chapitre 08 le dixieme rouleau

Publicado el 26/07/2026 por Pascal

Chapitre VIII

Le dixième rouleau

Tao Gan réveilla le juge Ti avant l’aube.

Il ne s’excusa pas. Les hommes qui apportent une solution considèrent volontiers le sommeil des autres comme une dépense nécessaire.

— La butée possède bien deux positions, Excellence.

Ti le fit entrer dans son cabinet. Tao posa sur la table son dessin, deux chevilles et une corde marquée. Il avait obtenu de Gao Zhen la permission d’enlever la butée sous le regard des gardes. L’ancien trou découvert dans le bois n’appartenait pas à une pièce remplacée : il correspondait exactement à la fixation actuelle. En plaçant la butée dans ce trou, on raccourcissait la table d’un neuvième.

— La position actuelle donne la longueur réglementaire, dit Ti.

— Oui. Quelqu’un l’y a remise. Mais les rayures montrent qu’elle a glissé plusieurs fois entre les deux emplacements. Les marques claires sont récentes.

— Une table que l’on corrige avant une inspection.

— Ou une vieille réparation, si nous écoutons Gao.

Tao ne voulait pas que la découverte reposât sur son seul dessin. Il proposa une expérience. Ti exigea qu’elle fût publique, exécutée avec les instruments du magasin et des bandes identiques. Les responsables, les ouvrières et les représentants des ateliers verraient le résultat en même temps. On ne pourrait ensuite prétendre que le yamen avait inventé une différence dans une pièce fermée.

Ils partirent pour le magasin avant le premier signal du matin.

*

La grande salle de mesure avait été dégagée. Gao Zhen se tenait près de la table, accompagné de Qian Rui et de Wei Zhong. Pei Suyin avait demandé à assister au contrôle au nom des ateliers qu’elle finançait. Han Yuemei représentait les tisserandes. Hong apportait les registres. Ma Jong et Tsiao Taï encadraient les portes, moins pour empêcher une fuite que pour préserver l’ordre lorsque les conséquences deviendraient visibles.

Tao Gan montra d’abord la position réglementaire. La butée était fixée à l’extrémité de la table par deux chevilles. Une bande atteignait exactement le dernier repère.

Il retira les chevilles, souleva la pièce de bois et la fit glisser jusqu’à l’ancien trou. Les rayures s’alignèrent. La butée s’y logea sans modification. L’une des chevilles apportées par Gao la veille convenait à cette seconde position.

La table semblait toujours complète. Seul l’espace entre le premier repère et la butée avait changé.

— Cette fixation date d’une ancienne réparation, dit Gao. Les menuisiers ont dû se tromper avant de déplacer la pièce.

— Pourquoi l’erreur a-t-elle laissé des rayures récentes ? demanda Ti.

— Parce que le bois travaille. La butée peut avoir été déposée pour nettoyer la rainure.

L’explication était possible. Elle n’expliquait pas les rouleaux trop courts.

Ti ordonna l’expérience.

On apporta une longue pièce de toile commune, choisie hors des lots suspects. Tao la fit mesurer dans la position correcte. Les ouvriers marquèrent dessus neuf longueurs réglementaires successives sans la couper. La pièce totale représentait donc exactement ce qu’il fallait pour neuf rouleaux complets.

Puis Tao remit la butée dans la position courte.

Les ouvriers déroulèrent de nouveau la même pièce. Chaque fois que l’étoffe atteignait la butée rapprochée, Wei posa non pas la marque officielle, mais un petit trait de charbon. Neuf mesures furent ainsi reportées. Chacune paraissait complète à celui qui ne regardait que la table : premier repère, tissu tendu, butée atteinte.

Après le neuvième trait, une partie importante de la toile restait inutilisée.

Tao rétablit la butée réglementaire et posa ce reste sur la table.

Il atteignit exactement la longueur d’un rouleau complet.

La salle demeura silencieuse.

Ti ne permit pas que le résultat demeurât un tour exécuté par Tao Gan. Il choisit dans la foule un ancien tisserand, une ouvrière de l’hospice et un commis n’ayant pas travaillé sur les séries suspectes. Chacun vérifia la corde réglementaire. Chacun plaça ensuite la butée dans les deux positions. Les trois obtinrent la même différence.

On coupa enfin neuf bandes dans la position courte et on les empila sur la table. Isolément, le défaut de chacune semblait modeste : une longueur que l’œil pouvait attribuer à une tension différente. Réunies, les neuf parties manquantes couvraient toute la table. Elles formaient le dixième rouleau avec une évidence qu’aucun registre ne pouvait atténuer.

Han demanda qu’une délégation d’ouvrières s’approchât. Ti l’autorisa. Les femmes touchèrent les bandes, vérifièrent les lisières et comptèrent elles-mêmes les neuf manques. Leur colère se porta d’abord contre la table, objet familier auquel elles avaient confié leur travail.

— Ce bois a transformé notre longueur en dette, dit l’une d’elles.

— Le bois n’a rien décidé, répondit Ti. Quelqu’un a choisi sa position.

Cette précision évitait que l’instrument devînt le coupable commode d’hommes encore inconnus.

Ti demanda que l’on recommençât avec une corde, puis avec une bande différente. Le résultat fut le même. Lorsque la table retirait un neuvième à chaque rouleau, neuf rouleaux enregistrés ne consommaient que l’étoffe de huit. Sur une quantité destinée à produire neuf longueurs régulières, le manque accumulé laissait une dixième pièce entière hors des comptes.

— Les neuf rouleaux portent chacun un sceau, dit Hong. Le dixième n’a pas de numéro.

— Et personne ne le cherche, ajouta Ti, puisque les registres affirment que toute l’étoffe a servi aux neuf premiers.

Han Yuemei regardait les traits de charbon. Le motif reproduisait celui de sa lisière : neuf groupes, puis un élément séparé.

— Les ouvrières livrent une longueur véritable, dit-elle. Le magasin la transforme ensuite en neuf pièces trop courtes et en une pièce sans nom.

Gao protesta.

— L’expérience montre ce que la table permet, pas ce qui a été fait. Les mesures sont exécutées devant plusieurs employés. La butée actuelle est correcte.

— Elle l’est depuis que le déficit a été découvert, répondit Tao Gan.

Qian rappela que chaque rouleau possédait trois inscriptions concordantes. Wei affirma que ses marques n’avaient été posées qu’après validation des contrôleurs. Aucun ne niait le mécanisme; chacun niait la part de l’opération qui dépendait de lui.

Ti fit ouvrir deux autres rouleaux des pages signalées par Meng. Tous deux étaient courts. Puis il choisit une pièce plus ancienne, entrée avant les séries suspectes : elle atteignit la bonne longueur.

Le seul rouleau régulier de l’échantillon de la veille appartenait à ce stock antérieur. Les pièces déficitaires se concentraient dans des groupes plus récents.

— Combien ? demanda Pei Suyin.

Hong n’avait pas terminé le compte.

— Nous devons reprendre les pages une à une.

Pei regarda les séries tracées sur la tablette.

— Si tous ces groupes sont atteints, le déficit représente près de vingt-quatre rouleaux complets.

Elle avait donné le chiffre avant les scribes.

Ti tourna vers elle un regard calme.

— Comment l’avez-vous calculé si vite ?

Pei ne se troubla qu’un instant.

— Je fournis plusieurs ateliers. Je connais le volume des livraisons récentes et je viens de voir la proportion démontrée.

— Vous connaissez donc le nombre de rouleaux appartenant aux groupes suspects.

— Je connais les commandes que ma maison a financées.

L’explication pouvait être exacte. Elle révélait néanmoins que Pei possédait un compte assez précis pour estimer le manque sans consulter les livres du magasin.

Ti ordonna à Hong de vérifier le chiffre.

*

Ils transportèrent les registres dans une salle voisine. Hong avait déjà relevé les pages où Meng préparait ses additions. À première vue, les totaux variaient : dix-huit rouleaux, vingt-sept, trente-six, quarante-cinq. Tous étaient divisibles par neuf.

Les séries régulières plus anciennes se répartissaient sans cette constance.

Qian expliqua que les lots étaient souvent organisés selon la capacité des métiers ou des chariots. Neuf pouvait constituer une unité pratique. Gao ajouta que certaines claies recevaient neuf rouleaux. Wei rappela que ses marques étaient préparées par planches de neuf.

— Beaucoup de raisons de compter par neuf, observa Ti. Aucune de produire une longueur trop courte.

Hong reporta les groupes sur une grande feuille. Deux cent seize rouleaux appartenaient aux séries où la butée avait pu être déplacée. Si chacun manquait un neuvième, la somme des différences représentait vingt-quatre rouleaux réglementaires.

Le chiffre de Pei était exact.

Hong répartit les deux cent seize rouleaux selon les jours de contrôle. Les groupes de neuf ne correspondaient pas tous aux mêmes ouvriers. Gao supervisait la salle, mais les équipes de déroulement changeaient. Qian tenait le livre principal, tandis que Meng ou un autre commis préparait les sommes. Wei apposait presque toujours la marque; deux assistants l’avaient remplacé pendant ses absences.

Cette rotation rendait impossible une complicité consciente de tous. Plusieurs travailleurs avaient pu atteindre la butée sans savoir qu’elle occupait la mauvaise place : personne ne comparait la table à un étalon chaque matin. Pour maintenir le système sur plusieurs mois, il suffisait que quelques responsables contrôlassent la position, les écritures et le surplus.

Après presque chaque ensemble de neuf rouleaux, une pause apparaissait dans le registre : nettoyage, changement d’équipe ou transport vers la salle des marques. La pause donnait le temps de retirer la longueur restante avant le groupe suivant. Aucun document ne disait ce qu’elle devenait.

Ma Jong questionna les porteurs présents. Une pièce non roulée pouvait être mêlée aux chutes, aux emballages ou aux étoffes renvoyées vers l’annexe pour retouche. Le surplus n’avait pas besoin de franchir immédiatement la grande porte sous la forme d’un rouleau complet. Il pouvait quitter la table comme rebut, recevoir ensuite une âme de bois et réapparaître ailleurs sous une origine privée.

Le vol se produisait donc avant l’entrée dans les réserves. Les portes et les gardes protégeaient uniquement ce que la fraude avait décidé de leur confier.

Les deux rouleaux confiés à dame Lin provenaient de ces séries. Leur longueur manquante s’était répartie sur les cinq derniers vêtements. Le contrôle provincial avait découvert le même déficit dans une pièce encore scellée. Les faits qui avaient paru séparés devenaient les effets d’une seule mesure.

— Où se trouvent les vingt-quatre rouleaux ? demanda Ma Jong.

Personne ne répondit.

Ils ne pouvaient pas être dans les réserves officielles : aucun numéro ne leur avait été attribué. Ils pouvaient avoir été vendus, stockés dans un atelier privé ou envoyés par le canal. Pour les écouler régulièrement, il fallait leur donner une origine, une marque ou un acheteur disposé à ne pas poser de questions.

Ti pensa aux courses privées de Bo, aux comptes de l’hospice et aux passages des bacs. Le mécanisme de la table expliquait la naissance des rouleaux clandestins. Les trois comptes de Meng devaient expliquer leur circulation.

*

Gao demanda à présenter une défense formelle.

Il affirma que l’ancienne position résultait d’une erreur commise lors de la réparation suivant l’incendie. La butée avait été déplacée vers la bonne mesure et pouvait avoir été démontée depuis pour entretien. Les employés actuels, soutenait-il, ne sauraient répondre de rayures accumulées pendant dix ans.

— Qui peut déplacer cette pièce ? demanda Ti.

— Tout responsable de la salle possédant les outils.

— Qui l’a fait récemment ?

— Je l’ignore.

— Qui vérifie la longueur de la table avant le travail ?

— Le responsable de mesure.

— Vous.

Gao s’inclina.

— Oui, Excellence.

Il ne mentait peut-être pas sur l’origine ancienne du second trou. Il ne pouvait ignorer la position de la butée lorsque les séries avaient été contrôlées.

Ti interrogea Qian sur les pauses notées après chaque groupe. Le clerc les attribua au calcul des bordereaux. Les sommes étaient préparées par Meng, puis reportées sous son contrôle.

— Où restaient les chutes pendant ce calcul ?

— Dans la salle de mesure, Excellence.

— Qui autorisait leur enlèvement ?

— Gao Zhen ou un commis désigné.

Wei reconnut que la salle des marques recevait parfois les neuf rouleaux officiels avec un ballot de lisières et d’emballages. Il ne vérifiait pas ce ballot; son travail portait sur les pièces numérotées.

— Ainsi, dit Ti, l’étoffe excédentaire pouvait quitter la table comme une chute, traverser votre salle sans marque, puis gagner l’annexe.

— Elle le pouvait, Excellence. Cela ne prouve pas qu’elle l’a fait.

— Cela explique pourquoi chacun peut décrire une opération régulière sans décrire la même marchandise.

Qian soutint que les registres décrivaient ce que les contrôleurs lui remettaient. Wei répéta qu’il marquait les pièces déclarées conformes. Pei proposa d’avancer l’étoffe nécessaire afin que la livraison provinciale partît à temps, puis de se rembourser lorsque les responsables seraient condamnés.

Cette générosité aurait rendu le district débiteur de la personne qui connaissait déjà le montant du vol.

Ti refusa.

— Les rouleaux manquants existent quelque part. Je ne demanderai pas aux ateliers de les tisser de nouveau avant de les avoir cherchés.

Pei avertit que deux jours ne suffiraient pas. Ti lui répondit que cette objection serait transmise au commissaire Shen lorsqu’il arriverait.

À ce nom, le regard de la marchande changea très légèrement. Elle connaissait le commissaire ou ce qu’il représentait. Ti n’en demanda rien devant les autres.

Pei maintint que ses ateliers n’avaient acheté que des pièces accompagnées d’un compte privé. Tao Gan demanda à voir les marques et les bordereaux correspondants. Elle promit de les envoyer avant le soir, mais refusa une fouille immédiate de ses réserves sans ordre écrit. Ti fit rédiger l’ordre.

La marchande reçut le document sans protester. Son calme pouvait venir de l’innocence, d’une préparation suffisante ou de la certitude que Shen arriverait avant les agents du yamen.

*

Dans l’après-midi, Tao Gan inspecta les marques des lots suspects.

Les empreintes officielles étaient authentiques. La fraude ne nécessitait pas de faux cachet sur les neuf rouleaux trop courts. Elle utilisait le véritable appareil du magasin : table, contrôleurs, registre, marque et sceau. Les pièces clandestines, en revanche, devaient recevoir une autre identité avant d’être vendues. C’était peut-être là que les marques privées de l’hospice intervenaient.

Tao ne conclut pas encore. Miaozhen pouvait falsifier des marques pour ses propres raisons sans connaître la provenance du tissu.

Ma Jong et Tsiao Taï évaluèrent le volume recherché. Vingt-quatre rouleaux ne pouvaient rester longtemps cachés dans une pièce d’habitation. Même démontés en bandes, ils exigeaient plusieurs chariots et un lieu sec. Leur vente devait laisser des transports, des paiements et des acheteurs. Bo ne pouvait pas avoir accompli seul toutes ces courses sans que d’autres porteurs en voient une partie.

Ils dressèrent la liste des sorties privées des six derniers mois : bannières religieuses, commandes funéraires, étoffes rendues pour défaut, ballots de chutes et fournitures envoyées à l’hospice. Plusieurs trajets se terminaient près du bac des Saules. Les tablettes de Bo n’en indiquaient qu’une partie.

Le meurtre de Meng et la disparition du porteur devenaient deux obstacles posés sur la même route. Retrouver Bo pouvait conduire non seulement au transport du corps, mais aussi au marché des rouleaux sans numéro.

Ti rassembla ses hommes au yamen avant le soir.

Le premier mystère était résolu :

  • les rouleaux n’avaient pas été raccourcis dans les réserves;
  • les sceaux n’avaient pas été ouverts;
  • la table avait créé le déficit avant la fermeture;
  • neuf rouleaux officiels avaient fourni la matière d’un rouleau clandestin.

Les sceaux avaient donc protégé fidèlement des rouleaux déjà incomplets. Leur authenticité n’innocentait pas le magasin; elle marquait seulement la fin d’une fraude accomplie plus tôt.

Ti fit conserver côte à côte une bande réglementaire, une bande raccourcie et la longueur recomposée des neuf manques. Ces trois pièces accompagneraient désormais les registres. Même un fonctionnaire décidé à ne rien comprendre devrait commencer par regarder.

La solution rendait le crime plus vaste. Une seule personne aurait pu déplacer la butée. Elle n’aurait pas pu, seule, mesurer devant témoins, faire inscrire les longueurs, apposer les marques, retirer l’étoffe restante et la vendre. Le mécanisme exigeait soit plusieurs complices, soit une succession d’hommes qui avaient accepté de ne pas voir la même anomalie.

Meng connaissait probablement cette chaîne. Il était mort avant de la décrire.

Ti observa les noms alignés sur les feuilles. Le meurtre incitait à chercher une volonté unique; la fraude montrait au contraire un partage méthodique des tâches. L’un réglait le bois, un autre validait le chiffre, un troisième donnait au rouleau son apparence régulière. Entre eux se trouvaient des ouvriers qui n’avaient vu qu’une étape. L’enquête devrait séparer la connaissance, l’obéissance et la culpabilité, sans quoi les responsables se cacheraient derrière la foule de ceux qu’ils avaient utilisés.

Hong plaça sur la table les groupes de neuf. Ma Jong ajouta les courses privées de Bo. Dame Lin fit apporter la copie de la lisière où neuf traits bleus précédaient un rouge.

Les trois écritures se rapprochaient, sans encore nommer l’acheteur du surplus.

Tao Gan posa un doigt sur le dixième espace de son dessin.

— Si les neuf rouleaux sont ici, Excellence, où vend-on toujours le dixième ?

La table avait livré son procédé. Il restait à trouver ceux qui transformaient une longueur volée en marchandise régulière.

Ce commerce devait laisser ailleurs un second compte.