chapitre 4 le paravent de soie
LE PARAVENT DE SOIE
Chapitre Quatre
Le passé de la victime
La nuit était profonde quand le juge Ti rentra au yamen. Les étoiles étaient voilées par une fine couche de nuages, et la lune, à son dernier quartier, ne donnait qu'une lumière pâle et incertaine.
Les rues de Lan-fang étaient désertes à cette heure tardive. Seuls les chiens errants, qui fouillaient les tas d'ordures dans les ruelles, et les veilleurs de nuit, qui annonçaient l'heure en frappant sur leurs blocs de bambou, animaient les ténèbres épaisses. Les auvents des échoppes étaient baissés, les portes des maisons verrouillées, et les fenêtres closes ne laissaient filtrer aucune lumière. La lanterne du cocher, accrochée à l'avant de la voiture, balançait mollement au rythme des pas du cheval, projetant des ombres mouvantes et déformées sur les murs de torchis et de bauge. De temps en temps, une chauve-souris traversait le faisceau lumineux dans un frémissement d'ailes silencieuses.
Le juge Ti, assis à l'arrière de la voiture de location, les yeux mi-clos, revoyait mentalement chaque détail de la soirée avec une précision presque douloureuse. Le bord de la coupe brisée, les tessons éparpillés sur la table. La position du corps, le bras pendant, la main crispée. Les mains tremblantes de Fan lorsqu'il les avait posées sur ses genoux pour les cacher. Le regard fuyant de Dame Fan, qui n'avait pas regardé son mari une seule fois de toute la soirée. Les doigts serrés de Frère Jing sur son chapelet, le tremblement à peine perceptible quand il était retourné à sa place. Le silence de Liu, trop délibéré, trop contrôlé. La coupe vide du jardinier muet dans sa cabane abandonnée.
Rien ne s'emboîtait encore. Chaque pièce du puzzle existait, mais elles semblaient appartenir à des puzzles différents, refusant de s'assembler.
La voiture s'arrêta devant la porte du tribunal avec un grincement de roues sur les pavés. Le garde de faction, un jeune homme en armure légère, le salua en levant sa lance dans un geste précis. Le juge Ti descendit, paya le cocher d'une pièce d'argent qu'il sortit de sa bourse de ceinture, et franchit le seuil du yamen.
Le hall d'entrée était plongé dans l'obscurité. Une seule lampe à huile brûlait encore dans la salle des archives, au bout du couloir, projetant par la porte entrouverte une faible lueur orangée sur les dalles de pierre usées par des décennies de passages. Le juge Ti s'y dirigea d'un pas lent et mesuré, ses bottes de cuir résonnant sur les dalles, un rythme régulier qui brisait le silence comme un métronome.
Tsao Tai était penché sur un rouleau de registres, étalé devant lui sur la grande table de bois, une tasse de thé froid à côté de lui — le breuvage avait depuis longtemps perdu sa couleur et sa chaleur. Il avait les yeux rougis par des heures de lecture à la lumière tremblante et insuffisante d'une lampe à huile, et sa posture voûtée trahissait une fatigue accumulée. Des rouleaux de parchemins et des liasses de papiers étaient éparpillés autour de lui, certains ouverts, d'autres encore ficelés de leur corde de chanvre. Il leva la tête en entendant les pas, clignant des yeux pour accommoder sa vision.
— Votre Honneur. Je commençais à m'inquiéter. Il est tard — enfin, tôt, plutôt. L'aube n'est plus très loin.
— Le travail n'attend pas, Tsao Tai. Le crime non plus. Qu'as-tu trouvé dans ces archives ? Dis-moi que tu as déniché quelque chose d'utile.
Tsao Tai désigna les rouleaux étalés devant lui d'un geste large de la main, un sourire fatigué sur les lèvres.
— J'ai passé la nuit sur les registres des permis d'exportation de soie des cinq dernières années, comme vous me l'aviez ordonné. J'ai tout vérifié, ligne par ligne, colonne par colonne. Chen Yu-tsai était le fonctionnaire chargé d'inspecter les cargaisons et de viser les permis avant qu'elles ne quittent la ville. C'était lui qui avait le dernier mot sur ce qui sortait de Lan-fang.
— Et ?
— Et il y a une anomalie flagrante. Tenez, regardez par vous-même.
Tsao Tai déroula un parchemin et posa le doigt sur une colonne de chiffres, les traçant un par un. Le juge Ti se pencha, plissant les yeux à la faible lumière de la lampe.
— Ce sont les quotas annuels d'exportation alloués à Lan-fang par le ministère des Finances. Chaque année, le bureau des impôts de la province fixe un maximum — tant de rouleaux de soie, tant de pièces de brocart, tant de cargaisons autorisées. Regardez maintenant les permis effectivement délivrés.
Il déroula un second parchemin, plus court, jauni par le temps, et le plaça à côté du premier.
— Les permis délivrés dépassent systématiquement le quota officiel. Parfois de vingt pour cent, parfois de trente, et une année — l'année du cochon — de presque quarante pour cent. Et tous ces permis supplémentaires, sans exception, sont signés de la main de Chen Yu-tsai. J'ai vérifié l'écriture sur plusieurs documents pour être certain.
— À qui sont-ils attribués, ces permis supplémentaires ?
Tsao Tai prit une liasse de feuilles volantes, attachées par une cordelette de soie rouge, et les tendit au juge Ti.
— À des sociétés que j'ai vérifiées, une par une, dans les registres de la guilde des marchands. La plupart n'existent pas. Les adresses sont fictives — des terrains vagues, des ruelles sans nom, des maisons abandonnées. Les noms des commerçants sont inconnus des registres officiels de la guilde. C'est un système de fraude parfaitement rodé, Votre Honneur. Chen signait des permis pour des entreprises qui n'ont jamais existé, et la soie sortait de la ville sans être taxée. Quelqu'un empoche la différence — et ce quelqu'un n'est pas le ministère des Finances.
Le juge Ti parcourut les noms, les rangées de caractères qui dansaient devant ses yeux fatigués. Des noms inventés, des adresses fausses, des signatures authentiques.
— Et le marchand Fan ? Demandat-il sans lever les yeux.
— Fan n'apparaît jamais dans les permis frauduleux. Je l'ai vérifié trois fois car cela me semblait étrange. Ses exportations sont toujours dans les limites légales, ses déclarations en règle. Mais ce qui est étrange, Votre Honneur, c'est que ses concurrents directs — comme le marchand Liu — ont été sévèrement limités ces deux dernières années. Leurs quotas ont été réduits de moitié, tandis que Fan a prospéré, augmentant ses exportations légitimes année après année.
— Donc Fan était favorisé par Chen.
— Oui. Mais pas par hasard. Il y a un lien plus profond que la simple corruption. J'ai retrouvé les registres de l'ancien magistrat, Wang. Celui qui a été rappelé à la capitale pour corruption il y a trois ans, avant que vous ne soyez nommé.
Tsao Tai poussa un autre rouleau vers le juge Ti, un document plus ancien, le papier jauni et fragilisé par le temps.
— Wang et Chen étaient liés, Votre Honneur. Wang était le mentor de Chen — c'est lui qui a supervisé ses premiers examens, qui l'a recommandé aux autorités provinciales. C'est Wang qui l'a fait nommer à Lan-fang comme fonctionnaire des impôts. Chen était son homme de confiance, son protégé, et probablement son complice. Les registres montrent que les permis frauduleux ont commencé à apparaître peu après l'arrivée de Chen dans la ville.
Le juge Ti médita longuement l'information, laissant les pièces du puzzle s'assembler dans son esprit. Un magistrat corrompu, rappelé pour avoir volé les caisses publiques. Son protégé aux impôts, qui continue le système de fraude. Un marchand qui prospère sans être inquiété, pendant que ses concurrents sont étranglés. La toile se dessinait lentement, comme un tableau qui émerge de l'ombre sous les coups de pinceau successifs.
— As-tu trouvé des preuves directes que Wang et Fan étaient en relation ? Des lettres, des témoignages, des transferts d'argent ?
— Pas encore, Votre Honneur. Mais je continuerai à chercher demain, dès que la lumière sera meilleure. Il y a des caisses entières d'archives que je n'ai pas encore ouvertes — des registres plus anciens, des correspondances, des notes personnelles de Chen que j'ai fait apporter du bureau des impôts. Il faudra du temps pour tout dépouiller.
Le juge Ti posa la main sur l'épaule de Tsao Tai, sentant sous ses doigts la fatigue accumulée de son lieutenant.
— Repose-toi maintenant, Tsao Tai. Tu as bien travaillé cette nuit, mieux que je n'osais l'espérer. Demain sera une longue journée, et j'aurai besoin de ton esprit clair et de ton regard acéré. Va dormir quelques heures.
Tsao Tai inclina la tête, les yeux déjà lourds.
— Merci, Votre Honneur.
Le juge Ti sortit de la salle des archives et traversa la cour intérieure du yamen. La lune était haute dans le ciel, presque pleine, argentant les tuiles vernissées du toit et projetant des ombres nettes sur les dalles de la cour. Les bambous plantés près du puits se balançaient doucement dans la brise nocturne, produisant un bruissement apaisant. Il s'arrêta un instant pour respirer l'air frais, sentant l'odeur de la terre humide, des feuilles mouillées et de l'encens lointain qui flottait depuis le temple de la ville. Il ferma les yeux, écoutant le silence, laissant son esprit se reposer un moment.
Une silhouette se découpa dans l'embrasure de la porte de la résidence privée du juge Ti, de l'autre côté de la cour.
— Il est tard, Votre Honneur. Le soleil va bientôt se lever.
Dame Lin s'avança dans la cour, enveloppée dans un châle de coton épais pour se protéger de la fraîcheur nocturne. Son visage portait les marques de la fatigue — des cernes sous les yeux, une pâleur légère — mais ses yeux étaient vifs, alertes, brillant dans la pénombre comme deux éclats de jade.
— Je n'arrivais pas à dormir non plus, dit-elle en s'approchant de lui. J'ai entendu la voiture rentrer, j'ai reconnu le bruit des roues sur les pavés. Je me suis levée pour voir si tu avais besoin de quelque chose.
— Tu devrais te reposer, Lin. Nous avons une longue journée devant nous demain, et tu auras besoin de toutes tes forces.
— Je le sais. Le sergent Hong m'a prévenue avant de partir. Nous devons nous rendre chez la mère de Chen Yu-tsai demain matin, dès que les portes de la ville seront ouvertes.
— En effet, dit le juge Ti. J'ai besoin de ton regard pour cette visite. Un homme peut voir les faits — il observe, il enregistre, il analyse. Mais une femme voit les vérités cachées, les non-dits, les émotions qui se cachent derrière les mots. La mère de Chen est une femme âgée, pauvre, et elle vient de perdre son fils. Elle se méfiera de moi, mais peut-être qu'elle s'ouvrira à toi.
Elle inclina la tête, touchée par la confiance de son époux. Une lueur de fierté passa dans ses yeux.
— Je ferai de mon mieux, Votre Honneur. Je ne te décevrai pas.
Elle rentra dans la résidence, ses pas légers sur les dalles. Le juge Ti resta seul dans la cour, regardant la lune qui commençait à pâlir à l'approche de l'aube. Quelque part dans l'obscurité, au-delà des murs de la ville, un oiseau de nuit lança son appel mélancolique. Le vent frais portait l'odeur des rizières lointaines et des champs de colza. Il resta immobile, écoutant le silence, sentant le poids de la journée écoulée et celui de la journée à venir.
Il ne dormit pas cette nuit-là. Il resta assis dans son cabinet, une tasse de thé vert devant lui, à aligner les faits, les noms, les dates, les possibilités, comme un joueur d'échecs aligne ses pièces avant une partie décisive. La vérité était là, quelque part, tapie dans l'ombre comme un tigre dans les hautes herbes. Il ne lui restait qu'à l'atteindre avant qu'elle ne disparaisse pour toujours.
L'aube se leva sur Lan-fang comme une promesse fragile, teintant le ciel de rose et d'or.
Les premiers coqs chantèrent dans les cours des fermes, leurs cris perçants traversant le silence de l'aurore. Les marchands ouvrirent leurs échoppes dans les rues du marché, tirant les volets de bois avec des grincements qui se répercutaient d'une rue à l'autre. Les fumées des cuisines montèrent dans le ciel clair, fines colonnes bleutées qui s'élevaient au-dessus des toits. La ville s'éveillait doucement, ignorance encore le drame qui s'était joué la veille chez le marchand Fan. Pour les habitants de Lan-fang, c'était un jour comme les autres — une journée de travail, de commerce, de vie ordinaire.
Le sergent Hong arriva au yamen dès que les portes de la ville furent ouvertes, avec la première lumière du jour. Il avait passé la nuit à la résidence Fan, sous les ordres de Ma Jong, à surveiller les allées et venues des suspects et des domestiques. Ses vêtements étaient froissés, sa barbe mal rasée, ses yeux cernés par le manque de sommeil. Mais il était alerte, habité par la tension de l'enquête.
— Votre Honneur, dit-il en entrant dans le cabinet du juge Ti après s'être incliné. Les suspects sont toujours sous bonne garde dans la résidence Fan. Ma Jong les surveille personnellement. Le marchand Fan a tenté de négocier avec lui pour qu'on le laisse envoyer un message à son comptable — il parlait de transactions urgentes à régler. Ma Jong a refusé. Il y a eu une altercation, mais Ma Jong l'a vite calmé.
— Bien. Il est important que personne ne communique avec l'extérieur sans mon autorisation.
— Et les domestiques ? demandat-il après un temps.
— Tous interrogés, Votre Honneur. Un par un, comme vous l'avez ordonné. Aucun n'a rien vu d'utile, à part la jeune servante dont je vous ai parlé — celle qui a vu le jardinier toucher les paravents dans l'après-midi. J'ai laissé deux gardes pour surveiller la cuisine et les entrées. Personne ne peut entrer ou sortir de la résidence sans être vu.
— Et Lin Po ? Tu as retrouvé sa trace ?
Le sergent Hong secoua la tête, l'air préoccupé.
— Disparu, Votre Honneur. Sa cabane est vide. Il est parti en pleine nuit — son repas était encore tiède sur la table. Il a dû passer par-dessus le mur d'enceinte, du côté du jardin, là où les arbres cachent la vue. Personne ne l'a vu partir. J'ai envoyé un garde fouiller les environs, mais il n'y avait aucune trace.
Le juge Ti hocha la tête, une expression grave sur son visage. Il s'approcha de la fenêtre de son cabinet et regarda la cour où le jour commençait à se lever. Les moineaux piaillaient dans les arbres, ignorant tout des drames humains.
— Prépare-toi à m'accompagner chez la mère de Chen Yu-tsai, dit-il sans se retourner. Dame Lin viendra avec nous. J'enverrai un garde prévenir le cocher.
— À vos ordres, Votre Honneur.
La maison de la mère de Chen se trouvait dans le quartier ouest de la ville, un quartier modeste où les ruelles étaient étroites et sinueuses, les maisons basses et tassées les unes contre les autres. Le juge Ti, le sergent Hong et Dame Lin durent descendre de la voiture de location et continuer à pied, car les passages étaient trop étroits pour qu'un véhicule puisse s'y engager.
Le quartier sentait la pauvreté — une odeur de terre battue, de bois humide, de fumée de bois et d'eaux usées. Les enfants jouaient dans la rue, pieds nus, vêtus de haillons. Une femme lavait du linge dans un baquet devant sa porte, les mains rougies par l'eau froide et le savon grossier. Un vieil homme assis sur le pas de sa porte fumait une pipe en silence, regardant passer les étrangers d'un œil méfiant.
La maison de la mère de Chen était une petite bâtisse en bauge — un mélange de terre argileuse et de paille — au toit de tuiles grises affaissé par les ans et les intempéries. Les murs étaient craquelés à plusieurs endroits, et des mousses verdâtres s'accrochaient aux pierres de la base. Un muret bas, haut de trois pieds à peine, entourait une cour minuscule où séchait du linge sur une corde tendue entre deux poteaux de bois. Un vieux chat tigré, aux côtes saillantes, dormait sur le rebord de la fenêtre, roulé en boule pour se protéger du vent frais du matin. Une odeur de bouillon pauvre — des légumes et un os — flottait dans l'air, mêlée à celle de la terre humide.
Le sergent Hong frappa à la porte, trois coups nets. Une voix de femme, âgée et lasse, marquée par les années et les épreuves, répondit de l'intérieur.
— Qui est-ce ?
— Sergent Hong du tribunal de Lan-fang. Je suis accompagné de Son Honneur le magistrat Ti Jen-tsie et de son épouse. Nous souhaiterions vous parler, au sujet de votre fils.
Un long silence s'ensuivit. On n'entendait que le grincement d'une corde à linge, le bruit lointain d'une charrette sur les pavés. Puis des pas traînèrent sur le sol de terre battue, lents, hésitants. La porte s'ouvrit, grinçant sur ses gonds de fer rouillé.
La mère de Chen Yu-tsai était une femme d'environ soixante ans, le visage creusé par les rides profondes et les privations d'une vie difficile. Ses cheveux gris, striés de mèches blanches, étaient tirés en un chignon strict maintenu par une épingle de bois. Elle portait une robe de coton bleu élimée, usée aux coudes et aux genoux, mais d'une propreté méticuleuse, rapiécée à plusieurs endroits avec des points réguliers et précis qui trahissaient une main soigneuse et patiente. Ses yeux — les mêmes yeux que son fils, remarqua le juge Ti, la même forme, la même couleur sombre — étaient cernés de rouge. Elle avait beaucoup pleuré, et les traces de ses larmes étaient encore visibles sur ses joues parcheminées.
— Vous venez pour mon fils, dit-elle d'une voix rauque. Ce n'est pas assez qu'il soit mort, assassiné à la table d'un étranger ? Il faut encore qu'on vienne troubler sa mère dans son deuil ?
— Je suis navré de vous déranger dans votre chagrin, Madame, dit le juge Ti avec une douceur qu'il réservait aux personnes éprouvées. Je comprends votre peine et je la respecte. Mais votre fils a été assassiné — empoisonné lors d'un banquet chez le marchand Fan. Je dois trouver celui qui l'a tué. C'est mon devoir, autant envers votre fils qu'envers la justice.
Elle le regarda longuement, longuement, comme si elle pesait sa sincérité sur une balance invisible. Ses yeux fouillaient les siens, cherchant la vérité derrière les paroles. Puis elle s'écarta d'un pas, tenant la porte ouverte.
— Entrez, dit-elle. Mais ne vous attendez pas à ce que je vous facilite la tâche. Les puissants n'ont jamais fait de bien à notre famille.
La pièce unique dans laquelle ils pénétrèrent était petite, mais d'une propreté méticuleuse qui confinait à l'obsession. Un âtre noirci par des années d'usage occupait tout un mur, les pierres calcinées par la chaleur. Une table de bois grossier, rabotée par des décennies de frottement, occupait le centre de la pièce avec deux tabourets bancals. Dans un coin, une natte de paille pliée servait de lit. Sur une étagère de bois brut, quelques bols ébréchés et une théière fêlée — la pauvre vaisselle d'une vie de dénuement. La pauvreté était visible dans chaque détail de cette maison : les murs craquelés laissant passer la lumière du jour à travers les fissures, le sol de terre battue usé et inégal, le toit qui laissait filtrer la pluie par endroits, marquant le mur de traînées sombres.
Mais ce n'était pas la pauvreté qui retint l'attention du juge Ti.
Ce fut le tableau.
Accroché au mur au-dessus de l'âtre, à l'endroit le plus visible de la pièce, trônait un petit paysage dans un cadre de bois sculpté d'une qualité remarquable. Le cadre lui-même — du bois de poirier sculpté avec des motifs de nuages et de grues — valait sans doute plus que toutes les possessions de cette femme réunies. Le tableau représentait une montagne brumeuse surplombant un lac aux eaux calmes, avec un pavillon de thé perché sur un pic rocheux, perché au-dessus des nuages comme une demeure céleste. Les traits du pinceau étaient fins, délicats, d'une précision presque surnaturelle qui ne trompait pas. La signature, minuscule, presque invisible, dans le coin inférieur droit, était celle d'un maître reconnu.
Le juge Ti s'approcha et l'examina en silence, les mains croisées dans le dos, la tête inclinée. C'était une œuvre de l'école de Wang Wei, le grand poète-peintre du huitième siècle, dont les paysages étaient célèbres dans tout l'empire. Un original, ou du moins une copie d'époque — il ne pouvait pas en être certain sans l'expertise d'un connaisseur — d'une qualité exceptionnelle. Un tableau qui vaudrait, dans une vente aux enchères tenue dans les grandes salles de la capitale, de quoi nourrir cette femme pendant dix années entières, sinon vingt.
— Beau tableau, Madame, dit-il tranquillement, sans détourner le regard. Très beau. La touche du pinceau est remarquable — on reconnaît l'influence du maître Wang Wei dans le traitement de la brume.
La mère de Chen tressaillit imperceptiblement, presque comme si elle avait oublié que le tableau était là.
— Ce n'est qu'une vieille chose, Votre Honneur. Un souvenir de famille sans grande valeur. Il était accroché chez mon fils, je l'ai pris quand il est mort. Pour me souvenir de lui.
— Les souvenirs de famille, Madame, ne sont généralement pas encadrés dans du bois de poirier sculpté. Et ils ne portent pas la signature d'un maître de l'école de Wang Wei. Ce tableau vaut une centaine de taels d'argent — peut-être plus, si on le vend au bon acheteur.
Elle ne répondit pas. Ses mains se crispèrent sur le bord de sa robe, les doigts serrant le tissu élimé avec une force qui blanchissait ses jointures.
Dame Lin s'approcha à son tour, regarda le tableau avec attention, inclinant la tête pour mieux voir les détails de la peinture. Puis elle se tourna vers la mère d'un air compatissant et doux, sans menace dans le regard.
— Il est magnifique, dit-elle d'une voix douce, apaisante. Mon époux a raison — c'est une pièce de grande valeur, une œuvre d'art véritable. Vous devez y tenir énormément pour l'avoir gardé toutes ces années.
La mère de Chen la regarda, et son visage, qui s'était fermé devant le juge Ti, se détendit un peu. Les femmes se comprenaient mieux que les hommes, surtout dans la douleur. Il y avait entre elles une complicité silencieuse que les hommes ne pouvaient pas franchir.
— C'était un cadeau, dit-elle enfin, la voix à peine audible, presque un souffle. Un cadeau de mon fils. Il me l'a donné il y a quelques semaines.
— Il y a combien de temps, exactement ? demanda Dame Lin avec la même douceur.
La mère de Chen réfléchit un instant, les yeux perdus dans le vague.
— Quelques semaines — peut-être trois, peut-être un mois. C'était un soir, tard. Il est venu sans prévenir, ce qu'il ne faisait plus souvent depuis qu'il occupait son poste au bureau des impôts. Il avait l'air inquiet, agité. Il regardait constamment par-dessus son épaule, comme s'il craignait d'avoir été suivi. Il m'a dit de garder ce tableau, qu'il valait beaucoup d'argent, et que si jamais il lui arrivait quelque chose, je devrais le vendre sans hésiter et quitter la ville immédiatement. Il a insisté sur ce point — quitter la ville sans attendre.
Les trois enquêteurs échangèrent un regard rapide par-dessus la tête de la vieille femme. Le juge Ti sentit son pouls s'accélérer légèrement.
— Votre fils savait qu'il était en danger, dit-il. Il se préparait au pire.
— Il ne m'a jamais rien dit directement. Il ne me parlait plus de son travail depuis longtemps. Mais je voyais bien qu'il avait changé, ces derniers mois. Il était devenu dur, impatient, avide. Il n'était plus le garçon que j'avais élevé, celui qui aimait lire les poèmes sous le prunier du jardin.
Elle s'assit lourdement sur le tabouret près de la table, comme si ses jambes refusaient soudain de la porter plus longtemps. Ses mains tremblaient légèrement.
— Mon fils était un bon fonctionnaire, autrefois. Il croyait en la justice, en l'honnêteté. Mais cette ville... Lan-fang l'a changé, lentement, insidieusement. Les mauvaises fréquentations. L'argent facile qu'on lui offrait à chaque coin de rue. Le pouvoir, surtout — il a aimé le pouvoir plus que tout. Et le pouvoir corrompt ceux qui ne sont pas préparés à le porter.
— A-t-il mentionné des noms ? Des personnes qui le menaçaient, qui lui voulaient du mal ?
La mère de Chen secoua lentement la tête, les yeux fixés sur ses mains.
— Non. Mais il avait peur de quelqu'un, c'était visible. Il regardait toujours par-dessus son épaule quand il venait me voir, même dans cette petite rue où personne ne passe jamais. Il vérifiait les coins avant de tourner, il s'arrêtait pour écouter les bruits derrière lui. Un soir, juste avant de partir, il m'a dit une chose étrange.
Elle s'arrêta, hésitante. Sa bouche tremblait, comme si les mots refusaient de sortir.
— Il m'a dit : « Mère, si quelque chose m'arrive, si je disparais un jour ou si on me trouve mort, regarde dans le paravent. Souviens-toi : regarde dans le paravent. »
Le juge Ti sentit un frisson lui parcourir l'échine. Il se raidit imperceptiblement.
— Dans le paravent ? répétat-il. Il a dit cela précisément ?
— Oui, Votre Honneur. J'ai pensé qu'il délirait, qu'il avait trop bu ou qu'il était malade. Mais maintenant qu'il est mort, maintenant que des étrangers frappent à ma porte pour poser des questions...
Elle fondit en larmes, les épaules secouées de sanglots silencieux.
Dame Lin s'approcha d'elle, posa une main légère mais réconfortante sur son épaule, et la laissa pleurer sans dire un mot. Elle comprenait que parfois, la compassion silencieuse était plus efficace que toutes les questions du monde. Le juge Ti lui adressa un regard de gratitude — elle savait, intuitivement, ce qu'il fallait faire dans chaque situation.
Au bout d'un long moment, la mère de Chen sécha ses larmes du revers de la main, renifla, et releva la tête.
— Il y a autre chose, Votre Honneur, dit-elle d'une voix plus ferme. Il y a trois jours, une femme est venue me voir. Elle était déguisée — un voile épais sur le visage, des vêtements de servante, sans bijoux ni ornements. Mais je l'ai reconnue.
— Qui était-ce ?
— La concubine de Fan. Dame Fan.
Le juge Ti se raidit.
— Elle est venue ici ? Dans ce quartier ? Chez vous ?
— Oui. Elle a frappé à ma porte comme vous venez de le faire. Elle m'a demandé si mon fils avait laissé des papiers chez moi — des documents, des lettres, des registres. Elle a dit qu'elle venait de la part d'une personne qui voulait m'aider. J'ai dit non, qu'il n'avait rien laissé. Elle est partie sans insister davantage, mais elle avait l'air... terrifiée. Ses mains tremblaient sous son voile.
— Savez-vous ce qu'elle cherchait ?
— Non. Mais elle avait peur, Votre Honneur. Une peur que je connais bien — la peur de ceux qui cachent quelque chose de dangereux.
Le juge Ti remercia la vieille femme avec une courtoisie qu'il réservait aux témoins fragiles. Avant de partir, il jeta un dernier regard au tableau accroché au-dessus de l'âtre. Le paysage paisible, la montagne brumeuse, le pavillon perché sur un pic au-dessus des nuages. La beauté ne faisait jamais bon ménage avec la mort.
Sur le chemin du retour, le juge Ti marchait en silence, les mains croisées dans le dos, les yeux fixés devant lui. Dame Lin et le sergent Hong le suivaient à quelques pas de distance, respectant son besoin de réflexion. Les rues étroites du quartier ouest défilaient autour d'eux, avec leurs odeurs de pauvreté et de vie quotidienne.
— Dame Lin, dit-il enfin sans se retourner. Qu'as-tu pensé de cette visite ? Toi qui observes les choses que les hommes ne voient pas.
Dame Lin réfléchit un instant avant de répondre.
— La mère cache le tableau parce qu'elle a peur, dit-elle. Peur de celui qui l'a donné à son fils, ou peur de celui qui pourrait le lui reprendre. Elle ne sait pas que ce tableau, qu'elle garde comme un souvenir, est en réalité la preuve que son fils était corrompu. Elle vit dans le dénuement le plus complet, mais elle possède un trésor qui pourrait la sortir de la misère. Elle ne le vend pas parce qu'elle a peur — peur que la vente attire l'attention, peur que l'acheteur soit celui qui a tué son fils.
— Et la visite de Dame Fan ?
— Curieuse. Très curieuse. Pourquoi une concubine, qui devrait rester tranquillement chez son mari sans se faire remarquer, rend-elle visite en secret à la mère de l'homme que son mari haïssait ? Pourquoi cherche-t-elle des papiers dans la maison d'une vieille femme pauvre ? Et pourquoi était-elle déguisée ?
— À moins qu'elle n'ait été plus proche de Chen que les apparences ne le suggèrent. Beaucoup plus proche.
Le juge Ti s'arrêta au milieu de la rue et se tourna vers le sergent Hong.
— Sergent, dès notre retour au yamen, tu enverras un garde chercher le secrétaire Wang, l'assistant personnel de Chen Yu-tsai au bureau des impôts. Je veux l'interroger avant la fin de la journée. Il doit savoir des choses sur les affaires de son supérieur.
— À vos ordres, Votre Honneur.
— Et tu diras à Tsao Tai de fouiller la maison de Chen de fond en comble. Pas seulement les papiers officiels — les lettres personnelles, les reçus, les notes griffonnées à la hâte, tout ce qui pourrait nous éclairer sur ses activités et ses fréquentations.
Le sergent Hong inclina la tête.
Ils reprirent leur marche vers le yamen. Le soleil était haut maintenant, et les rues de Lan-fang s'animaient de plus en plus. Des marchands ambulants vantaient leurs marchandises, des porteurschargés de ballots slalomaient entre les passants, des enfants couraient en riant. Une nouvelle journée commençait pour la ville, ignorante des secrets que Lan-fang portait en elle comme des blessures cachées.
Fin du Chapitre Quatre