait, mesurait l'interlocuteur. Cet homme n'était pas un simple fonctionnaire — c'était un joueur.

Fan présenta ensuite un homme d'un tout autre genre : un moine bouddhiste, vêtu d'une robe de bure brune usée, le crâne rasé, un chapelet de perles de bois à la main. Il se tenait un peu en retrait, les yeux baissés, et paraissait aussi peu à sa place dans cette salle luxueuse qu'un moineau dans une cage dorée.

— Frère Jing, dit Fan. Il est le gardien du temple de la Montagne Prospère, qui surplombe notre ville. Sa sagesse est connue dans toute la région, et j'ai pensé qu'il serait bon d'avoir une présence spirituelle à notre table.

Le moine leva les yeux et inclina la tête avec une humilité qui parut sincère au juge Ti.

— Le marchand Fan est trop généreux, dit-il d'une voix douce, presque murmurée. Je ne suis qu'un modeste serviteur du Bouddha. C'est moi qui suis honoré d'être invité à une table aussi distinguée.

Le juge Ti observa le moine avec une attention particulière. Sa présence dans ce banquet de riches marchands était intrigante. Un moine n'avait pas sa place dans une réunion de commerçants et de fonctionnaires, à moins d'y avoir une raison particulière. Et le moine, sous son air humble, avait le regard perçant de quelqu'un qui ne perdait rien de ce qui se passait autour de lui.

Les autres convives étaient trois notables locaux — des propriétaires terriens et des marchands moins importants — que Fan présenta rapidement, sans s'attarder. Le juge Ti leur accorda à peine un regard. Ses deux cibles étaient Fan et Chen.

On le conduisit à la place d'honneur, face à la salle et dos au paravent principal. Ma Jong se posta discrètement près de la porte, à l'écart des convives, son bâton appuyé contre le mur. Il croisa les bras et prit l'air impassible d'un garde qui attend, mais ses yeux parcouraient la pièce sans cesse, notant chaque détail.

Le banquet commença.

Les serviteurs apportèrent les premiers plats sur des plateaux de laque noire : des tranches de canard laqué disposées en éventail, accompagnées de crêpes fines et de sauce aux prunes ; des boulettes de crevettes parfumées au gingembre ; des rouleaux de printemps dorés et croustillants. La conversation s'anima autour de la table. Fan parlait du commerce de la soie, de la qualité de la récolte de l'année, des nouvelles routes qui s'ouvraient vers l'Ouest. Chen renchérissait, vantant l'efficacité du bureau des impôts et les recettes croissantes de la ville.

Liu restait silencieux, buvant plus que de raison. Frère Jing mangeait avec modestie, hochant la tête aux propos des autres sans jamais prendre la parole le premier.

Le juge Ti, tout en participant poliment à la conversation, observait. Il observait la façon dont Fan touchait le bras de Chen en parlant, avec une familiarité qui trahissait une relation plus étroite que la simple cordialité commerciale. Il observait la façon dont Chen évitait le regard de Liu, comme s'il craignait d'y lire un reproche. Il observait le moine, qui regardait les convives à la dérobée, ses doigts comptant machinalement les perles de son chapelet.

Les plats se succédèrent : un poisson entier cuit à la vapeur, nappé d'une sauce aigre-douce ; des légumes sautés aux châtaignes d'eau ; une soupe aux nids d'hirondelle, claire et parfumée ; du porc braisé aux épices. Chaque plat était une œuvre d'art culinaire, présenté avec soin, et le vin de riz aux fleurs de prunier coulait à flots.

Le juge Ti mangea modérément, goûtant chaque plat avec précaution. Il avait appris à se méfier des banquets dans les villes inconnues. Non pas qu'il craignît un empoisonnement — mais un homme qui mange trop perd sa lucidité.

— Votre Honneur, dit Fan en levant sa coupe, permettez-moi de porter un toast à votre arrivée à Lan-fang. Que votre séjour parmi nous soit long, prospère et couronné de justice.

Les convives levèrent leurs coupes. Le juge Ti leva la sienne, but une gorgée, et reposa la coupe.

— Je vous remercie, marchand Fan. J'espère que mon séjour sera en effet couronné de justice. C'est la seule couronne à laquelle j'aspire.

— Bien dit, bien dit ! s'exclama Fan.

C'est à ce moment que Dame Fan fit son entrée.

Elle traversa la salle comme une apparition, et le silence se fit immédiatement autour de la table.

Sa robe de soie bleu pâle, brodée de fils d'argent représentant des fleurs de prunier, flottait autour d'elle à chacun de ses pas. Ses cheveux noirs étaient relevés en un chignon haut, maintenu par des épingles de jade et d'or. Son visage était d'une beauté saisissante — des sourcils finement arqués, des yeux en amande d'un noir profond, des lèvres pleines et rouges comme des pétales de cerisier. Elle avançait avec une grâce naturelle, le port de tête altier d'une femme consciente de son pouvoir.

Fan se leva, visiblement fier de l'effet que produisait sa concubine.

— Votre Honneur, permettez-moi de vous présenter la lumière de ma maison. Dame Fan.

Dame Fan s'inclina devant le juge Ti avec une grâce parfaite, ses mains jointes à hauteur de la poitrine.

— Votre Honneur, dit-elle d'une voix mélodieuse, douce comme le miel. Quelle joie de vous recevoir dans notre demeure. J'espère que le banquet est à votre goût.

— Il est excellent, répondit le juge Ti. Votre maison est magnifique, et votre réputation vous précède.

Dame Fan sourit, mais le juge Ti perçut une tension dans ses épaules, une raideur dans son maintien que la grâce de ses mouvements ne parvenait pas tout à fait à masquer. Ses yeux parcouraient la salle avec une rapidité qui trahissait une vigilance nerveuse.

Elle prit place près de Fan, face au juge Ti. La conversation reprit, mais le juge Ti remarqua immédiatement les regards qui s'échangeaient entre Dame Fan et Chen Yu-tsai. Ils étaient furtifs, rapides, mais chargés d'une signification qui n'échappa pas au magistrat. Chen regardait la concubine avec une insistance que la simple courtoisie n'expliquait pas. Et Dame Fan, bien qu'elle feignît de regarder ailleurs, tournait imperceptiblement la tête vers lui, comme une fleur vers le soleil.

Le dîner se poursuivit. Le vin continua de couler. La tension dans la salle, à peine perceptible au début, se faisait plus présente à mesure que la soirée avançait. Liu buvait de plus en plus, ses regards vers Fan et Chen devenaient de moins en moins dissimulés. Frère Jing priait entre les plats, ses lèvres remuant en silence. Les notables échangeaient des propos insignifiants sur la pluie et les récoltes.

Le juge Ti but son vin à petites gorgées, parlant peu, observant tout. Il nota la façon dont les doigts de Fan tambourinaient sur la table lorsqu'il était nerveux. Il nota la façon dont Chen caressait sa coupe du bout des doigts, un geste presque amoureux. Il nota la façon dont Dame Fan évitait de regarder son maître, comme si elle craignait d'y lire quelque chose.

Au moment du dessert — des gâteaux de riz fourrés à la pâte de haricot rouge, servis avec du thé parfumé — Dame Fan se leva et annonça d'une voix claire :

— Permettez-moi de servir moi-même le vin d'honneur. C'est une tradition dans notre maison. La maîtresse des lieux offre la dernière coupe à chaque convive, en signe de respect et d'hospitalité.

Fan sourit, apparemment satisfait de cette marque d'attention.

— Ma concubine a raison, dit-il. C'est une tradition que nous tenons de ma défunte épouse. Elle ajoute une touche personnelle à nos réceptions.

Dame Fan prit la bouteille de vin des mains d'un serviteur. Elle se déplaça autour de la table avec une grâce mesurée, servant d'abord les notables mineurs, qui la remercièrent avec des sourires embarrassés. Puis elle servit Liu, qui la regarda avec une admiration mal dissimulée, mais ne dit rien. Puis Frère Jing, qui inclina la tête avec gratitude mais garda les yeux baissés.

Elle arriva devant Chen Yu-tsai.

Leurs regards se croisèrent. Un instant — un instant trop long, trop chargé de signification. Le juge Ti le vit. Il vit aussi que Fan le vit. Et il vit que Fan serra la mâchoire.

Dame Fan prit une coupe propre sur la table. Elle la remplit de vin avec une main qui ne tremblait pas. Puis elle la tendit à Chen avec un sourire qui semblait sincère.

— Pour vous, mandarin Chen. Que cette coupe vous apporte santé et prospérité.

Chen prit la coupe. Il leva les yeux vers elle, soutint son regard, et sourit.

— Merci, Dame Fan. Vous êtes trop aimable.

Il porta la coupe à ses lèvres. Il but.

Puis il s'étrangla.

Sa main lâcha la coupe, qui se brisa sur le sol en trois morceaux nets. Il porta les deux mains à sa gorge, les yeux écarquillés, la bouche ouverte sur un cri qui ne vint pas. Son visage vira au rouge, puis au violet, puis au bleu. Il émit un son rauque, un gargouillement, et bascula en avant, s'effondrant sur la table avec un bruit sourd qui fit trembler les plats et les coupes.

Pendant un instant, personne ne bougea. La scène était trop soudaine, trop incompréhensible pour que l'esprit l'assimile.

Puis Dame Fan poussa un cri perçant et recula, les mains tremblantes, heurtant le serviteur qui se tenait derrière elle.

Fan se leva d'un bond, renversant sa chaise.

— Chen ! Chen ! Qu'est-ce que... ?

Il fit un pas vers le corps affalé, mais le juge Ti leva la main et dit d'une voix ferme, posée, qui porta dans le silence de mort qui avait subitement envahi la salle :

— Ne touchez à rien. Personne ne bouge.

Il se leva avec une lenteur délibérée, contourna la table, et s'approcha du corps. Il se pencha, examina le visage de Chen Yu-tsai sans y toucher. Les pupilles étaient dilatées au maximum, ne réagissant plus à la lumière. La peau autour des lèvres était déjà bleutée. Une écume légère, mêlée de sang, coulait du coin de la bouche. Il posa deux doigts sur le cou, à la recherche du pouls. Rien.

Il se redressa et balaya la salle du regard. Les convives étaient figés comme des statues de sel. Dame Fan s'était appuyée contre le mur, le visage décomposé, les mains couvrant sa bouche. Fan était pâle comme un linge, ses mains tremblaient si fort qu'il les avait enfoncées dans ses manches pour les cacher. Liu regardait la scène avec un mélange de stupeur et de quelque chose qui ressemblait à de la satisfaction. Frère Jing s'était levé, les yeux fermés, récitant une prière à voix basse, les doigts courant sur son chapelet.

Le juge Ti s'accroupit près du corps. Il souleva délicatement la main de Chen, déjà raidie par la rigidité cadavérique. Les doigts étaient recourbés en griffe, comme si la mort l'avait saisi dans un ultime effort pour attraper quelque chose d'invisible. Il examina les ongles — légèrement bleutés, signe supplémentaire d'empoisonnement à l'arsenic. Il regarda les tessons de la coupe brisée, éparpillés dans le vin répandu. Le liquide formait une flaque sombre sur les dalles de pierre, et une odeur âcre, différente de celle du vin de riz ordinaire, s'en élevait.

— Ma Jong, dit-il sans se retourner. Envoie un serviteur chercher Tao Gan. Dis-lui d'apporter sa trousse et de venir immédiatement.

Ma Jong inclina la tête, entrouvrit la porte et transmit l'ordre à voix basse à un serviteur apeuré qui attendait dans le couloir.

Le juge Ti se redressa et regarda lentement chaque visage, l'un après l'autre. Il lut la peur sur celui de Fan, la panique sur celui de sa concubine, la haine mal dissimulée sur celui de Liu, la fausse sérénité sur celui du moine. Chacun portait un masque différent, mais tous cachaient quelque chose.

— En attendant Tao Gan, dit-il d'une voix qui ne tolérait aucune réplique, vous allez tous vous asseoir à vos places. Vous ne parlerez pas entre vous. Vous ne toucherez à rien. Et vous réfléchirez à ce que vous avez vu ce soir — car je vous interrogerai tous avant l'aube.

Ma Jong s'était déjà approché de la porte, bloquant toute sortie, son bâton fermement tenu à deux mains.

Le juge Ti parla d'une voix calme, qui contrastait violemment avec le tumulte des émotions dans la pièce.

— Que personne ne quitte cette salle. Ma Jong, ferme la porte à clé. Que les serviteurs restent dans la cour, sous la garde de tes hommes. Personne n'entre, personne ne sort sans mon autorisation expresse.

Il se tourna vers le corps de Chen Yu-tsai, qui commençait à se raidir dans la mort.

— C'est de l'arsenic. Une dose massive. Il était mort avant même de toucher le sol.

Le silence qui suivit ses paroles était plus lourd que tous les cris du monde. Les lampes continuaient de brûler doucement, projetant des ombres dansantes sur les paravents de soie où l'empereur poursuivait éternellement son tigre, indifférent au drame qui venait de se jouer sous ses yeux peints.


Fin du Chapitre Deux