chapitre 3 le paravent de soie

Publicado el 26/07/2026 por Pascal

LE PARAVENT DE SOIE

Chapitre Trois

Le poison dans la coupe


L'attente dura le temps que la flamme d'une lampe baissât d'un doigt.

Les convives étaient restés à leurs places, figés, n'osant se regarder ni se parler. Le silence n'était troublé que par le grésillement des lampes à huile et le souffle court de Dame Fan, qui n'avait pas cessé de trembler depuis la mort de Chen. Le marchand Fan avait les yeux fixés sur la table, comme s'il cherchait au fond du bois laqué une réponse qui ne venait pas. Liu buvait, mécaniquement, coupe après coupe, le regard vide. Frère Jing priait, ses lèvres remuant en silence, ses doigts comptant inlassablement les perles de son chapelet.

Le juge Ti se tenait debout près du corps, immobile, les mains croisées dans le dos. Il regardait les tessons de la coupe brisée, le vin répandu, la position du corps, l'angle de la tête, la direction des doigts crispés. Il mémorisait chaque détail, chaque centimètre de la scène, comme un peintre mémorise un paysage avant de le reproduire. Il savait que la mémoire était la première des sciences de l'enquête — ce qu'on oublie aujourd'hui ne revient jamais.

La porte s'ouvrit enfin.

Tao Gan entra, sa petite boîte en bois sous le bras. Il jeta un coup d'œil rapide à la scène, et son visage — habituellement impassible — se crispa imperceptiblement. Il avait vu assez de morts dans sa vie pour savoir que celle-ci était violente.

— Votre Honneur, dit-il en s'inclinant.

— Tao Gan. Examine la coupe brisée. Examine la bouteille de vin. Examine tout ce qui se trouve sur cette table. Les plats, les baguettes, les serviettes. Rien n'est insignifiant.

Tao Gan posa sa boîte sur un coin de la table que les serviteurs avaient débarrassé des plats. Il en sortit une loupe à manche de laque, une paire de baguettes fines en bambou qu'il utilisait pour manipuler les objets sans les contaminer, un petit pinceau en poil de chèvre, et plusieurs flacons de verre et de porcelaine contenant des poudres et des liquides. Il travaillait avec une lenteur méthodique, comme un chirurgien qui prépare ses instruments avant une opération. Tao Gan n'était pas un grand escrimeur comme Ma Jong, ni un érudit du calibre de Tsao Tai, mais dans son domaine — l'analyse des poisons, la lecture des traces invisibles — il était inégalé. Avant de servir le juge Ti, il avait gagné sa vie en vendant de faux élixirs et en truquant des potions. Il connaissait les poisons de l'intérieur, pour ainsi dire, et cette connaissance faisait de lui le meilleur expert en toxicologie que le juge Ti eût jamais rencontré. Il en sortit une loupe, une paire de baguettes fines en bambou, un petit pinceau, et plusieurs flacons de verre et de porcelaine. Il travaillait avec une lenteur méthodique, comme un chirurgien qui prépare ses instruments avant une opération.

Il commença par les tessons de la coupe. Il les ramassa un par un avec les baguettes, les examina sous la loupe, les tourna et les retourna dans la lumière des lampes. Il huma le bord de chaque morceau, fermant les yeux pour mieux concentrer son odorat.

— Le bord de la coupe, Votre Honneur, dit-il enfin. Il y a une odeur âcre, différente de celle du vin de riz. L'arsenic a un parfum caractéristique — métallique, légèrement amer. On le distingue quand on sait ce qu'on cherche.

— Le poison était sur le bord de la coupe ?

— Oui. Et pas dans le vin. Regardez.

Tao Gan prit un flacon de verre, versa quelques gouttes du liquide qu'il avait prélevé sur les tessons, et ajouta une poudre blanche. Le mélange vira au noir presque instantanément.

— La réaction est immédiate. C'est de l'arsenic, pur et concentré. Une dose qui tuerait un cheval en quelques minutes.

Il se tourna vers la bouteille de vin, encore posée sur la table près du plateau où Dame Fan l'avait prise. Il en versa un peu dans une coupe propre, répéta l'analyse.

Cette fois, le liquide resta clair.

— La bouteille est propre, Votre Honneur. Pas de poison.

— Les autres coupes ?

Tao Gan préleva des échantillons de chaque coupe encore à moitié pleine sur la table. Celle de Fan. Celle de Liu. Celle de Frère Jing. Celles des notables. Une par une, il les analysa avec la même méthode. Toutes donnèrent le même résultat négatif.

— Seule la coupe de Chen Yu-tsai contenait de l'arsenic, conclut Tao Gan. Le poison a été introduit dans cette coupe précise, et nulle part ailleurs.

Fan poussa un gémissement étranglé.

— Mais comment ? Comment est-ce possible ? Elle a pris la bouteille, elle a rempli la coupe, elle la lui a donnée... comment le poison n'a touché que lui ?

Il regarda Dame Fan avec des yeux où la peur et l'accusation se mêlaient.

— C'est elle, dit-il d'une voix qui montait. C'est elle qui a servi le vin. C'est elle qui a touché la coupe. Elle l'a tué.

Dame Fan releva la tête, le visage livide. Ses lèvres tremblaient.

— Tu mens, souffla-t-elle. Tu sais bien que je n'ai rien fait.

— Assez, dit le juge Ti d'une voix ferme. Personne n'accuse personne avant que je n'aie fini mon enquête. Vous aurez tous l'occasion de parler, mais ce sera en mon temps et à ma manière.

Il se tourna vers Tao Gan.

— Continue. Que peux-tu me dire d'autre ?

Tao Gan examina la bouteille de vin plus en détail. Il la souleva, l'inclina, en observa le goulot et le bouchon.

— La bouteille n'a pas été trafiquée, Votre Honneur. Le goulot est intact, le bouchon est en liège ordinaire, il n'y a pas de trace de perforation ou de résidu suspect.

— Et la coupe ?

— La coupe a été empoisonnée de l'extérieur. Le poison a été appliqué sur le bord, là où les lèvres de la victime ont touché. C'est pour cela que la mort a été si rapide — le poison a été absorbé directement par les muqueuses buccales. Il n'a pas eu besoin d'être avalé.

Le juge Ti réfléchit un instant.

— Donc le poison a été mis sur le bord de la coupe juste avant que Chen ne boive. Par quelqu'un qui avait accès à la coupe, qui pouvait la toucher sans éveiller les soupçons.

Il regarda autour de la table. Ses yeux s'arrêtèrent sur chaque visage.

— Tao Gan. Interroge les convives. Je veux savoir où chacun se trouvait quand Dame Fan a pris la bouteille. Je veux savoir qui a touché la coupe de Chen avant qu'elle ne soit servie.


Le juge Ti fit asseoir les suspects sur des chaises disposées en demi-cercle face à lui. Il avait fait reculer la table pour créer un espace d'interrogatoire. Ma Jong se tenait derrière les suspects, son bâton horizontal entre les mains, bloquant toute tentative de fuite. Le juge Ti s'assit sur une chaise qu'il avait placée de manière à voir à la fois les visages des suspects et le corps de Chen Yu-tsai, resté affalé sur la table comme une accusation silencieuse.

Il savait que l'interrogatoire était un art subtil. Chaque question devait être posée au bon moment, au bon ton, au bon suspect. Un interrogatoire réussi ne donnait pas seulement des informations — il créait aussi des tensions entre les suspects, des contradictions, des fuites par lesquelles la vérité finissait par s'échapper.

— Marchand Fan, dit le juge Ti. Commençons par vous.

Fan se leva et vint s'asseoir face au juge Ti. Il était livide, ses mains tremblaient légèrement. Il les posa sur ses genoux pour les cacher, mais le juge Ti vit le mouvement. Il était assis à sa place, les mains à plat sur la table, les jointures blanches. Il répondit aux questions du juge Ti d'une voix tendue, trop rapide, comme s'il voulait en finir au plus vite.

— Où étais-je ? J'étais à ma place. Je n'ai pas bougé de tout le dîner. Je ne pouvais pas voir la coupe de Chen — elle était de l'autre côté de la table. Je n'ai touché à rien.

— Avez-vous vu quelqu'un approcher de la coupe de Chen avant que Dame Fan ne la serve ?

— Non. Mais je ne regardais pas. Je parlais avec Liu des prix de la soie. N'est-ce pas, Liu ?

Liu haussa les épaules sans répondre.

Le juge Ti nota la nervosité de Fan, la sueur sur son front, le tic dans sa paupière gauche. Mais la nervosité d'un homme qui vient de voir un de ses invités mourir à sa table n'était pas nécessairement celle d'un coupable.

Le tour de Dame Fan vint.

Elle s'assit face au juge Ti, les mains croisées sur ses genoux. Son visage avait retrouvé un peu de couleur, mais ses yeux restaient fixes, comme si elle regardait une scène invisible au-delà des murs.

— Dame Fan, dit le juge Ti d'une voix calme. Vous avez servi le vin à Chen Yu-tsai. Vous lui avez tendu la coupe. Vous avez touché cette coupe juste avant qu'il ne boive.

— Oui.

— L'avez-vous empoisonnée ?

— Non.

— Quelqu'un d'autre a-t-il touché cette coupe avant que vous ne la serviez ?

— Je ne sais pas. Je ne crois pas. Je l'ai prise sur la table, je l'ai remplie, je l'ai donnée à Chen. C'est tout.

— Avez-vous vu quelqu'un près de la table quand vous avez pris la bouteille ?

Elle hésita. Ses doigts se serrèrent sur ses genoux.

— Il y a eu un mouvement. Près du paravent. J'ai tourné la tête une seconde — j'ai cru voir quelqu'un. Mais je n'en suis pas sûre.

— Qui était-ce ?

— Je ne sais pas. Une ombre. Peut-être un serviteur. Peut-être le jardinier. Le vieux Lin Po est parfois dans la salle pendant les réceptions. Il est muet, on ne l'entend pas.

Le juge Ti nota le nom. Lin Po. Jardinier muet.

— Vous a-t-il semblé que Lin Po s'approchait de la table ?

— Je ne sais pas. C'est allé très vite. J'ai tourné la tête, j'ai vu une ombre, j'ai regardé à nouveau la coupe. Elle était sur la table, je l'ai remplie et servie.

— Merci, Dame Fan. Vous pouvez retourner à votre place.

Elle se leva et retourna s'asseoir, les épaules basses, le regard vide. Le juge Ti l'observa un long moment. Sa peur était réelle, mais était-ce la peur d'une coupable ou celle d'une innocente piégée dans des circonstances qui l'accusaient ?

Liu fut interrogé ensuite. Il but une dernière gorgée de vin avant de se lever et de s'asseoir face au juge Ti. Son haleine sentait l'alcool — il avait beaucoup bu pendant le dîner — mais ses yeux, étrangement, étaient clairs et durs. L'alcool n'avait pas émoussé sa lucidité ; il l'avait plutôt aiguisée, libérant une rancune longtemps contenue.

— Marchand Liu, dit le juge Ti en le regardant droit dans les yeux. Où étiez-vous quand Dame Fan a servi le vin ?

— À ma place. Je buvais. Je buvais parce que c'était le seul moyen de supporter la compagnie de cet homme, dit-il en désignant Fan d'un geste du menton.

— Avez-vous vu quelqu'un approcher de la coupe de Chen ?

— Non. Mais je ne regardais pas la coupe. Je regardais Fan.

— Pourquoi ?

Liu eut un sourire sans joie.

— Parce que Fan a passé toute la soirée à regarder Chen comme s'il voulait le dévorer tout cru. Et Chen, lui, regardait la concubine de Fan comme s'il voulait la déshabiller. C'était un spectacle intéressant, pour qui sait regarder.

— Avez-vous vu quelque chose d'inhabituel pendant le dîner ?

Liu haussa les épaules.

— Rien d'inhabituel pour cette maison. De la corruption, de la jalousie, du vin frelaté, des sourires hypocrites. La routine, quoi.

Le juge Ti garda le silence un instant. Liu était un homme amer, un perdant dans la guerre commerciale qui opposait les marchands de Lan-fang. Son amertume pouvait être un mobile, ou simplement une attitude.

— Marchand Liu, vous êtes le concurrent direct de Fan. Vous avez été sanctionné par le bureau des impôts — un bureau où Chen Yu-tsai était tout-puissant. Vous aviez des raisons de haïr Chen.

Liu ne nia pas.

— Oui, je haïssais Chen. Et alors ? La haine n'est pas un crime. C'est un sentiment, comme l'amour ou la peur. On ne tue pas avec des sentiments.

— Non, dit le juge Ti. On tue avec de l'arsenic. Et on le met sur le bord d'une coupe.

Liu soutint son regard sans ciller.

— Vous n'avez aucune preuve contre moi, Votre Honneur. Et vous n'en trouverez pas, parce que je n'ai rien fait.

Le juge Ti le remercia et le congédia. Liu retourna s'asseoir, l'air toujours aussi satisfait de lui-même, comme s'il venait de gagner une manche.

Frère Jing fut le dernier convoqué. Il s'assit en face du juge Ti avec une sérénité qui contrastait violemment avec l'agitation des autres convives. Ses doigts ne cessaient de compter les perles de son chapelet — un geste machinal, presque inconscient — mais son regard, lui, était d'un calme absolu. On aurait dit un rocher au milieu d'une tempête.

Le juge Ti l'observa un long moment avant de parler. Il avait interrogé des moines dans le passé. Certains étaient des saints, d'autres des imposteurs. La difficulté était de distinguer la véritable sérénité de celle qui n'était qu'une façade. Frère Jing avait l'air sincère. Mais le juge Ti savait que les meilleurs menteurs sont ceux qui croient eux-mêmes à leurs mensonges.

— Frère Jing, dit-il enfin. Vous étiez assis près du paravent. Vous aviez une vue dégagée sur la table et sur les convives. Avez-vous vu quelque chose ?

— J'ai vu beaucoup de choses, Votre Honneur, dit le moine de sa voix douce, à peine plus haute qu'un murmure. Mais rien qui puisse vous aider à trouver le meurtrier.

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Parce que le meurtre a été commis par quelqu'un qui savait exactement ce qu'il faisait. Ce n'était pas un acte impulsif — c'était un acte calculé, préparé, exécuté avec précision. Ce genre de personne ne laisse pas de traces évidentes.

Le juge Ti le regarda avec un intérêt nouveau.

— Vous semblez vous y connaître en matière de crimes.

— Je suis moine, Votre Honneur. J'écoute les confessions. Les hommes me disent ce qu'ils ont fait de mal — parfois volontairement, parfois involontairement. J'ai appris à reconnaître les criminels à la façon dont ils parlent, dont ils évitent certains mots, dont ils s'attardent sur d'autres.

— Et que voyez-vous ici ?

Frère Jing parcourut la salle du regard. Ses yeux s'arrêtèrent sur chaque visage, un par un. Puis il revint au juge Ti.

— Je vois un homme qui a peur pour sa vie, un autre qui savoure sa vengeance, et une femme qui porte le poids d'un secret trop lourd pour elle. Mais je ne vois pas celui qui a versé le poison.

— Et Lin Po, le jardinier ? L'avez-vous vu près de la table ?

Le moine réfléchit un instant, ses doigts s'arrêtant sur une perle.

— Je l'ai vu plus tôt dans la soirée. Il était près du paravent, mais il semblait inspecter la soie, pas la table. Il est muet, vous savez. Il communique par gestes. Il m'a salué en passant, et il est sorti par la porte du jardin.

— À quel moment ?

— Environ une demi-heure avant que Dame Fan ne serve le vin.

Le juge Ti enregistra l'information. Une demi-heure avant le meurtre. Assez de temps pour cacher ou récupérer quelque chose dans le paravent. Assez de temps pour préparer le poison.

— Merci, Frère Jing. Vous pouvez retourner à votre place.

Le moine se leva et regagna sa chaise avec la même sérénité. Mais le juge Ti remarqua que ses doigts, en reprenant le chapelet, tremblaient très légèrement. Un détail infime, presque imperceptible. Mais le juge Ti avait l'habitude des détails infimes.

Le juge Ti se tourna vers Tao Gan.

— Qu'en penses-tu ?

— Ils mentent tous, Votre Honneur. Pas sur les faits — sur ce qu'ils cachent. Fan a peur pour son commerce, Liu a de la haine pour Chen, la concubine a peur pour sa vie, le moine en sait plus qu'il ne le dit.

— Et le poison ?

— Le poison était sur la coupe. Quelqu'un l'y a mis. Cette personne avait accès à la coupe et savait que Dame Fan la servirait.

— Ou cette personne a fait en sorte que ce soit Dame Fan qui serve.

Tao Gan le regarda, une lueur dans ses yeux.

— C'est une hypothèse dangereuse, Votre Honneur. Elle implique une préméditation élaborée.

— Les crimes les plus simples sont rarement les plus intéressants, Tao Gan.

La porte s'ouvrit à cet instant. Le sergent Hong entra, suivi de deux gardes municipaux en uniforme fatigué. Il s'inclina devant le juge Ti.

— Votre Honneur. Le capitaine Li m'a prêté six hommes. J'en ai laissé quatre au yamen avec Tsao Tai. J'en ai amené deux pour renforcer la garde ici.

— Bien, sergent. Tu arrives à point. J'ai besoin que tu interroges les domestiques de cette maison. Tous. La cuisinière, les serveuses, les palefreniers, les jardiniers. Je veux savoir qui a préparé le vin, qui a mis la table, qui a été vu dans la salle du banquet ce soir. Je veux aussi savoir si quelqu'un a remarqué un comportement inhabituel chez Chen Yu-tsai ces derniers jours, s'il avait des rendez-vous secrets, s'il recevait des messages.

Le sergent Hong écoutait attentivement, hochant la tête. Il connaissait son métier — interroger les domestiques, les petites gens, ceux qui voient tout et ne disent rien parce que personne ne leur demande jamais rien. C'était lui qui, des années plus tôt, avait appris au juge Ti lui-même que les meilleures informations ne viennent pas des riches mais de leurs serviteurs.

Il marqua une pause.

— Et surtout, trouve-moi un homme appelé Lin Po. Le jardinier muet. Dame Fan a dit l'avoir vu près du paravent pendant le dîner. Les domestiques l'ont peut-être vu aussi. Je veux lui parler. Amène-le-moi.

Le sergent Hong inclina la tête et sortit, suivi d'un des gardes. Ses pas lourds s'éloignèrent dans le couloir, puis ce fut le silence.

Le juge Ti se tourna vers Tao Gan.

— Reste ici. Surveille les convives. Observe leurs réactions. Note tout ce qui te paraît anormal.

— Et vous, Votre Honneur ?

Le juge Ti regarda le corps de Chen Yu-tsai. La mort l'avait saisi en pleine vie, au milieu d'un banquet, devant une douzaine de témoins. Quel crime audacieux — ou désespéré. Il regarda le paravent de chasse impériale, dont les couleurs dansaient dans la lumière tremblotante des lampes. Il regarda la nuit noire par-delà les fenêtres, où la ville de Lan-fang s'étendait, indifférente au drame qui venait de s'y jouer.

— Moi, je vais réfléchir, dit-il enfin. Il y a quelque chose dans cette salle que je n'ai pas encore compris. Un lien, un geste, un objet. C'est là, sous mes yeux, depuis le début. Je dois le trouver avant que la nuit ne s'achève.

Tao Gan inclina la tête sans répondre. Il savait que lorsque le juge Ti parlait ainsi, il valait mieux le laisser à ses pensées.

Le juge Ti s'approcha du paravent une dernière fois. Il posa la main sur la soie, ferma les yeux un instant, comme s'il écoutait les murmures du tissu. Il y avait quelque chose, dans ce paravent. Quelque chose qui le gênait, sans qu'il pût dire quoi. La soie était douce sous ses doigts, parfaitement tendue. Rien d'anormal. Et pourtant.

Il rouvrit les yeux, retira sa main, et quitta la salle. Derrière lui, les lampes continuaient de brûler, projetant les ombres dansantes des convives sur les paravents de chasse impériale, où l'empereur poursuivait éternellement son tigre sans jamais l'atteindre.


La cuisine de la résidence Fan était une vaste pièce enfumée, chauffée par quatre fourneaux de brique où brûlaient encore des braises. Une vieille femme aux mains calleuses épluchait des légumes dans un coin, l'air absent. Une servante essuyait des plats sans conviction. Un palefrenier, les vêtements tachés de paille, buvait du thé assis sur un tabouret branlant.

Le sergent Hong était entré sans frapper, suivi du garde municipal. Il s'était présenté d'une voix ferme mais pas brutale — il savait que les domestiques parlaient mieux quand on les traitait avec respect.

— Je cherche des informations sur le dîner de ce soir, avait-il dit. Rien de compliqué. Juste ce que vous avez vu, entendu, remarqué.

La cuisinière cracha dans le feu avant de répondre.

— J'ai vu un homme mourir, dit-elle d'une voix éraillée. J'ai entendu des cris, des pleurs, des accusations. C'est tout ce que j'ai à dire.

Le sergent Hong insista doucement.

— Et avant le dîner ? Avez-vous vu quelqu'un rôder près de la salle du banquet ? Quelqu'un qui n'aurait pas dû y être ?

La servante leva les yeux de sa vaisselle.

— Lin Po, dit-elle. Le jardinier. Je l'ai vu entrer dans la salle du banquet cet après-midi, alors qu'il n'avait rien à y faire. Il est muet, alors je ne lui ai pas demandé ce qu'il cherchait. Mais il avait l'air nerveux.

— Nerveux comment ?

— Il touchait les paravents. Il palpait la soie. Comme s'il cherchait quelque chose. Ou comme s'il cachait quelque chose.

Le palefrenier renchérit.

— Je l'ai vu aussi. Il sortait de la salle avec un petit paquet sous le bras. Il est allé vers le jardin. Je n'ai pas fait attention — Lin Po est un peu étrange, il fait toujours des choses bizarres avec ses mains.

Le sergent Hong prit mentalement note. Lin Po. Le jardinier muet. Entré dans la salle du banquet dans l'après-midi. Avait touché les paravents. Était sorti avec un paquet.

— Où puis-je trouver Lin Po maintenant ?

La cuisinière haussa les épaules.

— Dans sa remise, sans doute. Il dort dans la petite cabane au fond du jardin. Il n'a pas de famille, pas d'amis. Il vit seul avec ses silences.

Le sergent Hong remercia les domestiques et sortit dans la nuit. Il traversa le jardin, contourna le bassin aux poissons rouges, et s'arrêta devant une petite cabane en bois adossée au mur d'enceinte. La porte était fermée, mais pas verrouillée. Il frappa. Pas de réponse.

Il poussa la porte.

La cabane était vide. Le lit était fait, les affaires étaient rangées, mais Lin Po n'était pas là. Et sur la table, il y avait une petite écuelle de riz à moitié mangée, encore tiède, comme si son occupant avait quitté les lieux précipitamment.

Le sergent Hong fronça les sourcils. Un jardinier muet qui se promène dans la salle du banquet, qui touche les paravents, et qui disparaît juste après un meurtre — ce n'était pas une coïncidence.

Il revint vers la résidence à grands pas, l'écuelle encore tiède dans son esprit. Lin Po s'était enfui.


Fin du Chapitre Trois