chapitre 1 le paravent de soie 3
LE PARAVENT DE SOIE
Chapitre Premier
La cité de la soie
Le convoi du magistrat Ti franchit la porte méridionale de Lan-fang alors que le soleil déclinait derrière les collines de l'Ouest, et le juge Ti, soulevant le rideau de son palanquin, observa la ville qui s'offrait à lui avec cette attention particulière qu'il portait à tout ce qu'il voyait pour la première fois.
Lan-fang était prospère. Cela se lisait sur les façades des maisons, peintes de frais, sur les enseignes des commerces qui débordaient d'étoffes et de marchandises, sur la foule dense qui emplissait les rues, sur la propreté des caniveaux et le nombre de boutiques encore ouvertes à cette heure. Une ville qui avait de l'argent, et qui ne craignait pas de le montrer. Mais le juge Ti, qui avait exercé dans quatre districts avant celui-ci, savait que la prospérité et la probité ne vont pas toujours de pair. Parfois, même, la première est la mesure du manque de la seconde.
Les regards des passants, lorsqu'ils croisaient le cortège officiel, étaient fuyants. Plusieurs conversations s'interrompirent sur son passage. Un marchand de légumes, qui chargeait sa charrette, se figea un instant avant de détourner les yeux. Ailleurs, une boutique ferma précipitamment sa porte — le bruit du verrou résonna dans la rue comme un aveu.
Le juge Ti laissa retomber le rideau et médita sur ce qu'il venait de voir. Une ville prospère mais méfiante. Un nouveau magistrat n'était jamais une bonne nouvelle pour ceux qui avaient des comptes à régler avec la justice — cela, il le savait depuis sa première affectation. Mais cette méfiance était-elle la prudence ordinaire des commerçants, ou bien le signe d'une inquiétude plus profonde ? Il était trop tôt pour le dire.
Ma Jong marchait à côté du palanquin, son bâton de bois ferré à la main, l'air vigilant. Il s'approcha du rideau.
— On ne nous aime pas beaucoup, Votre Honneur.
Le juge Ti sourit légèrement.
— C'est le contraire qui serait surprenant, répondit-il à voix basse. Un nouveau magistrat menace toujours ceux qui ont la conscience lourde. Ne t'en fais pas.
Ma Jong hocha la tête. Il connaissait son maître depuis assez longtemps pour savoir que celui-ci ne s'inquiétait pas des humeurs de la populace, pourvu que la justice fût rendue.
Le convoi traversa le quartier des marchands de soie. Le juge Ti rouvrit le rideau. Ce quartier était le plus animé de la ville, le plus riche, le mieux entretenu. Les enseignes de soieries se succédaient, peintes de caractères élégants, et des apprentis en tunique courte transportaient des rouleaux de tissu entre les boutiques et les entrepôts. L'odeur de la soie brute — une odeur subtile, légèrement animale, mêlée à celle du thé et de l'encens — flottait dans l'air du soir. On entendait le cliquetis des métiers à tisser dans les arrière-cours.
Le juge Ti observa les passants de ce quartier avec plus d'attention encore. Les marchands de soie étaient vêtus de robes de bonne facture, leurs mains étaient soignées, leurs démarches assurées. Ils appartenaient à cette classe de commerçants aisés qui, sans être lettrés, avaient accumulé assez de richesse pour s'offrir le respect — ou du moins l'apparence du respect. Mais sous cette surface, le juge Ti crut déceler une tension particulière. Les regards entre les boutiquiers étaient plus vifs, plus méfiants que ceux qu'il avait vus dans d'autres villes. La rivalité commerciale, sans doute.
Il se promit d'en savoir plus.
Tao Gan, qui chevauchait un peu en retrait, se porta à la hauteur du palanquin et inclina la tête.
— Votre Honneur, j'ai passé trois jours à Lan-fang avant votre arrivée, comme vous me l'aviez ordonné. Puis-je vous parler dès que nous serons installés ?
Le juge Ti considéra Tao Gan un instant. C'était un homme mince, au visage allongé et aux yeux vifs, que rien ne semblait surprendre. Avant de servir le juge Ti, il avait été escroc et joueur professionnel, et il avait conservé de cette époque une habileté à lire les hommes et les situations que le juge Ti appréciait grandement. S'il avait choisi d'attendre l'intimité du yamen pour s'exprimer, c'est que ses découvertes ne pouvaient pas être dites à voix haute dans la rue.
— Bien, dit le juge Ti. Nous parlerons dès mon installation.
Le convoi poursuivit sa route. Lan-fang défilait sous les yeux du juge Ti : des ruelles étroites où serpentaient des enfants et des chiens, une place de marché où l'on vendait de la volaille et des poissons, un temple bouddhiste dont la toiture rouge s'élevait au-dessus des toits de tuiles grises, une maison de thé d'où s'échappaient des rires et la musique d'un pipa. Chaque image se gravait dans sa mémoire, chaque son, chaque odeur. Le juge Ti avait appris, au fil des années, que les détails les plus insignifiants d'une ville étaient parfois les plus révélateurs.
Le yamen de Lan-fang se dressait au bout d'une large avenue, flanqué de deux lions de pierre aux gueules menaçantes. C'était une construction imposante, bâtie selon le plan traditionnel : une grande porte peinte en rouge, une cour intérieure, la salle d'audience au centre, les bureaux à gauche, les quartiers d'habitation à droite. Mais le juge Ti remarqua immédiatement les signes de négligence. La peinture des portes s'écaillait, les tuiles du toit n'avaient pas été remplacées après l'hiver, et le seuil de la porte était creusé par les ans sans qu'on eût pris la peine de le rafistoler.
Le précédent magistrat — un certain Wang, si le juge Ti se souvenait bien du rapport officiel — avait été rappelé à la capitale pour « gestion irrégulière des fonds publics », ce qui était une manière polie de dire qu'il avait été destitué pour corruption. Le juge Ti avait lu son dossier avant de quitter la capitale. Wang était un homme de soixante ans, sans éclat particulier, qui avait passé trente ans dans l'administration sans jamais se distinguer. Puis, soudainement, il s'était mis à dépenser bien au-delà de ses moyens — une maison plus grande, des meubles précieux, une seconde concubine. L'enquête de la Cour des Comptes avait révélé des caisses vides et des comptes frauduleux.
Le juge Ti se demanda, en descendant de son palanquin, si Wang avait agi seul ou s'il avait été corrompu par les marchands de Lan-fang. La réponse à cette question l'aiderait peut-être à comprendre ce qui l'attendait.
Le sergent Hong l'attendait dans la cour intérieure. C'était un homme trapu, au visage buriné par les années de service, dont la loyauté envers le juge Ti n'avait d'égale que son expérience du terrain. Il s'inclina avec respect.
— Votre Honneur, les appartements sont prêts. J'ai fait nettoyer le cabinet et les chambres. Ce n'est pas grand-chose, mais ce sera propre.
— Merci, sergent. Et Dame Lin ?
— Elle est déjà dans les appartements privés, Votre Honneur. Elle a fait porter vos bagages et elle prépare le thé.
Le juge Ti inclina la tête, satisfait. Sa première épouse, Dame Lin, avait le don de transformer n'importe quel lieu en un foyer habitable. Elle était avec lui depuis sa première affectation, et il savait qu'il pouvait compter sur son jugement autant que sur celui de ses lieutenants.
Le yamen, vu de l'intérieur, était encore plus délabré que le juge Ti ne l'avait imaginé. Les couloirs étaient sombres, les lampes à huile presque vides, les meubles recouverts de poussière. Quelques serviteurs âgés s'affairaient sans conviction, et deux gardes en uniforme fatigué montaient la garde devant la salle d'audience.
— Où sont les employés du tribunal ? demanda le juge Ti.
— Le précédent magistrat avait engagé son propre personnel, Votre Honneur. Tout le monde l'a suivi à la capitale. Il ne reste que ceux qui étaient trop vieux ou trop pauvres pour partir.
Le juge Ti garda le silence. Une ville prospère, un yamen à l'abandon, un magistrat destitué pour corruption. Le portrait qui se dessinait n'était pas flatteur.
Il se dirigea vers son cabinet.
La pièce était spacieuse, mais d'une sobriété qui confinait à l'austérité. Un bureau de bois sombre, une bibliothèque contenant une douzaine de volumes — des classiques confucéens, pour la plupart — et deux chaises pour les visiteurs. Les murs étaient nus, à l'exception d'un unique rouleau calligraphié suspendu derrière le bureau. Il représentait le caractère « justice », tracé d'une main ferme mais dépourvue de grâce.
Le juge Ti s'approcha du rouleau et l'examina un long moment. La calligraphie était correcte, sans plus. Le trait manquait de souffle, de cette énergie intérieure que les maîtres calligraphes appellent le « qi ». C'était le travail d'un homme appliqué mais sans talent — peut-être le précédent magistrat lui-même.
— La justice est une chose trop sérieuse pour être confiée à ceux qui n'ont que de l'application, murmura-t-il pour lui-même.
Il déroula l'un des rouleaux, prit son pinceau, et écrivit quelques caractères sur une feuille vierge. Ce n'était pas le moment de décorer son cabinet. Il replaça son pinceau et attendit.
Tao Gan entra le premier, après s'être assuré d'un coup d'œil que personne n'écoutait dans le couloir. Ma Jong le suivit, son bâton à la main, et le sergent Hong entra à son tour. Tsao Tai arriva quelques instants plus tard, les bras chargés de registres poussiéreux qu'il déposa sur le bureau avec un soupir de soulagement.
— J'ai passé la journée à examiner les archives du tribunal, Votre Honneur, dit Tsao Tai. Le précédent magistrat tenait sa comptabilité avec une méticulosité qui frise la manie.
— Explique-toi.
— Lorsqu'on veut cacher quelque chose dans des documents officiels, on a deux méthodes : supprimer l'information, ou la noyer sous un déluge de détails. Wang a choisi la seconde. Chaque amende, chaque jugement, chaque transaction est enregistrée avec une précision extrême. Il m'a fallu toute la journée pour trouver ce que je cherchais.
— Et qu'as-tu trouvé ?
Tsao Tai ouvrit un registre à une page marquée d'un signet de papier.
— Les permis d'exportation de soie, Votre Honneur. Lan-fang est le centre du commerce de la soie pour toute cette province. Chaque rouleau qui quitte la ville doit être accompagné d'un permis délivré par le bureau local des impôts. Or, j'ai compté vingt permis supplémentaires par rapport aux quotas officiels de la capitale. Vingt permis qui n'auraient pas dû exister.
Le juge Ti prit le registre et l'examina. Les chiffres étaient clairs. Vingt permis frauduleux représentaient une somme considérable — assez pour enrichir plusieurs hommes.
— Sais-tu qui délivrait ces permis ?
— Un certain Chen Yu-tsai, répondit Tao Gan avant que Tsao Tai eût le temps d'ouvrir la bouche. Mandarin adjoint des impôts.
Le juge Ti se tourna vers Tao Gan.
— Tu le connais ?
— Je me suis renseigné, Votre Honneur. Chen Yu-tsai est le fonctionnaire chargé des licences d'exportation. Il y a un an, il vivait modestement dans une maison louée. Aujourd'hui, il possède une résidence dans le quartier ouest, des meubles en bois précieux, et il entretient une concubine dont on dit qu'elle était chanteuse dans une maison de thé réputée.
— Une promotion rapide, commenta le juge Ti.
— Ou des revenus supplémentaires, dit Ma Jong avec un rire bref.
Le juge Ti ne répondit pas. Il se leva et fit quelques pas dans la pièce, les mains croisées dans le dos. Les révélations de ses lieutenants ne le surprenaient pas. La corruption était un mal endémique dans l'administration impériale, surtout dans les villes commerçantes où l'argent coulait à flots. Mais vingt permis frauduleux, cela dépassait la simple concussion. Cela ressemblait à une organisation.
— As-tu autre chose, Tao Gan ?
Tao Gan fouilla dans sa manche et en sortit une lettre pliée, rédigée sur un papier de soie épais bordé de fil d'or. Il la déposa sur le bureau.
— Cette lettre est arrivée au yamen ce matin, Votre Honneur. Elle vous est adressée.
Le juge Ti déplia la lettre avec soin. La calligraphie était élégante, tracée d'une main exercée. Il lut à voix haute :
— « Le marchand Fan présente ses respects au nouveau magistrat de Lan-fang et le prie de lui faire l'honneur de sa présence à un banquet donné en sa résidence, demain soir, à l'heure du Chien. Il espère que cette humble invitation sera agréée par le digne représentant de Sa Majesté Impériale. »
— Fan, répéta le juge Ti. Le plus riche marchand de soie de la ville, si j'ai bien compris ?
— Oui, Votre Honneur, confirma le sergent Hong. Il possède trois entrepôts, une résidence dans le quartier sud, et une clientèle qui s'étend jusqu'à la capitale. On dit qu'il est veuf et qu'il entretient une concubine d'une grande beauté.
— La même concubine que Chen Yu-tsai ? demanda le juge Ti.
Le sergent Hong parut troublé.
— Je n'avais pas fait le rapprochement, Votre Honneur. Mais vous avez raison. Si Chen Yu-tsai a une concubine qui était chanteuse dans une maison de thé, et que la concubine de Fan est également une ancienne chanteuse...
— Il se peut qu'il s'agisse de la même femme, ou de deux femmes différentes, dit le juge Ti. Mais la coïncidence mérite qu'on s'y attarde.
Il relut la lettre, les sourcils légèrement froncés. Quelque chose le gênait, sans qu'il pût dire quoi. Il la relut une troisième fois, plus lentement.
La porte s'ouvrit et Dame Lin entra, portant un plateau de thé. C'était une femme d'une quarantaine d'années, au visage paisible et aux manières posées. Ses yeux, d'un noir profond, étaient remarquablement vifs, et le juge Ti savait que peu de détails lui échappaient. Elle était sa première épouse depuis vingt ans, et bien qu'il eût deux autres épouses plus jeunes, Dame Lin restait celle dont il recherchait le conseil dans les moments importants.
Elle posa le plateau sur une table basse et servit le thé avec des gestes précis et économes. L'odeur du jasmin emplit la pièce.
— Votre Honneur, dit-elle en s'inclinant devant le juge Ti, j'espère que le voyage ne vous a pas trop fatigué.
— Le voyage était long, mais je me repose, répondit le juge Ti en s'inclinant légèrement. Merci, Dame Lin. Votre attention me touche.
Il s'adressait toujours à ses épouses avec respect, même après toutes ces années de mariage. C'était une question de principe autant que d'affection.
— Auriez-vous un instant pour examiner cette lettre, Dame Lin ? J'aimerais avoir votre avis.
Dame Lin prit la lettre que lui tendait le juge Ti, mais avant même de la lire, elle l'examina comme un artisan examine un outil. Elle passa le bout des doigts sur le papier, étudia les bords, la pliure, puis elle lut le texte en silence.
— Cette lettre a été écrite à la hâte, Votre Honneur, dit-elle enfin.
— Que voulez-vous dire ?
— Regardez les traits du pinceau. Ils sont réguliers, mais la pression n'est pas uniforme. L'encre est plus épaisse à certains endroits, comme si le calligraphe avait dû repasser sur ses traits. Et le bord du papier — ici, au coin supérieur droit — il est légèrement humide, comme si la lettre avait été écrite juste après avoir été pliée, ou bien dans une atmosphère chargée d'humidité. Une lettre préparée à l'avance aurait eu le temps de sécher correctement.
Le juge Ti prit la lettre et l'examina à son tour. Dame Lin avait raison. Les indices étaient subtils, mais ils étaient là.
— Pourquoi écrire une invitation à la hâte ? demanda-t-il, non pas à Dame Lin mais à lui-même. Un banquet est une affaire de courtoisie, qui se prépare à l'avance. Si Fan a rédigé cette lettre dans l'urgence, c'est que quelque chose l'a pressé.
— Ou quelqu'un, ajouta Tao Gan.
Le juge Ti but une gorgée de thé et laissa les saveurs emplir sa bouche. C'était un thé de bonne qualité, choisi avec soin. Dame Lin savait ce qu'elle faisait.
Le juge Ti reposa sa tasse et réfléchit un long moment en silence. La situation était claire dans ses grandes lignes, mais les détails lui échappaient encore. Il se tourna vers ses hommes.
— Demain, dit-il, nous irons à ce banquet. Ma Jong, tu viendras avec moi. Tao Gan, tu resteras à l'extérieur de la résidence. Observe les allées et venues, écoute ce qui se dit dans les rues. Ne te fais pas remarquer.
— Comptez sur moi, Votre Honneur.
— Tsao Tai, tu continueras à fouiller les archives. Cherche tout ce qui concerne le bureau des impôts, les permis d'exportation, et les relations entre le marchand Fan et le précédent magistrat. Il doit y avoir d'autres irrégularités.
— Oui, Votre Honneur.
Il se tourna vers le sergent Hong.
— Sergent, nous sommes à court d'hommes. Tu es le plus ancien et le plus expérimenté de mes officiers. Pendant que nous serons au banquet, je veux que tu mettes à l'abri les documents les plus sensibles des archives — les registres comptables et les dossiers d'exportation. Enferme-les dans un coffre et porte-le dans mes appartements privés. Ensuite, va au quartier de la garde municipale et vois si tu peux recruter quelques hommes de confiance. Le capitaine Li, de la garde locale, m'envoie ses respects par écrit — il se peut qu'il soit disposé à nous prêter deux ou trois soldats en attendant que nous ayons notre propre personnel.
Le sergent Hong inclina la tête.
— J'y veillerai, Votre Honneur.
— Et sergent — fais-toi accompagner par un des gardes. Ce yamen est une passoire, et je n'ai pas envie que le peu qu'il nous reste disparaisse pendant notre sommeil.
Le sergent Hong sourit brièvement.
— Comptez sur moi, Votre Honneur. Ils ne passeront pas.
Au-dessus du bureau, le caractère « justice » semblait trembler dans la lumière tremblotante de la lampe. Le juge Ti le regarda un long moment, perdu dans ses pensées.
— Votre Honneur, dit Ma Jong d'une voix plus basse que d'habitude, vous semblez préoccupé. Est-ce que quelque chose ne va pas ?
Le juge Ti sourit, mais son sourire n'atteignit pas ses yeux.
— Je pense à ce qui nous attend, Ma Jong. Un magistrat corrompu, des permis frauduleux, un fonctionnaire qui s'enrichit sans cause, et un marchand qui invite un inconnu à dîner dans l'urgence. Tous ces fils sont peut-être séparés, peut-être liés. Je ne sais pas encore. Mais une chose est sûre : à Lan-fang, l'air sent la soie et l'argent, mais il y a autre chose, en dessous. Quelque chose de plus lourd.
Il se tut un instant, puis reprit :
— Le confucianisme enseigne que le bon gouvernement repose sur la vertu de ceux qui gouvernent. Mais quand la vertu fait défaut, que reste-t-il ? Des lois, des procédures, des châtiments. Des hommes corrompus qui en remplacent d'autres. Un cycle sans fin.
— Vous avez la vertu, Votre Honneur, dit doucement Dame Lin.
Le juge Ti la regarda. Il y avait dans ses yeux une foi inébranlable, une confiance qui ne demandait pas de preuves. Il aurait voulu la mériter.
— Peut-être, dit-il. Mais la vertu d'un seul homme ne suffit pas à guérir une ville entière.
Il se leva et s'approcha de la fenêtre. La lune se levait au-dessus des toits de Lan-fang, éclairant les tuiles vernissées d'une lueur argentée. Le vent du soir apportait les odeurs de la ville — la poussière, l'encens, la cuisine, la soie. Quelque part dans une cour voisine, une femme chantait une berceuse.
La nuit était tombée, mais le travail ne faisait que commencer.
Fin du Chapitre Premier