chapitre 18 le rouleau marque

Publicado el 27/07/2026 por Pascal

Chapitre XVIII

Le rouleau marqué

Pei Suyin quitta le yamen sous une garde régulière.

L’ordre portait le sceau de Shen Zhaoqing et fut confirmé par l’un de ses secrétaires. Après l’attaque de la porte latérale, le commissaire ne voulait plus laisser une notable dans un pavillon dont les murs donnaient sur la rue. Il demandait son transfert jusqu’à une maison de pierre occupée par ses agents. Hong, retenu aux Neuf-Métiers, n’était pas là pour s’y opposer. Le capitaine du yamen ajouta deux hommes aux quatre gardes provinciaux et fit inscrire l’heure du départ.

Le convoi ne parcourut pas trois rues.

À l’approche du pont des Teinturiers, une charrette renversée bloquait le passage. Des porteurs prétendaient sauver des ballots du feu. Tandis que les gardes ordonnaient de dégager la voie, une embarcation légère sortit de l’ombre sous le pont. Deux hommes saisirent les brancards de la litière. Pei en descendit elle-même, traversa le parapet par un escalier de service et sauta dans la barque.

Les agents du yamen la poursuivirent. L’un reçut un coup de perche; l’autre parvint à couper une amarre, sans empêcher l’esquif de gagner le milieu du canal. Deux gardes provinciaux restèrent auprès de la litière. Les deux autres disparurent avec les porteurs.

La fuite avait donc utilisé un ordre véritable, puis une embuscade préparée. Shen n’avait pas ordonné l’évasion; il avait fourni à Pei le seul déplacement qu’elle ne pouvait obtenir du juge Ti.

L’esquif descendit plus vite que les lourdes barques chargées d’eau. À la hauteur des saules, il rejoignit la barge sans lanterne.

Lorsque la nouvelle parvint à Hong, le sergent fit retenir séparément les deux gardes provinciaux demeurés près de la litière. L’un avait reçu l’ordre directement du secrétaire de Shen; l’autre n’avait fait que suivre son supérieur. Les hommes du yamen confirmèrent que le sceau était intact et le mot de passe exact. Rien, dans la première partie du transfert, ne permettait de refuser.

En revanche, la charrette renversée portait un essieu réparé dans les ateliers de Gao et l’un des brancards de la litière avait été scié à l’avance, afin que Pei pût en sortir sans attendre que les porteurs la déposassent. Le piège ne s’était donc pas formé après l’ordre de Shen. Les hommes de Pei attendaient une occasion de déplacement et avaient préparé plusieurs rues.

Hong envoya au commissaire une copie du constat avec une question précise : quels agents connaissaient l’itinéraire avant le départ ? Il ne suspendit pas la poursuite pour obtenir la réponse. L’identité des deux gardes disparus serait établie plus tard; la barge ne bénéficierait pas de leur silence.

*

Tsiao Taï connaissait mieux les passages du canal que les plans du bureau des eaux.

Pendant les recherches sur les trajets de Bo, il avait interrogé les bateliers, mesuré les gués et noté les pieux qui demeuraient sous la surface à la saison basse. La barge pouvait emprunter le grand chenal vers le sud ou bifurquer vers le bac des Saules. Dans les deux cas, elle devait franchir la passe de la Pierre-Fendue, où un ancien quai avançait sur une rive tandis que les fondations d’un moulin rétrécissaient l’autre.

Une embarcation légère y passait entre les pieux. Une barge chargée devait suivre le chenal central et ralentir.

Tsiao Taï exposa son idée sur une tablette posée à même le sol. Ti l’écouta près de la cloison abattue, pendant que les derniers seaux circulaient derrière eux.

— Si nous courons le long de la rive, dit le lieutenant, ils nous verront et peuvent jeter la cargaison avant la passe. Il faut les attendre au poste de contrôle et les pousser vers nous depuis l’arrière.

Ti lui donna six hommes. Ma Jong en prit quatre dans une barque étroite libérée du transport de l’eau. Un batelier du yamen connaissait les courants. Leur tâche n’était pas d’aborder immédiatement, mais de rester hors de vue et d’empêcher la barge de revenir vers les quais incendiés.

Tsiao Taï partit par la rive avec deux agents pour préparer la passe. Il emporta une chaîne, des lanternes couvertes et le mandat que Ti venait de sceller contre Qian et Pei.

Le juge gagna le poste de la Pierre-Fendue dans une voiture rapide. Tao Gan l’accompagnait avec le procès-verbal rédigé avant la vente clandestine. Hong les rejoindrait dès que Gao, la bande originale et les blessés seraient en sûreté.

Au moment du départ, dame Lin conduisit Han jusqu’au juge. La tisserande avait le visage noirci par la fumée; elle tenait encore un fragment de lisière.

— Les bandes ont été séparées par année, dit dame Lin. Celle-ci correspond au groupe que Pei a retiré de la vente.

Ti lui demanda de retourner auprès du médecin.

— Votre témoignage sera nécessaire demain, madame Han. Cette nuit, vous avez déjà fait davantage que je ne vous avais autorisé.

Han s’inclina. Dame Lin répondit qu’elle veillerait à ce que la seconde partie de l’ordre fût mieux respectée que la première.

*

La barque de Ma Jong glissait sans lumière entre les berges.

Le lieutenant avait enveloppé les dames des avirons afin qu’elles ne heurtassent pas les tolets. Les hommes ramaient par séries courtes, puis laissaient le courant les porter. Devant eux, la barge se signalait seulement par le bruit lourd de sa coque et par une ombre plus noire que l’eau.

À la hauteur d’un embarcadère désert, une petite embarcation rejoignit le fugitif. Ma Jong reconnut l’esquif du pont des Teinturiers. Une silhouette monta à bord. La forme du manteau et la manière dont les hommes s’écartèrent ne laissèrent aucun doute : Pei venait de rejoindre sa cargaison.

Le lieutenant envoya l’un de ses agents à terre avec mission de prévenir Ti. Il continua avec trois hommes.

Sur la barge, Qian Rui recevait Pei près de la cabine arrière. Le Vieux Chou tenait la barre. Huit gardes privés se répartissaient entre les piles. Les rouleaux avaient été recouverts de sacs de grain et de caisses vides afin de donner au chargement l’apparence d’un transport ordinaire.

Le batelier du yamen murmura que le fugitif s’enfonçait davantage qu’au départ. Des pierres ou des caisses lourdes avaient été ajoutées sous les nattes. Ma Jong lui demanda si la barge pouvait quitter le chenal. L’homme montra deux rides parallèles sur l’eau : de chaque côté se cachaient des pieux de l’ancien moulin. Si le Vieux Chou tentait un détour avant la passe, il ouvrirait sa coque.

Un garde privé se rendit à la poupe avec une lanterne couverte. La barque du yamen se laissa dériver derrière une rangée de roseaux. L’homme éclaira le sillage, ne vit rien et revint à son poste. Ma Jong attendit que la distance s’allongeât, puis fit reprendre les avirons.

La poursuite ne consistait pas à aller plus vite. Il fallait rester assez près pour empêcher un retour, assez loin pour que les fugitifs crussent encore la voie libre. Lorsque le vent écarta la fumée des ateliers, la lune parut sur l’eau; les rameurs durent longer l’ombre de la berge. Ils parcoururent ainsi la dernière moitié de la distance jusqu’à la Pierre-Fendue.

Pei demanda si les registres avaient été détruits.

Qian lui montra une cassette et deux liasses. Il avait emporté la liste des groupes, plusieurs feuilles du magasin et les ordres de paiement de la maison Pei. Il affirma que le feu avait supprimé le reste. Elle lui ordonna de garder les pièces jusqu’au dernier poste : sans elles, les acheteurs en aval refuseraient peut-être les rouleaux dont les marques devaient encore être changées.

Ils ignoraient que la barque de Ma Jong suivait leur sillage.

*

La passe de la Pierre-Fendue semblait abandonnée.

Le poste de contrôle était une maison basse construite sur l’ancien quai. Tao fit ouvrir la salle des inspections. On y trouvait une table, une balance et des crochets utilisés pour déplacer les cargaisons. Ti plaça le procès-verbal du marquage sous la garde du chef de poste, qui le lut devant deux bateliers réquisitionnés comme témoins.

Le document décrivait un fin fil de cuivre noué autour d’une lamelle portant deux entailles, placé dans l’âme creuse d’un rouleau et refermé par un bouchon. Tao dessina le geste qu’il faudrait effectuer pour le retrouver.

— Nous ne cherchons pas une marque visible, expliqua-t-il. L’enveloppe peut être changée, le fil rouge coupé et le numéro gratté. L’âme doit être ouverte à ses deux extrémités. La lamelle se trouvera attachée au fil; si le fil a été rompu, ses deux fragments resteront dans le bois.

Le chef de poste demanda comment ils reconnaîtraient le bon rouleau parmi une cargaison entière.

— Nous les ouvrirons tous.

Ti fit également préparer des corbeilles de roseau et des draps. Si Qian jetait des papiers à l’eau, les hommes du poste ne devaient pas se précipiter au hasard dans le chenal. Deux resteraient en aval avec un filet, deux utiliseraient les crochets depuis le quai. Le papier mouillé serait posé à plat, sans séparer les feuilles collées.

Tao examina ensuite les poids du poste. Plusieurs étaient faux, usés par des années de commerce. Il les fit écarter. La cargaison ne serait pas jugée sur son poids cette nuit, mais Pei ne devait pouvoir attribuer une irrégularité à des instruments douteux. Le chef du poste apporta son propre étalon, conservé dans une boîte scellée.

Chaque précaution paraissait ralentir l’interception. Elle empêchait surtout que l’action à venir transformât une preuve claire en querelle de procédures.

Tsiao Taï préparait pendant ce temps le chenal. Il fit tendre la chaîne entre un anneau du quai et une barque lourde amarrée derrière les fondations du moulin. La chaîne demeurait sous l’eau. Au signal, les hommes du moulin tireraient sur un cabestan et la lèveraient assez pour arrêter une coque, non pour la retourner.

Une seconde barque, remplie de pierres, fut placée contre le quai. Elle protégerait le poste si le pilote cherchait à l’éperonner. Tsiao Taï répartit les lanternes de façon que la barge ne les vît qu’une fois engagée dans la passe.

Peu avant la dernière veille, le messager de Ma Jong arriva. Pei était à bord.

Ti lut la note, puis fit ajouter au procès-verbal l’heure et le témoignage de l’agent. La fuite ne serait pas transformée plus tard en arrestation arbitraire sur un navire inconnu.

Un frottement de coque se fit entendre en amont.

*

À l’entrée de la passe, les lanternes s’ouvrirent toutes ensemble.

Tsiao Taï se dressa sur le quai et montra le mandat.

— Barge sans lumière, réduisez votre allure et présentez le registre de bord.

Le Vieux Chou répondit qu’il transportait du grain privé vers les villages du sud. Il poussa la barre afin de rester au centre du courant. La chaîne se leva derrière les pierres du quai. La proue la toucha et s’arrêta avec un bruit sourd.

Les gardes privés découvrirent leurs armes.

Ma Jong ordonna alors à ses rameurs de sortir de l’ombre. Sa barque se plaça derrière la poupe. La barge ne pouvait plus reculer sans la heurter.

Qian saisit la cassette. Il arracha les liasses, courut vers le bord et les jeta à l’eau. Le premier paquet s’ouvrit en touchant la surface. Des feuilles dérivèrent entre les coques. Un agent de Ma Jong plongea son crochet et en ramena plusieurs. Tao lança depuis le quai un filet à marchandises. La cassette, plus lourde, coula contre la chaîne et y resta prise.

Qian tenta de jeter une dernière tablette par-dessus la proue. Tsiao Taï la vit briller dans sa main et rabattit la passerelle du poste. La planche heurta le bord de la barge; le clerc recula et la tablette tomba sur le pont. Un garde posa le pied dessus, mais Ma Jong l’écarta lorsqu’il aborda.

Les feuilles repêchées furent immédiatement déposées sur les draps. L’encre commençait à diffuser. Tao saupoudra les bords de cendre sèche, non les caractères, puis fit glisser chaque feuille entre deux claies. Les numéros restaient lisibles. La tentative de Qian avait endommagé le compte sans rompre l’ordre des colonnes.

Pei apparut sous l’auvent.

— Cette cargaison appartient à ma maison, dit-elle. Elle est régulière et payée sur fonds privés. Votre Excellence interrompt un commerce légal sur la déclaration d’un porteur et d’une vieille femme.

— Présentez les titres, dit Ti.

Elle tendit un bordereau portant douze rouleaux des Métiers de la Compassion, six caisses de grain et quatre de thé. Le document était signé par un courtier. Les caisses de grain ne contenaient qu’une couche de sacs posée sur les étoffes; celles de thé étaient vides.

Le juge ordonna l’inspection.

Deux gardes privés tentèrent de couper la chaîne. Tsiao Taï fit avancer la barque de pierres et coinça la proue contre le quai. Le pilote lança alors la barge vers l’avant pour briser l’amarrage. La coque heurta la protection au lieu du poste; le choc renversa plusieurs hommes, sans ouvrir le passage.

Ma Jong aborda par la poupe.

Le premier garde leva un bâton ferré. Le lieutenant passa sous le coup et le poussa dans un amas de nattes. Ses hommes sautèrent derrière lui. Un deuxième garde tira un couteau; Ma Jong lui frappa le poignet avec sa perche. Les autres comprirent que la passe était fermée et que des archers du poste les visaient. Trois déposèrent leurs armes. Les deux derniers furent maîtrisés près de la cabine.

Le Vieux Chou abandonna la barre. Il demanda seulement qu’on ne laissât pas la barge se coucher sous le courant.

Tsiao Taï fit relâcher légèrement la chaîne. La coque vint se placer le long du quai. Ses hommes l’amarrèrent aux anneaux de pierre.

*

L’inspection dura jusqu’au bord du jour.

Les rouleaux étaient vingt et un, non douze. Certains portaient encore la marque privée de l’hospice; d’autres avaient reçu une enveloppe sans signe. Trois âmes avaient été remplacées. Tao les fit aligner sur le quai et ouvrit les bouchons devant Pei, Qian, le chef de poste et les bateliers témoins.

Au huitième rouleau, le crochet ramena un fil sombre.

Tao ne le toucha pas avec les doigts. Il demanda une pince, tira lentement et fit apparaître une boucle de cuivre. Une petite lamelle pendait au nœud. Elle portait deux entailles.

Le chef de poste compara l’objet au dessin lu avant l’arrivée de la barge. Les dimensions, le métal, le nœud et les entailles concordaient. Hong, arrivé entre-temps, reconnut son procès-verbal et fit apposer les signatures des témoins sans retirer le fil de l’âme.

Pei déclara que Tao avait pu marquer une pièce privée pendant la vente.

— C’est précisément ce qu’il a fait, dit Ti. Ce marquage établit que le rouleau examiné cette nuit dans votre hangar se trouve maintenant sur la barge que vous appelez régulière. Les lisières et les comptes vont en établir l’origine.

Les autres preuves établirent l’origine.

Sous l’enveloppe, la lisière avait été repliée, non coupée. Han y avait tissé le groupe de neuf traits, le fil rouge et les trois ondulations du bac. La série correspondait à celle qu’elle avait remise à Meng. Sur les feuilles repêchées, neuf numéros publics précédaient le même signe rouge. Le registre des bacs, apporté par Hong, indiquait le passage du chariot de Bo au troisième jour.

Trois comptes indépendants se rejoignaient dans un même rouleau : le magasin avait enregistré neuf pièces; Han avait conservé le signe de la dixième; le bac avait vu passer son transport.

Qian regarda les feuilles mouillées. Il ne protesta plus. Pei soutint encore que des employés avaient mêlé ces rouleaux à sa cargaison sans son ordre. Ti rappela qu’elle se trouvait elle-même à bord après avoir fui une garde régulière et que le papier découvert dans la cache de Gao liait le départ à la fermeture des deux chemins.

Il ne demanda aucun aveu.

Hong fit ensuite inventorier ce qui ne concernait pas directement le rouleau marqué. Sous la couche de grain se trouvaient les tablettes de paiement de trois courtiers, des bouchons neufs destinés aux âmes et deux jeux de marques privées. Dans la cabine de Pei, une bourse contenait les avances promises au Vieux Chou. Qian avait gardé sur lui la clé de la cassette prise dans la chaîne.

Chaque objet reçut un numéro et un témoin différent. Le Vieux Chou identifia sa bourse, sans pouvoir en expliquer l’origine. Les gardes privés reconnurent avoir été payés pour protéger une cargaison, mais quatre d’entre eux ignoraient la présence de Qian jusqu’au départ. Ti ordonna que leurs déclarations fussent recueillies séparément et limita leur responsabilité aux actes qu’ils reconnaissaient.

Les deux gardes qui avaient tenté de couper la chaîne furent liés. Les autres déposèrent leurs armes et restèrent sur le pont sous surveillance. Cette distinction, faite au moment même de l’arrestation, empêchait Pei de présenter ensuite tout l’équipage comme un groupe de témoins contraints par le yamen.

Hong passa les cordons d’arrestation aux poignets de Qian et de Pei. Ma Jong veilla à ce que les gardes privés fussent séparés des bateliers. Tsiao Taï fit inventorier les armes et les dommages causés au poste. Le Vieux Chou resta à la barre sous surveillance afin que la cargaison pût être ramenée sans danger.

Quand le ciel commença à pâlir, Ti regarda les rouleaux alignés sur le quai. La poursuite était terminée. Il restait à rendre l’ensemble compréhensible à ceux qui auraient intérêt à n’en retenir qu’une partie.

— Demain, dit-il à Hong, tu convoqueras tous les survivants devant la table de mesure : Han, Amei, Miaozhen, Bo, les gardes, les employés du magasin, Qian, Gao et Pei.

Il marqua une pause.

— Le commissaire Shen assistera lui aussi à la démonstration.