chapitre 09 le porteur qui fuyait
Chapitre IX
Le porteur qui fuyait
Ma Jong reçut le message de Bo Ren au moment où les cloches annonçaient midi.
Un garçon des quais lui remit une moitié de tablette brisée. Sur le bois, trois traits indiquaient l’ancien dépôt où le chariot avait été retrouvé. Au revers, une phrase grossière demandait que les agents du yamen laissassent en paix la sœur de Bo. Si Ma Jong l’acceptait, le porteur se présenterait près du bac des Saules avant la fin de l’après-midi.
Le garçon ignorait qui lui avait donné la tablette. Un homme l’avait posée sur une borne avec une pièce de monnaie et lui avait désigné Ma Jong dans la maison de thé.
Ma Jong porta le message à Ti.
— Sa sœur travaille-t-elle à l’hospice ? demanda le juge.
— Oui, Excellence. Elle s’appelle Bo Lian. Elle est veuve depuis trois ans et tisse sous la protection de Miaozhen.
— Est-elle recherchée ?
— Pas pour le meurtre. Elle peut être impliquée dans les marques privées.
Ti examina la tablette. Bo ne demandait ni argent ni sauf-conduit. Il voulait que sa sœur ne fût pas arrêtée à sa place.
— Dis-lui que personne ne sera détenu sans fait précis. Tu n’ajouteras aucune promesse d’impunité.
— Il ne viendra peut-être pas.
— Alors il choisira de rester un fugitif. Mais nous ne fabriquerons pas un mensonge pour obtenir sa confiance.
Tsiao Taï fut chargé d’étudier le lieu. Le bac des Saules occupait une berge étroite entre des magasins de bois et plusieurs maisons de bateliers. Trois ruelles y conduisaient. Une passerelle permettait de gagner l’autre rive; deux petites embarcations restaient habituellement amarrées près du quai.
Tsiao Taï plaça des hommes hors de vue aux extrémités des rues. Il fit détacher l’une des barques et confia l’autre à un agent déguisé en pêcheur. Ma Jong entrerait seul dans l’espace du bac. Si Bo tentait de fuir, les issues seraient fermées avant qu’une nouvelle poursuite jetât tout le quartier dans la confusion.
— Je ne veux pas le voir disparaître une seconde fois, dit Ma Jong.
— Alors ne le pousse pas à courir avant que je ferme le chemin, répondit Tsiao Taï.
Ils n’ajoutèrent rien. Leur désaccord du jour précédent avait produit une méthode commune.
*
Ma Jong se rendit au rendez-vous sans uniforme. Il portait une robe de travail, une ceinture de corde et un bonnet emprunté à l’un des porteurs. Ses armes restaient cachées sous le vêtement. Il s’assit près de la borne du bac et attendit.
Les passants diminuèrent à mesure que l’après-midi avançait. Une barge chargée de jarres remonta le canal. Deux femmes vinrent laver des paniers, puis repartirent. Le pêcheur de Tsiao Taï ne leva pas les yeux.
Bo apparut dans le reflet de l’eau avant de se montrer sur la berge.
Il avait changé de robe et bandé sa cicatrice comme une blessure récente. Il avançait derrière une charrette de bois, utilisant la charge pour cacher son approche. Lorsqu’il atteignit le milieu du quai, il s’arrêta.
— Ma sœur ?
— Elle n’est pas arrêtée, répondit Ma Jong. Le juge n’a aucune charge précise contre elle.
— Les hommes du yamen sont-ils ici ?
— Tu m’as demandé.
Bo regarda les toits, la passerelle et la barque. Son expérience de porteur lui avait appris à lire les espaces libres. Il repéra sans doute un mouvement trop immobile dans l’une des ruelles. Son visage changea.
— Vous avez menti.
— Je n’ai jamais dit que je viendrais seul.
Bo recula, renversa la charrette entre eux et courut vers la passerelle.
Ma Jong franchit les rondins dispersés. Cette fois, il ne chercha pas à rattraper le fugitif dans un dédale. Il le suivit à distance, assez près pour l’empêcher de se cacher, assez loin pour le conduire vers l’issue choisie.
Bo atteignit la passerelle. À l’autre extrémité, deux agents sortirent d’un hangar. Il se retourna vers la première ruelle; un chariot vide, poussé par les hommes de Tsiao Taï, en barrait l’entrée. La seconde donnait sur la barque que le faux pêcheur venait d’éloigner du quai. La troisième était occupée par Tsiao Taï lui-même.
Le porteur s’arrêta.
Il pouvait sauter dans le canal. Il regarda l’eau, puis Ma Jong. La fatigue de plusieurs nuits passa sur son visage.
— Ma sœur n’a rien à voir avec l’homme bleu, dit-il.
— Viens le déclarer au juge.
Bo ne résista pas lorsque les agents lui lièrent les poignets.
Tsiao Taï fit fouiller le fugitif sur place devant deux témoins. Bo portait une petite somme, une clé de dépôt, trois jetons de bac et un morceau de lisière marqué d’un signe privé. Il ne possédait ni arme ensanglantée ni sceau. Sous sa ceinture, les agents trouvèrent une tablette récente où deux départs de barges étaient indiqués pour les jours suivants.
L’une des dates correspondait au matin fixé pour la livraison provinciale. L’autre se situait la nuit précédente. Bo affirma qu’il s’agissait de courses ordinaires. Tsiao Taï fit envelopper chaque objet séparément sans l’interroger davantage.
Sur le chemin du yamen, les habitants regardèrent passer le prisonnier. Ma Jong choisit les rues les plus larges afin d’éviter qu’une foule ne se formât. Il fit marcher Bo sans cangue et interdit aux agents de l’annoncer comme meurtrier. Le quartier devait comprendre qu’un homme avait été arrêté, non qu’un verdict était déjà rendu.
*
Ti l’interrogea dans une salle du yamen, en présence de Hong, Ma Jong et Tsiao Taï. Tao Gan avait placé sur une natte les cordes saisies avec le chariot, les échantillons de fibres et le relevé des marques sur Meng.
Bo s’agenouilla devant la table. Il avait mangé et reçu de l’eau. Ti lui fit confirmer son nom, son métier et ses liens avec l’hospice.
— Pourquoi avez-vous fui ?
— Parce que mon chariot se trouvait près de la cuve, Excellence.
— Vous le saviez avant la découverte du corps.
— Je savais ce que j’avais transporté.
— Un homme ?
Bo baissa la tête.
— Je n’en étais pas sûr.
Ti ne lui permit pas de se réfugier dans cette formule. Il reprit depuis les courses privées.
Le porteur avoua qu’il transportait depuis plusieurs mois des rouleaux absents des registres publics. Les ordres lui parvenaient par des employés de l’annexe. Il chargeait des ballots présentés comme des chutes ou des pièces privées, puis les conduisait au bac des Saules. Là, un batelier les remettait à des ateliers, à des marchands ou à l’hospice.
— Qui vous payait ?
— Plusieurs mains, Excellence. Parfois le bureau de l’annexe. Parfois un intendant de maison marchande.
— Celle de Pei Suyin ?
Bo hésita.
— Son signe figurait sur certaines tablettes.
Il ne prétendit pas avoir traité directement avec Pei. Les ordres portaient une marque privée et le paiement arrivait par intermédiaires. Une partie des rouleaux recevait ensuite un cachet d’atelier à l’hospice.
Sa sœur Bo Lian savait que certaines pièces n’avaient pas de provenance régulière. Elle aidait Miaozhen à les intégrer aux commandes des veuves. Bo affirma qu’elle croyait protéger le travail de femmes exclues des corporations; elle ignorait le mécanisme de la table.
Bo décrivit le procédé avec plus de précision. Les surplus arrivaient rarement sous la forme d’un rouleau achevé. Ils étaient pliés dans des ballots de lisières ou mélangés à des pièces officiellement renvoyées pour défaut. À l’hospice, on les assemblait, on leur donnait une âme de bois et on apposait une marque privée. Cette marque n’imitait pas le sceau du magasin; elle affirmait que l’étoffe provenait d’un atelier indépendant.
— Qui savait que ces pièces venaient des groupes de neuf ? demanda Ti.
— Je ne connaissais pas les groupes, Excellence. Pour moi, c’étaient des surplus que le magasin ne voulait pas inscrire.
— Vingt-quatre rouleaux ne sont pas des chutes.
— Je ne les ai jamais vus ensemble. Une bande aujourd’hui, deux ballots trois jours plus tard. Celui qui porte ne voit que sa charge.
Les jetons trouvés sur lui correspondaient aux petites traversées du bac des Saules. L’un portait une entaille identique au signe relevé sur les tablettes de la maison Pei. Bo reconnut que les bateliers de cette maison recevaient une part des étoffes. Il ne pouvait dire si Pei donnait elle-même les ordres.
La contrebande était assez fractionnée pour que chaque participant pût prétendre n’avoir connu qu’un service irrégulier. Elle reproduisait dans le transport la même division que dans le magasin.
— Vous avez donc fui pour éviter que nous l’interrogions, dit Ti.
— Si vous saisissiez les marques, l’hospice fermerait. Ma sœur perdrait tout. J’ai cru qu’on accuserait les veuves avant les marchands.
Cette crainte n’était pas sans fondement. Elle ne justifiait ni la contrebande ni la fuite.
Hong fit apporter la tablette de courses de Bo, retrouvée sur lui lors de l’arrestation. Plusieurs signes correspondaient aux passages du bac. D’autres indiquaient des numéros de groupes divisibles par neuf.
— Parlez de la nuit où Meng est mort, ordonna Ti.
Bo ferma les yeux un instant.
Après la dernière ronde, il avait attendu près du hangar des porteurs. Un garçon lui avait remis une tablette du bureau de l’annexe. L’ordre demandait un chariot bas et des cordes. Il devait entrer par la grande porte, prendre un rouleau dans la cour de rinçage et le conduire aux cuves.
— Qui vous a reçu ?
— Qian Rui, Excellence.
Hong cessa d’écrire pendant la durée d’un souffle, puis reprit.
Bo avait trouvé Qian près de l’allée couverte. Un rouleau enveloppé de toile claire reposait sur le sol. Les deux extrémités étaient liées. Qian affirma qu’il contenait des pièces retirées d’un bain et quelques objets métalliques destinés à la réparation de la cuve. Il ordonna à Bo de ne pas l’ouvrir parce que la marchandise appartenait au magasin.
— Vous a-t-il aidé à charger ?
— Il a soulevé une extrémité. J’ai passé les cordes et tiré le rouleau sur la plateforme.
— Avez-vous vu une autre personne ?
— Une ombre dans le corridor. Je ne sais pas si c’était un homme ou une claie couverte.
Bo poussa le chariot jusqu’à la cuve numéro trois. Qian marchait derrière lui. Près du couvercle, le clerc lui demanda de retourner chercher une perche laissée dans l’allée. Lorsque Bo revint, le rouleau n’était plus sur le véhicule. Qian lui ordonna de sortir immédiatement et lui remit la tablette d’autorisation.
— La cuve était-elle ouverte ?
— Je n’ai pas regardé. Le couvercle était posé lorsque je suis reparti.
— Et le sceau ?
— Je n’en ai pas vu.
Bo ramena le chariot au quartier des porteurs. Il comprit que la charge était probablement humaine lorsqu’il entendit, au matin, la découverte du corps. Il cacha alors le véhicule dans l’ancien dépôt et prit la fuite.
Hong reprit les heures avec lui. Bo avait reçu l’ordre après le signal qui fermait normalement le magasin aux marchandises. Il était entré peu avant la dernière veille, conformément au registre du portail. La course jusqu’à la cuve n’avait duré que quelques instants. Lorsqu’il était ressorti, Qian était resté dans l’annexe.
— Avez-vous vu la responsable du bain ? demanda Hong.
— Non.
— Le garde Wu ?
— À la porte seulement.
— Quelqu’un aurait-il pu apposer le sceau après votre départ ?
— Qian avait sa cassette près du bureau. Je l’ai vue ouverte quand je suis allé chercher la perche.
Ce détail aggravait la position du clerc, mais Bo pouvait l’avoir appris après coup. Ti demanda quelle apparence possédait la cassette. Le porteur décrivit le bois noir, la ferrure et une tache de cire sur le couvercle. Tao Gan confirma que la description correspondait à l’objet saisi.
Bo avait donc vu la cassette ou reçu une description exacte. Il n’avait toujours pas vu Qian appliquer le cachet.
— Pourquoi n’êtes-vous pas venu au yamen ?
— Parce que j’avais transporté les rouleaux sans numéro. Qian aurait dit que j’avais tué Meng pour cacher la contrebande.
La prédiction se réalisa presque aussitôt.
Qian fut conduit dans la salle et confronté au porteur. Il nia avoir donné l’ordre nocturne. La tablette originale avait disparu; Bo pouvait en avoir fabriqué une ou obtenu un ancien modèle. Le clerc affirma ne pas avoir quitté son bureau pendant la dernière veille.
— Le registre de la porte mentionne pourtant un ordre de l’annexe, dit Hong.
— Le garde a pu reconnaître à tort une forme habituelle. Bo connaissait nos tablettes. Il travaillait ici depuis des années.
Qian regarda le prisonnier pour la première fois.
— Il transportait les rouleaux volés. Meng vérifiait les comptes. Il avait toutes les raisons de le faire taire, puis de déposer le corps dans la cuve afin d’accuser les employés du magasin.
L’explication était cohérente. Bo possédait le chariot, les cordes, la force nécessaire et l’accès aux courses nocturnes. Il connaissait la cour de rinçage. Sa fuite confirmait sa peur d’être découvert. Son accusation contre Qian pouvait être une défense préparée.
Il lui manquait toutefois le petit cachet de l’annexe.
Qian répondit que Bo avait pu déposer Meng dans le bain avant la fermeture ordinaire. La responsable aurait ensuite scellé la cuve sans voir le corps.
— Votre propre registre place cette fermeture avant l’entrée du chariot, rappela Ti.
— Parce que le chariot n’a jamais porté le corps, Excellence. Le porteur se sert de votre contradiction pour inventer une course.
Ti fit apporter la tablette des jetons de Bo et la description de la cassette.
— S’il a inventé toute la course, comment expliquez-vous l’indigo dans son chariot et les marques de ses cordes sur Meng ?
— Il a utilisé le véhicule pour son crime.
— Comment expliquez-vous l’entrée autorisée par votre annexe ?
— Une imitation.
— Et la cassette qu’il décrit ?
Qian répondit que de nombreux employés l’avaient vue. Chaque élément pouvait recevoir une explication séparée. Leur réunion formait pourtant une chaîne dont Bo et Qian se renvoyaient chaque maillon.
Hong demanda au clerc où il se trouvait pendant la demi-heure séparant l’entrée et la sortie du chariot. Qian cita d’abord la salle des registres, puis le bureau de l’annexe où il aurait rangé le cachet. Aucun témoin ne le confirmait pour toute la période.
Il accusa à son tour Bo de connaître les rondes, la cassette et les passages. Un contrebandier habitué au magasin pouvait fabriquer une scène destinée à compromettre le gardien des sceaux.
Ti constata que Qian n’essayait plus de sauver l’heure de son registre. Il essayait seulement de rendre Bo capable de l’avoir falsifiée.
Ti renvoya Qian sous surveillance. Il ne laissa pas les deux hommes prolonger un affrontement où chacun ne ferait que répéter son intérêt.
*
Tao Gan posa les cordes du chariot devant Bo.
Avant que personne ne parlât, le porteur désigna celle dont le nœud restait serré.
— C’est avec celle-ci que le rouleau était lié.
Hong lui demanda de décrire le nœud. Bo montra une boucle particulière que les porteurs employaient pour défaire une charge sans la laisser tomber. Le Contrôleur des Décès avait relevé sur les épaules de Meng les marques laissées par une étoffe serrée.
Ti n’ordonna aucune reconstitution. Bo venait de reconnaître lui-même la corde et la manière dont il avait fixé la charge. Il restait à savoir ce qu’il avait compris avant de fuir.
Ma Jong demanda à interroger Bo seul quelques instants. Ti accepta, en maintenant Hong dans la pièce.
— Pourquoi avoir obéi si le rouleau vous paraissait anormal ? demanda Ma Jong.
— Parce que je transportais déjà des choses qui ne devaient pas exister.
— Vous saviez qu’il ne contenait pas des chutes.
— Il était trop lourd.
— Vous auriez pu l’ouvrir.
Bo releva enfin les yeux.
— Et découvrir quoi ? Du métal volé, de la soie sans marque, un corps ? Dans les trois cas, Qian savait que je n’irais pas chercher un garde.
Ma Jong avait vécu assez longtemps hors des lois pour reconnaître la logique d’un homme pris dans sa propre faute. Elle pouvait être vraie. Elle pouvait aussi constituer la meilleure défense d’un contrebandier intelligent.
Ti ordonna que Bo fût détenu séparément, protégé des employés du magasin et autorisé à recevoir la visite de sa sœur sous surveillance. Il restait suspect du meurtre et témoin essentiel de la fraude.
La cellule devait le garder vivant autant que l’empêcher de fuir.
Avant qu’on l’emmène, Hong lui demanda de décrire une dernière fois la charge, sans interprétation.
Bo regarda les cordes posées sur la natte.
— Le rouleau était souple par endroits. Dans le tournant près de la rigole, il a glissé. Quelque chose a frappé la plateforme à l’intérieur.
Il serra ses mains liées.
— Le rouleau a heurté le bois comme un homme dont le bras retombe.