chapitre 11 le livre que l on porte

Publicado el 27/07/2026 por Pascal

Chapitre XI

Le livre que l’on porte

Au matin du sixième jour, le juge Ti se rendit à l’hospice pour faire lire un registre qui ne contenait aucun caractère.

Il se composait de six bandes de lisière posées entre deux tablettes. La première venait du pinceau de Meng. Trois autres avaient été recueillies dans les ateliers. Les deux dernières appartenaient à des étoffes vendues par la maison Pei. Hong avait ajouté, sur des feuilles séparées, les dates des groupes de neuf, les sorties privées et les passages connus au bac des Saules.

Hong portait les tablettes. Dame Lin et Madame Troisième accompagnaient le juge : leur présence permettrait aux femmes de parler sans être seules devant les hommes du yamen, et leur connaissance des motifs aiderait à traduire les usages des métiers. Deux agents de Tsiao Taï restèrent dans une maison de thé en face de la porte.

Ti avait laissé ses insignes dans la litière et limité l’audience à Hong. Le commissaire Shen ferait inspecter les ateliers avant midi. Une fois ses secrétaires installés parmi les métiers, les femmes parleraient moins librement.

L’hospice travaillait déjà. Le claquement des navettes emplissait la première salle. Miaozhen reçut les visiteuses avec une inquiétude qu’elle ne parvint pas à cacher. La présence de gardes, même laissés dans la rue, annonçait que les questions du yamen ne concernaient plus seulement des vêtements d’enfants.

Han Yuemei les attendait au fond de la salle. Elle avait disposé devant elle plusieurs lisières et trois petits registres de travail.

— Votre Excellence a apporté la bande de Meng ? demanda-t-elle.

Hong ouvrit les tablettes devant Ti.

— Et les dates auxquelles elle doit être comparée.

Han demanda que les autres ouvrières demeurassent présentes. Si elle expliquait leur méthode, elle ne voulait pas que sa parole pût ensuite être attribuée à la pression d’une audience secrète.

*

Les femmes qui travaillaient pour les grands ateliers ne voyaient jamais le registre public. Elles recevaient une quantité de fil, une commande et une date. Lorsqu’elles livraient la pièce, un commis inscrivait les mesures. L’ouvrière n’avait souvent aucun moyen de vérifier ce qui devenait son travail après la porte du magasin.

Elles avaient donc créé leur propre mémoire.

Chaque maîtresse de métier ajoutait à la lisière une combinaison discrète de fils et de nœuds. Le motif indiquait l’atelier, le jour de livraison, la nature du fil et parfois le nom de la femme ayant achevé la pièce. Une courte bande était coupée avant la remise et conservée à l’hospice. Les femmes incapables d’écrire pouvaient relire ces marques avec leurs doigts.

— Un registre peut être saisi, dit Han. Une lisière ressemble à un rebut.

Elle prit la bande de Meng. Les neuf traits bleus correspondaient à neuf rouleaux entrés au magasin comme pièces distinctes. Le fil rouge n’indiquait pas un dixième travail produit par les tisserandes. Il avait été ajouté plus tard, lorsqu’un surplus réapparaissait dans une commande privée.

— Comment le saviez-vous ? demanda Ti.

— Parce que les mêmes femmes avaient livré la quantité nécessaire à neuf rouleaux complets. Plus tard, une nouvelle pièce apparaissait chez un marchand sans qu’aucun métier ait reçu le fil pour la produire. Nous avons comparé les lisières et les dates.

Au début, les ouvrières avaient cru à des erreurs. Puis le motif s’était répété. Neuf livraisons publiques étaient suivies d’une pièce privée, souvent marquée du fil rouge fourni par une maison marchande. Han avait commencé à noter chaque série.

Madame Troisième aligna les bandes selon leur rythme. Les variations que dame Lin avait prises pour des ornements indiquaient des lieux. Un carré incomplet représentait le magasin. Deux nœuds rapprochés désignaient l’atelier où la pièce clandestine avait reçu une nouvelle apparence. Une ligne ondulée signalait le passage par l’eau.

— Et les trois nœuds envoyés par Meng ? demanda-t-elle.

Han prit une cordelette semblable et toucha chaque nœud.

— Le premier était le compte du magasin. Le deuxième, celui de l’atelier. Le troisième, celui du bac. Meng voulait que je prépare les trois pour la même série.

Ti choisit une seule série et demanda à Han de la lire sans regarder les feuilles de Hong. Elle donna le jour, l’atelier et le signe du bac. Hong ouvrit ensuite ses copies : un chariot de Bo avait franchi le canal au jour indiqué. La maison Pei avait peu après vendu davantage de coupons que les veuves n’en avaient produit.

Le juge fit choisir une seconde bande par Madame Troisième. Han la lut de la même manière. Le passage et la vente reparurent.

— Voilà les trois comptes de Meng, dit Ti. Le magasin dit ce qu’il a reçu; les femmes, ce qu’elles ont travaillé; le bac, ce qui a réellement circulé.

Il n’exigea pas que toutes les lisières fussent expliquées sur-le-champ. Certaines étaient incomplètes et plusieurs passages manquaient. Deux séries suffisaient à montrer que la méthode pouvait être vérifiée par d’autres que Han. Le fil rouge conduisait à la maison Pei; il restait à établir qui, dans cette maison, connaissait l’origine des pièces.

— Pourquoi n’avoir pas porté ces comptes au yamen ? demanda Madame Troisième.

Han regarda Amei, assise près d’une fenêtre.

— La dernière femme qui a porté un compte au yamen est devenue veuve. Le compte a brûlé et son mari a été déclaré coupable.

*

Miaozhen n’avait pas pris part à l’explication. Elle restait debout près de l’autel, les mains cachées dans ses manches.

Ti lui montra les marques privées relevées sur les rouleaux passés par l’hospice.

— Qui possède le bloc ?

L’abbesse demanda que les ouvrières les plus jeunes fussent envoyées dans la cour. Han refusa de partir elle-même. Miaozhen finit par ouvrir un coffre placé sous une image bouddhique.

Elle en sortit deux blocs gravés, une boîte de pigment et plusieurs reçus.

Les empreintes imitaient celles d’un petit atelier nommé les Métiers de la Compassion. Cet atelier avait existé autrefois, mais n’était plus reconnu par la corporation. Miaozhen utilisait sa marque pour vendre les pièces produites par les veuves.

— Elles achètent parfois leur propre fil avec le peu qu’elles gagnent, expliqua-t-elle. Elles tissent après les commandes de dame Pei. La corporation refuse ces pièces parce que les femmes ne possèdent pas de maître enregistré. Sans marque, aucun marchand ne les achète.

— Vous donnez donc une origine fausse à un travail réel, dit Ti.

— Je donne un nom à un travail que les bureaux refusent de voir.

Les revenus payaient la nourriture, les remèdes et l’entretien des métiers. Miaozhen ne s’enrichissait pas; ses comptes le montraient. Elle commettait néanmoins une falsification.

Ti demanda à Hong d’examiner les achats de fil et les distributions de nourriture. Les sommes produites par les véritables pièces des veuves entraient dans les dépenses de l’hospice. Les paiements correspondant aux rouleaux extérieurs étaient plus élevés et versés en espèces par des intendants. Miaozhen en avait consacré une part aux dettes du bâtiment et gardé le reste dans une jarre destinée aux hivers difficiles.

— Vous n’avez rien pris pour vous, constata Madame Troisième.

— Une fraude ne devient pas une règle juste parce que son auteur mange la même soupe que les autres, répondit Miaozhen.

Elle savait que l’intention ne supprimait pas le faux. Elle voulait seulement que le juge comprît pourquoi les femmes l’avaient accepté.

Bo Lian fut appelée. Elle confirma avoir appliqué plusieurs marques et préparé les ballots pour son frère. Elle n’avait jamais vu la table de mesure ni le petit cachet de l’annexe. Lorsqu’elle demandait l’origine d’une pièce, on lui répondait qu’elle venait de métiers non reconnus. Elle avait préféré cette explication parce qu’elle ressemblait à sa propre situation.

Ti fit séparer les reçus en deux groupes : travail réel des veuves et pièces venues de l’extérieur. Cette distinction empêcherait que la découverte du circuit clandestin ne transforme toutes les femmes de l’hospice en membres d’un même complot.

La fraude protectrice avait ouvert un passage à la fraude du magasin. Des intermédiaires avaient mêlé les surplus volés aux véritables pièces des veuves. Miaozhen affirma n’avoir compris leur origine que récemment. Elle avait fermé les yeux sur des quantités trop importantes parce que les paiements maintenaient l’hospice.

— Bo Lian le savait-elle ? demanda Ti.

— Elle savait que certaines pièces ne venaient pas de nos métiers. Elle croyait à des surplus privés soustraits aux corporations, pas à un vol public.

Ti fit saisir les blocs. Ils pouvaient donner une identité commerciale à une étoffe. Ils ne reproduisaient ni l’empreinte du magasin ni le petit sceau de la cuve. Miaozhen n’avait pas accès à la cassette de Qian. Ses marques expliquaient la vente des rouleaux clandestins, pas la fermeture du tombeau de Meng.

— Vous répondrez de ces faux devant mon tribunal, dit Ti. Je distinguerai ce que vous avez fait, ce que vous avez accepté de ne pas savoir et ce que d’autres ont fait passer par votre porte.

Miaozhen s’inclina. Elle paraissait moins soulagée d’être crue que de voir enfin les fautes séparées.

*

Han reprit la bande et parla de Lin Bao.

Son mari travaillait à l’entretien des métiers et des tables. Il avait constaté que la butée du magasin occupait deux positions. À la fin d’une série, il avait mesuré les chutes et découvert qu’une longueur complète disparaissait du compte. Il avait recopié les numéros et dessiné la table.

Il avait confié ce dessin à Han.

Avant qu’elle pût le remettre au yamen, l’atelier des Neuf-Métiers brûla en deux endroits presque simultanément. Une réserve de ballots prit feu, puis la salle où Lin Bao gardait ses outils. Les témoins ne furent jamais interrogés ensemble. Gao, alors responsable adjoint, affirma que Lin Bao avait laissé une lampe. Qian, jeune commis, signa les horaires de fermeture. Wei valida plus tard la liste des pertes.

Han se trouvait dans une cour voisine lorsque les cris commencèrent. Elle avait vu la fumée sortir d’abord de la réserve, puis une lumière apparaître dans la salle des outils alors que le passage entre les deux n’était pas encore en flammes. Lin Bao était revenu chercher son dessin. Gao l’avait empêché d’entrer, prétendant que le toit allait tomber.

Le lendemain, les agents avaient trouvé près des outils une lampe appartenant à Lin Bao. Han savait qu’il l’avait laissée chez eux après l’avoir nettoyée. Lorsqu’elle le déclara, on lui répondit qu’une épouse protégeait naturellement son mari. Aucun rapport ne mentionna ses paroles.

Amei avait été tirée des ballots à demi consciente. Elle avait vu deux hommes déplacer une caisse avant le second départ de feu, mais les brûlures et la peur rendaient son souvenir fragmentaire. L’intendant qui la fit disparaître lui affirma que Lin Bao avait provoqué le sinistre et que tout survivant le contredisant serait accusé avec lui.

Le dessin de la table ne fut jamais retrouvé. Han avait conservé seulement une lisière provenant de la dernière série mesurée par son mari. C’était cette bande ancienne que Madame Troisième venait de reconnaître au début du registre.

— Et Meng ? demanda Ti.

— Il avait vu mon mari déplacer une lampe après le travail. On lui fit déclarer que c’était avant le feu. Il avait peur. Il était jeune. Il a signé.

Lin Bao fut arrêté. Le dessin disparut dans l’incendie ou dans la saisie de sa maison. Han porta une pétition; elle ne reçut jamais de réponse. Lorsque son mari mourut en détention, on lui rendit une robe et aucun nom à poursuivre.

— Pourquoi Meng a-t-il changé d’avis maintenant ?

— Le nouveau contingent allait imposer aux femmes de tisser une seconde fois. Il m’a dit que la même table recommençait à fabriquer des coupables. Il ne voulait plus être l’un de ceux qui baissent les yeux.

Han ne présenta pas son mari comme un homme sans défaut. Il était emporté, fier de son savoir et capable d’accuser avant d’avoir toutes les preuves. Il n’avait pas mis le feu. Cette différence suffisait.

Madame Troisième observa que la bande de Meng ne reproduisait pas seulement les groupes récents. Un motif plus ancien, presque effacé, apparaissait au commencement. Han expliqua qu’il désignait la première série repérée par Lin Bao avant l’incendie.

Le système actuel n’était donc pas une invention récente. Il avait survécu à la destruction de son premier témoin.

*

Ti fit enfin rapprocher la bande la plus récente d’un reçu de Pei.

Miaozhen reconnut avoir apposé la marque des Métiers de la Compassion sur la pièce correspondante. Un intendant de Pei l’avait apportée déjà tissée et avait payé comptant. Le reçu portait le même signe privé que l’un des jetons de Bo.

Hong plaça les faits dans leur ordre : neuf rouleaux au magasin, une pièce sans origine à l’hospice, le chariot de Bo au bac, puis une vente de Pei contenant davantage d’étoffe que les veuves n’en avaient produite. Le même ordre revenait sur une seconde série.

— Nous avons le chemin, conclut Ti. Il reste à faire parler celui qui donnait les ordres.

Hong copia les documents devant Han, Miaozhen et Madame Troisième. Dame Lin veilla seulement à ce que les bandes fussent enveloppées sans être pliées et que chaque femme reçût lecture de sa propre déposition.

Le bruit d’une course éclata dans la cour.

Un apprenti du magasin franchit la porte de l’hospice sans reprendre son souffle. Sa robe était couverte de poussière. Il s’inclina devant Ti, les mains tremblantes.

— Excellence, on vous demande au magasin. Le préposé Wei Zhong a été retrouvé dans la salle des métiers.

Le garçon regarda les lisières, puis baissa la voix.

— Il est sous une ensouple. On croit qu’il est mort.

Ti fit fermer les deux enveloppes déjà préparées. La nouvelle mort ne devait pas entraîner dans sa précipitation la perte de ce qu’ils venaient d’établir.

Il ordonna à un garde de rester devant l’hospice. Si Wei avait été tué pour la copie qu’il détenait, les bandes devenaient à leur tour dangereuses pour ceux qui les conservaient.

Puis Ti suivit l’apprenti vers la salle des métiers. Dame Lin demeura auprès des femmes et des documents.

Les métiers continuaient de battre derrière elle.