chapitre 05 une eau sans couleur 3

Publicado el 26/07/2026 por Pascal

Chapitre V

Une eau sans couleur

Le médecin requis comme Contrôleur des Décès arriva après la première veille de la nuit, irrité d’avoir été précédé par une femme et assez prudent pour ne pas le montrer devant le juge.

Dame Lin s’écarta du corps afin de lui laisser la place. Elle avait fait conserver dans la coupe le liquide sorti de la bouche de Meng. Le médecin en observa la transparence, puis examina la robe saturée d’indigo. Il demanda qui avait pressé la poitrine. Dame Lin répondit sans détour.

— Le liquide se trouvait dans ses voies respiratoires, dit-elle. Il n’était pas seulement resté dans sa bouche.

Le Contrôleur des Décès approcha la lampe. Une mousse pâle adhérait encore à l’intérieur des lèvres. Il ouvrit la mâchoire avec une spatule de bois, observa la langue et les narines, puis fit retourner le corps avec l’aide de deux assistants.

— La noyade est probable, Excellence, admit-il. Mais l’immersion dans un bain coloré rend les signes difficiles à lire.

— C’est précisément pour cela que dame Lin vous a conservé ce que le bain n’a pas coloré, répondit Ti.

Il n’ajouta rien. Le médecin comprit qu’il devait travailler avec elle et non contre elle.

On alluma deux lampes supplémentaires. La pièce qui servait d’ordinaire au pliage des étoffes devint une salle d’examen. Hong se plaça près de la porte pour noter chaque observation. Tao Gan conserva les objets et les fragments du sceau sur une natte séparée.

Dame Lin montra d’abord les filaments flottant dans la coupe. Ils étaient presque blancs, très fins et irréguliers. L’un d’eux se collait au bord comme un duvet.

— De la fibre textile ? demanda Ti.

— Probablement de la soie brute. Il faut la comparer à ce qui reste dans les bassins de rinçage.

Elle fit sentir au médecin le liquide sans lui permettre d’y plonger un doigt. Une faible odeur de cendre lessivée subsistait sous celle de l’indigo qui imprégnait toute la pièce. Le produit utilisé pour nettoyer ou assouplir certaines pièces pouvait laisser ce caractère alcalin. L’eau de la cuve, beaucoup plus forte, aurait teint la coupe et masqué cette odeur.

Le Contrôleur des Décès releva ensuite les blessures. Une contusion sombre marquait la tempe droite. Elle n’avait pas suffi à briser l’os. Les deux genoux portaient des ecchymoses presque symétriques, produites avant la mort selon la réaction des tissus. Meng avait pu tomber ou être maintenu contre une surface dure.

Sous la robe, le bleu pénétrait partout où le tissu avait flotté librement. Aux épaules, pourtant, deux bandes parallèles conservaient une teinte légèrement moins profonde. Elles couraient de l’arrière vers le haut des bras. Le médecin crut d’abord à la pression des coutures.

Dame Lin plaça ses doigts sur les marques.

— Les coutures ne passent pas là. Quelque chose a comprimé sa robe avant l’immersion.

Ti pensa aux cordes d’un paquet, à une perche ou à un support. Les marques ne formaient pas un lien complet autour du corps. Elles pouvaient venir des bords d’une matière serrée contre les épaules.

— Un homme roulé dans une étoffe ? demanda-t-il.

— C’est possible. La pression aurait empêché le premier contact avec l’indigo. Mais je ne peux pas l’affirmer avec ces seules traces.

Elle ne transformait jamais une observation en certitude pour le plaisir d’avoir raison. Ti apprécia cette retenue davantage que les conclusions rapides de certains experts.

Le Contrôleur des Décès examina les mains. Aucune fibre ne restait sous les ongles; le bain avait pu les emporter. Il ne trouva ni blessure d’arme ni marque profonde au cou. Le décès avait vraisemblablement résulté de la noyade, après un coup et une lutte brève.

Dame Lin demanda que l’on découpe un petit carré dans la doublure déjà déchirée de la robe. Elle le rinça dans deux coupes successives. La première eau devint bleue; la seconde resta à peine teintée. Le pigment avait pénétré le vêtement depuis l’extérieur. Il n’avait pas été répandu par le liquide rejeté du corps. Elle compara ensuite la bouche et les narines aux plis du col : l’indigo s’était déposé sur la peau exposée, mais la mousse demeurée dans les voies respiratoires restait pâle.

— S’il avait respiré dans la cuve, dit-elle, nous trouverions la couleur mêlée à cette mousse, même si une partie du bain s’était déposée après sa mort.

Le médecin approuva avec prudence. Il rappela qu’aucun signe isolé ne suffisait. L’ensemble, en revanche, suivait un ordre cohérent : coup à la tempe, chute ou pression contre la pierre, inhalation d’une eau claire, compression des épaules, puis immersion dans l’indigo.

Ti fit relire cette suite à Hong. Il ne voulait pas que le rapport transformât « compatible avec » en « prouvé par ». Une enquête se trompait souvent moins par manque d’observations que par excès de certitude dans la façon de les écrire.

— Le corps a-t-il pu aspirer l’eau claire après avoir été déposé dans l’indigo ? demanda Hong.

Le médecin secoua la tête.

— Un mort peut recevoir du liquide dans la bouche et l’estomac lorsqu’on le déplace. Il ne respire pas. La présence de cette eau dans les voies profondes indique qu’il était encore vivant lorsqu’il l’a inhalée.

Ti regarda la robe bleue.

— La cuve n’est donc pas le lieu du meurtre.

— Non, Excellence, répondit le Contrôleur des Décès.

— Elle est seulement le lieu où l’on a voulu que nous le trouvions.

Cette distinction ôtait au sceau une part de son mystère. Il ne fallait plus imaginer un meurtrier entrant dans une cuve déjà fermée. Il fallait comprendre comment un corps tué ailleurs avait été apporté dans l’annexe, puis comment la fermeture officielle avait pu suivre.

La cuve n’était pas une chambre close. Elle était un tombeau tardif.

*

Tao Gan reconstitua le sceau sur une tablette noire.

Les fragments s’emboîtaient sans lacune. L’empreinte du petit cachet de l’annexe correspondait aux échantillons conservés par Qian. La corde n’avait pas été coupée avant son ouverture du matin. Les nœuds étaient ceux employés par les responsables des bains.

— L’empreinte est authentique, conclut Tao. Elle a bien été posée après le passage de la corde dans les deux anneaux.

Qian Rui, convoqué dans la pièce voisine, entendit la conclusion. Son soulagement fut visible.

— Cela confirme mon registre, Excellence. La cuve a été fermée à l’heure inscrite.

Tao Gan se tourna vers lui.

— Cela confirme seulement que le cachet du magasin a touché cette matière pendant qu’elle était molle. Le sceau ignore l’heure.

Qian invoqua la responsable du bain, le nom du garde et l’habitude quotidienne. Tao ne contesta aucun de ces éléments. Il refusa seulement de donner à l’empreinte la mémoire qu’elle ne possédait pas.

Ti demanda à Qian de laisser le petit cachet sous la garde du yamen jusqu’à la fin de l’enquête. Le clerc remit sa clé et la cassette avec une réticence contenue.

— Personne ne pourra plus fermer les préparations publiques, fit-il remarquer.

— Elles resteront ouvertes sous la surveillance de mes hommes. Une cuve sans sceau est moins dangereuse qu’une certitude fausse.

Qian s’inclina.

*

Le sergent Hong avait attendu le retour du garde Chen.

L’homme se présenta au yamen avant la seconde veille. Il confirma avoir travaillé au magasin le soir précédent, mais son service s’était terminé au coucher du soleil. Sa fille était fiévreuse; il avait obtenu de partir et avait été remplacé par un garde nommé Wu. Chen se souvenait avoir signé, en fin d’après-midi, la feuille attestant qu’il avait reçu les consignes de Qian. Il n’avait pas assisté au scellement de la troisième cuve.

Hong apporta au magasin le tableau des rondes conservé par Tsiao Taï. À l’heure portée dans le registre de Qian, Wu se trouvait en service.

Le nom de Chen apparaissait pourtant sans correction.

Ti fit venir Qian dans le bureau de l’annexe. Hong lui montra les deux documents.

— Pourquoi votre registre mentionne-t-il Chen ?

Le clerc relut l’entrée.

— J’ai dû reporter le nom de la feuille préparatoire. Les gardes changent rarement en cours de service.

— L’heure a-t-elle été inscrite au même moment ? demanda Ti.

— Oui, Excellence.

— Vous souvenez-vous de l’avoir écrite ?

— J’accomplis cette opération chaque soir.

— Ce n’était pas ma question.

Qian garda le silence avant de répondre qu’il ne pouvait isoler ce geste parmi ceux de la journée. L’erreur de nom, affirma-t-il, ne modifiait pas le témoignage de la responsable ni l’intégrité du sceau.

— Elle modifie votre chronologie, dit Hong.

L’examen matériel du registre renforça son doute. L’entrée consacrée à la cuve occupait un espace resté vide entre deux lignes. Les caractères étaient de la main de Qian, mais légèrement plus petits, comme s’ils avaient dû tenir dans une place déterminée après les autres inscriptions. Ce n’était pas une preuve de meurtre. C’était la preuve que l’heure pouvait avoir été ajoutée plus tard qu’on ne le prétendait.

Qian répéta qu’il avait complété un oubli.

— Quand avez-vous constaté cet oubli ? demanda Ti.

— Après la fermeture des bureaux, Excellence.

— Avant ou après le retour du petit cachet dans sa cassette ?

— Après, je crois.

— Qui se trouvait encore avec vous ?

Qian cita Meng, puis se corrigea : le commis avait peut-être déjà quitté la salle. Il nomma Gao, qui inspectait les réserves, et la responsable du bain, occupée à ranger les fournitures. Aucun de ces témoins ne se trouvait nécessairement à son bureau lorsqu’il avait écrit.

Ti lui demanda pourquoi il avait recopié le nom de Chen plutôt que de vérifier la feuille de ronde. Qian répondit qu’il avait utilisé la liste préparée avant le changement imprévu. Cette négligence était plausible. Elle était aussi exactement celle dont avait besoin un homme écrivant après les faits.

Trois possibilités restaient ouvertes : Qian avait commis une erreur sans lien avec la mort; quelqu’un lui avait fait croire que la cuve avait été fermée plus tôt; ou Qian avait lui-même construit une heure destinée à protéger le dépôt du corps. Ti les fit noter toutes les trois. La dernière était la plus inquiétante, non encore la seule.

Ti le laissa repartir sous surveillance. L’accuser maintenant aurait donné au véritable auteur, si Qian n’était qu’un clerc négligent, une occasion de disparaître. S’il était davantage, ses prochaines précautions parleraient peut-être mieux que son registre.

*

Le pinceau de Meng attendait toujours dans la coupe où Tao Gan l’avait déposé.

Son manche de bambou était fermé par une petite pièce rapportée. Tao la fit tourner avec deux doigts. Le bain avait gonflé le bois; il fallut le chauffer légèrement près d’une lampe pour dégager le pas grossier qui la maintenait.

À l’intérieur se trouvait une bande de lisière roulée très serré.

L’indigo n’avait atteint que l’extrémité du bambou. La bande était encore lisible. Des traits sombres, un fil rouge et plusieurs intervalles formaient le même type de motif que dame Lin avait observé à l’hospice.

— C’est la réponse de Han, dit-elle.

Ti déroula la bande sur la table sans la tirer. Les séquences se répétaient : neuf traits bleus, un rouge; d’autres groupes étaient séparés par trois espaces courts. Aucun caractère ne donnait un nom ou une quantité.

— Pouvez-vous la lire ? demanda-t-il.

— Pas encore. Mais ce n’est pas une décoration. Les variations sont trop régulières.

Elle fit apporter le relevé dessiné de mémoire après sa visite. Les groupes concordaient avec plusieurs lisières suspendues à l’hospice, mais leur ordre différait. Neuf traits bleus revenaient à plusieurs reprises; chaque série se terminait par un fil rouge. Trois espaces plus larges séparaient des ensembles qui pouvaient représenter des jours, des ateliers ou des livraisons. Une ouvrière habituée à compter des passages de navette reconnaîtrait aussitôt les limites d’un groupe. Pour un lecteur de registres, la bande ne disait rien.

— Han a choisi une écriture que ses adversaires peuvent regarder sans la lire, dit dame Lin.

— Qian l’a regardée, rappela Ti.

— Et il a pris le temps de la copier. Cela signifie qu’il la jugeait dangereuse, même s’il ne la comprenait pas.

Ti lui demanda si les trois espaces correspondaient aux trois comptes du billet. Elle refusa d’aller aussi vite. Un motif pouvait désigner trois unités aussi bien que trois livres. Il faudrait comparer la bande aux pièces produites et interroger Han hors de la présence des responsables du magasin.

Hong rapprocha le billet anonyme. « Trois comptes disent la vérité. »

— Meng a caché cette bande parce qu’il pensait qu’elle appartenait à l’un des trois, dit-il.

— Ou parce qu’elle permet de les comparer, répondit Ti.

Han avait menti sur la rencontre nocturne. Elle avait pourtant remis à Meng une pièce qu’il avait protégée au prix de sa vie. Son mensonge pouvait cacher le meurtre; il pouvait aussi protéger la seule preuve que le meurtrier avait cherchée.

Dame Lin demanda que la bande fût conservée à plat entre deux tablettes. Elle voulait retourner auprès des tisserandes dès le lendemain. Ti accepta, mais lui imposa une escorte discrète.

— Je ne souhaite pas que vous approchiez seule un témoin que quelqu’un vient peut-être de tuer pour faire taire.

— J’accepterai l’escorte, répondit-elle. À condition qu’elle reste assez loin pour que les femmes continuent à parler.

Ti donna cet ordre à Tsiao Taï.

*

Avant de quitter l’annexe, dame Lin demanda trois échantillons d’eau.

Le premier venait de la cuve numéro trois. Même dilué, il déposait une couleur bleue sur les parois de la coupe.

Le deuxième fut pris au puits de la cour de réception. Il était clair, sans odeur particulière et ne contenait presque aucun résidu.

Le troisième provenait du grand bassin de décantation de la cour de rinçage. Les ouvrières y plongeaient les pièces après certains traitements afin d’éliminer la cendre lessivée et les fibres détachées. L’eau paraissait claire à la lumière d’une lampe. Lorsqu’on la laissait reposer, de très fins fils pâles se déposaient au fond. Une odeur faible, semblable à celle de la coupe prélevée sur Meng, y persistait.

Le Contrôleur des Décès compara les trois récipients. Il ne prétendit pas que deux eaux pouvaient être identifiées comme deux écritures. Les bains changeaient avec le travail et plusieurs ateliers utilisaient des procédés voisins. Mais, parmi les eaux présentes dans l’établissement, celle du bassin de rinçage était la seule à réunir transparence, résidu et fibres.

Ti fit éclairer la cour.

Le bassin se trouvait à l’endroit où Meng avait rencontré Han. Sa margelle de pierre atteignait les genoux d’un homme. Sur l’un des angles, une zone plus claire indiquait un frottement récent; les passages de la journée empêchaient de savoir par quoi. Au sol, près d’une bonde, Tao Gan trouva quelques fils de soie brute collés dans une trace desséchée. Rien n’était assez singulier pour constituer seul une preuve.

Dame Lin s’agenouilla près de la margelle sans la toucher. Elle compara sa hauteur aux contusions des genoux et imagina un homme frappé à la tempe, déséquilibré puis maintenu contre la pierre. La position convenait. Elle n’en conclut pas que la scène s’était nécessairement déroulée ainsi.

Tao Gan plaça un sac de sable contre la margelle afin de vérifier la position sans employer un homme. Lorsqu’il le poussa vers l’eau, les deux angles de pierre marquèrent le tissu à la hauteur exacte des genoux. La démonstration ne prouvait toujours pas que Meng avait été tué là : tous les bassins de l’annexe possédaient des margelles proches. Mais seul celui-ci contenait l’eau et les fibres observées, et seul celui-ci se trouvait dans la cour où Meng avait été vu pendant la nuit.

Tsiao Taï fit relever les accès. Depuis le bassin, trois trajets conduisaient aux cuves : l’allée couverte, assez large pour un chariot; un passage entre les claies, praticable à deux porteurs; et le détour par la cour de réception. Le lendemain, il mesurerait chacun d’eux et rechercherait les traces que la pluie, l’eau de rinçage ou une roue endommagée auraient pu conserver.

— Han vous a-t-elle dit où elle avait vu Meng ? demanda Ti.

— Elle a nié l’avoir vu. Je crois désormais qu’elle protège ce rendez-vous, pas celui qui l’a tué.

— Vous lui accordez beaucoup.

— Elle a envoyé une preuve et menti sur un lieu. Un meurtrier aurait plus volontiers détruit la preuve.

Ti ne pouvait écarter l’argument. Il ne pouvait pas davantage innocenter Han avant de savoir qui avait quitté la cour après elle.

Tsiao Taï vint annoncer qu’aucune nouvelle de Bo ni du chariot n’était parvenue des portes. Ma Jong poursuivait ses recherches dans le quartier des porteurs. L’absence du véhicule prenait un sens nouveau. Un corps sorti de cette cour n’avait pu rejoindre la cuve sans être porté, traîné ou caché.

Ti regarda l’allée couverte qui reliait le bassin aux teinturiers. En plein travail, des dizaines de personnes l’empruntaient. La nuit, un rouleau sur un chariot n’aurait éveillé aucune attention si l’ordre semblait régulier.

Il résuma les faits pour Hong :

  • Meng avait respiré une eau claire;
  • cette eau contenait des traces compatibles avec le bain de rinçage;
  • les blessures correspondaient à une lutte près d’une surface de pierre;
  • son corps avait subi une compression aux épaules avant l’indigo;
  • la cuve avait été scellée à une heure que le registre ne prouvait plus;
  • un chariot autorisé à circuler dans l’annexe avait disparu.

Le mystère ne consistait donc plus à ouvrir une cuve fermée. Il consistait à tuer Meng dans un lieu accessible, à déplacer son corps sous l’apparence d’une marchandise, puis à fermer officiellement son tombeau.

Dans la cour silencieuse, les fils de soie brute et le résidu du bain conduisaient désormais vers le bassin de rinçage, un lieu où Meng n’avait officiellement aucune raison de se trouver.