chapitre 3 le paravent de soie 2
LE PARAVENT DE SOIE
Chapitre Trois
Le poison dans la coupe
L'attente dura le temps que la flamme d'une lampe baissât d'un doigt. Le juge Ti compta mentalement les pulsations de son pouls — soixante, soixante-dix, quatre-vingts — tandis que le silence s'épaississait dans la salle comme une brume d'automne.
Les convives étaient restés à leurs places, figés, n'osant se regarder ni se parler. Le silence n'était troublé que par le grésillement des lampes à huile et le souffle court de Dame Fan, qui n'avait pas cessé de trembler depuis la mort de Chen. Ses doigts s'agrippaient au bord de la table comme des griffes, les jointures blanches, et elle fixait un point invisible devant elle sans vraiment le voir. Le marchand Fan avait les yeux fixés sur la table, comme s'il cherchait au fond du bois laqué une réponse qui ne venait pas. Il se passa la langue sur les lèvres à plusieurs reprises, un tic nerveux qu'il semblait incapable de contrôler. Liu buvait, mécaniquement, coupe après coupe, le regard vide, le geste de plus en plus lourd à mesure que l'alcool engourdissait ses sens. Il ne regardait personne, ne parlait à personne — il se contentait de boire, comme si le vin pouvait effacer ce qu'il venait de voir. Frère Jing priait, ses lèvres remuant en silence, ses doigts comptant inlassablement les perles de son chapelet. De temps à autre, il fermait les yeux et inclinait la tête, comme s'il écoutait une voix que les autres ne pouvaient entendre.
Les notables présents — un marchand de thé, un prêteur sur gages, un propriétaire terrien du voisinage — se tenaient cois, n'osant même pas tousser. L'un d'eux, un vieil homme à la barbe grise, avait les mains croisées sur la table, immobiles, comme s'il avait peur que le moindre mouvement attire l'attention du magistrat sur lui. Un autre, plus jeune, regardait alternativement le corps de Chen et la porte, comme s'il calculait ses chances de fuite.
Le juge Ti se tenait debout près du corps, immobile, les mains croisées dans le dos. Il regardait les tessons de la coupe brisée, le vin répandu qui formait une flaque irrégulière sur le bois laqué, la position du corps, l'angle de la tête inclinée vers l'arrière, la direction des doigts crispés sur le bord de la table. Il mémorisait chaque détail, chaque centimètre de la scène, comme un peintre mémorise un paysage avant de le reproduire. Il savait que la mémoire était la première des sciences de l'enquête — ce qu'on oublie aujourd'hui ne revient jamais. Il nota la façon dont la main droite de Chen pendait, inerte, le poignet légèrement tourné vers l'extérieur. Il nota la position de la chaise, reculée de quelques pouces, comme si la victime avait tenté de se lever avant de s'effondrer. Il nota l'expression du visage — la bouche ouverte, les yeux écarquillés, la surprise figée dans la mort.
Des voix étouffées lui parvenaient de la cuisine, où les domestiques s'étaient rassemblés en chuchotant. Il distinguait des fragments de phrases — « j'ai rien vu », « le pauvre homme », « il a bu et puis il est tombé » — mêlés au bruit des casseroles qu'on déplaçait nerveusement. Il se promit de les faire garder dès que possible. Les serviteurs voyaient toujours plus qu'ils ne disaient, et leurs langues se déliaient mieux dans la peur que dans la confiance.
La porte s'ouvrit enfin.
Tao Gan entra, sa petite boîte en bois sous le bras. Il jeta un coup d'œil rapide à la scène, et son visage — habituellement impassible, maîtrisé par des années de discrétion forcée — se crispa imperceptiblement. Il avait vu assez de morts dans sa vie pour savoir que celle-ci était violente. Il posa sa boîte, ajusta ses manches, et s'inclina avec la grâce mesurée d'un homme qui avait appris à ne jamais se presser.
— Votre Honneur, dit-il en s'inclinant.
— Tao Gan. Examine la coupe brisée. Examine la bouteille de vin. Examine tout ce qui se trouve sur cette table. Je veux savoir précisément ce qui s'est passé.
Tao Gan posa sa boîte sur un coin de la table que les serviteurs avaient débarrassé des plats. Il en sortit une loupe à manche de laque, une paire de baguettes fines en bambou, un petit pinceau en poil de chèvre, et plusieurs flacons de verre et de porcelaine. Il travaillait avec une lenteur méthodique, comme un chirurgien qui prépare ses instruments avant une opération. Avant de servir le juge Ti, il avait gagné sa vie en fabriquant de faux élixirs et en truquant des potions dans les arrières-salles des marchés de la province du Shandong. Il connaissait les poisons de l'intérieur, leurs odeurs, leurs textures, leurs couleurs, et cette connaissance souterraine faisait de lui le meilleur expert en toxicologie que le juge Ti eût jamais rencontré. Il avait passé des années à étudier les herbes vénéneuses, les champignons mortels, les sels minéraux qui brûlaient les entrailles. Il savait distinguer au goût l'aconit de la ciguë, au toucher l'arsenic du réalgar. Cette science, acquise dans l'illégalité, servait désormais la justice.
Il commença par les tessons de la coupe. Il les ramassa un par un avec les baguettes, les examina sous la loupe, les tournant et les retournant dans la lumière tremblante des lampes à huile. Il huma le bord de chaque morceau, fermant les yeux pour mieux concentrer son odorat. Son nez remua légèrement, comme celui d'un chien de chasse qui flaire une piste. Il passa le bout de la langue sur un tesson, recracha aussitôt, et fit une grimace imperceptible.
— Le bord de la coupe, Votre Honneur, dit-il enfin. Il y a une odeur âcre, différente de celle du vin de riz. L'arsenic a un parfum caractéristique — métallique, légèrement amer. Comme du cuivre et des amandes mélangés.
— Le poison était sur le bord de la coupe ?
— Oui. Et pas dans le vin. Si le poison avait été versé dans la bouteille, toutes les coupes auraient été contaminées. Mais seule la coupe de Chen porte la trace du poison. Quelqu'un a enduit le bord d'une substance mortelle, juste assez pour que Chen l'ingère en buvant.
Tao Gan prit un flacon de verre, versa quelques gouttes du liquide qu'il avait prélevé sur les tessons, et ajouta une poudre blanche qu'il sortit d'un sachet de soie. Le mélange vira au noir presque instantanément, un noir profond, semblable à de l'encre de Chine.
— La réaction est immédiate. C'est de l'arsenic, pur et concentré. Une dose qui tuerait un cheval en quelques minutes. Chen n'avait aucune chance dès la première gorgée.
Il se tourna vers la bouteille de vin, encore posée sur la table près du plateau où Dame Fan l'avait prise. Il la souleva avec précaution, l'inclina pour examiner le fond, renifla le goulot. Il en versa un peu dans une coupe propre, répéta l'analyse avec la même méthode précise. Cette fois, le liquide resta clair, limpide, innocent.
— La bouteille est propre, Votre Honneur. Pas de poison.
— Les autres coupes ?
Tao Gan préleva des échantillons de chaque coupe encore à moitié pleine sur la table. Celle de Fan, celle de Liu, celle de Frère Jing, celles des notables. Une par une, il les analysa avec la même méthode, la même concentration. Chaque test donna le même résultat négatif. Il essuya ses mains avec un linge propre et se tourna vers le juge Ti.
— Seule la coupe de Chen Yu-tsai contenait de l'arsenic, conclut-il. Le poison a été introduit dans cette coupe précise, et nulle part ailleurs. Le meurtrier connaissait les habitudes du banquet. Il savait que Dame Fan servirait Chen, et il a préparé la coupe en conséquence.
Fan ne put retenir un gémissement. Le son était rauque, arraché du fond de la gorge, comme un animal blessé.
— Mais comment ? Comment est-ce possible ? Elle a pris la bouteille, elle a rempli la coupe, elle la lui a donnée... comment le poison n'a touché que lui ?
Il regarda Dame Fan, la peur et l'accusation mêlées dans ses yeux. Ses poings se serrèrent sur la table, et sa pomme d'Adam monta et descendit dans sa gorge.
— C'est elle, dit-il d'une voix qui montait. C'est elle qui a servi le vin. C'est elle qui a touché la coupe. Elle l'a tué.
— Tu mens, souffla Dame Fan, le visage livide. Tu sais bien que je n'ai rien fait. Tu sais que je n'aurais jamais pu...
Elle s'interrompit, comme si elle en avait déjà trop dit. Ses yeux cherchèrent ceux du juge Ti, et il y lut un appel silencieux.
Le juge Ti leva la main, un geste calme mais ferme qui imposa le silence immédiatement.
— Assez. Vous aurez tous l'occasion de parler, mais ce sera plus tard et séparément. Pour l'instant, vous allez garder le silence et attendre que la procédure suive son cours.
Il se tourna vers Ma Jong, qui se tenait près de la porte, son bâton de chêne à la main, les épaules larges, le regard dur. Ma Jong avait les traits épais d'un ancien lutteur, mais ses yeux étaient vifs et observaient tout avec une intelligence que son apparence brutale ne laissait pas deviner.
— Ma Jong, je te confie la garde de cette salle. Ordonne aux serviteurs de rester dans la cuisine. Que personne ne quitte la résidence sans mon autorisation. Tu réponds de chaque personne présente sur les lieux — maîtres, invités et domestiques compris. Si quelqu'un tente de fuir, tu l'en empêches par tous les moyens nécessaires.
Ma Jong inclina la tête, un mouvement bref et précis.
— Comptez sur moi, Votre Honneur. Personne ne sortira vivant de cette enceinte sans votre permission.
Il se posta devant la porte, le bâten bien en main, et parcourut l'assemblée d'un regard qui ne laissait aucun doute sur sa détermination.
Le juge Ti prit Tao Gan par le coude et l'entraîna dans le couloir adjacent, hors de vue et d'oreille des suspects. La pièce était un petit cabinet de thé, décoré de rouleaux de calligraphie représentant des poèmes de la dynastie des Han, avec une table basse en bois de santal et deux coussins de soie. Vide à cette heure de la nuit, il flottait dans l'air un léger parfum d'encens refroidi. Le juge Ti ferma la porte derrière eux et attendit que ses yeux s'accoutument à la pénombre. Une seule lampe brûlait sur une étagère, projetant des ombres dansantes sur les caractères calligraphiés.
— Parle-moi franchement, Tao Gan. Qu'est-ce que tu as vu, au-delà des analyses ? Je connais ton regard — tu as remarqué quelque chose d'autre.
Tao Gan réfléchit un instant, ses doigts caressant le bois de sa boîte.
— Le poison était sur le bord de la coupe, Votre Honneur. Quelqu'un l'y a mis juste avant que Chen ne boive. Cette personne avait accès à la coupe et savait que Dame Fan la servirait. L'enduit était fin, presque invisible. Il a fallu une main exercée pour l'appliquer sans laisser de traces visibles. Ce n'était pas le geste d'un amateur.
— Ou cette personne a fait en sorte que ce soit Dame Fan qui serve. Elle a orchestré toute la scène pour que les soupçons se portent sur la concubine.
Tao Gan réfléchit un instant, les sourcils légèrement froncés. La flamme de la lampe vacilla, faisant danser les ombres sur son visage.
— C'est possible, Votre Honneur. Mais cela suppose que quelqu'un connaissait la tradition du vin d'honneur chez Fan et comptait dessus pour faire porter les soupçons sur sa concubine. Cela suppose une connaissance intime des habitudes de la maison. Ou que le meurtrier est elle-même, ce qui serait à la fois plus simple et plus troublant.
Le juge Ti médita la réponse. Il regarda par la fenêtre du cabinet. Dans la cour intérieure, les ombres des bambous dansaient sous la lune, projetant des motifs changeants sur les murs de pierre blanche. Les feuilles bruissaient doucement, agitées par une brise légère qui portait l'odeur de la terre humide et des fleurs de nuit. Quelque part, un chien aboya, puis le silence retomba, lourd et dense comme une couverture de laine.
— Tu vas retourner dans la salle, dit-il enfin. Observe les convives. Ne les interroge pas — je le ferai moi-même. Regarde leurs mains, leurs regards, leurs tics nerveux. Écoute leur respiration, la façon dont ils bougent sur leurs chaises, la direction de leurs yeux quand ils croient que personne ne les regarde. Le meurtrier est dans cette salle, et il sait que je le cherche. Il finira par se trahir. C'est toujours ainsi — le coupable finit par faire un geste, un pas, une parole de trop. Je vais interroger chacun d'eux à tour de rôle.
Tao Gan inclina la tête et regagna la salle du banquet sans bruit, ses sandales de feutrine ne faisant aucun bruit sur les dalles. Le juge Ti resta un instant seul dans le cabinet, respirant lentement, centrant ses pensées. Il ferma les yeux et visualisa la scène du meurtre, recomposant chaque geste, chaque mouvement, chaque regard échangé autour de la table. Puis, quand il sentit que son esprit était prêt, il ouvrit les yeux et sortit à son tour.
Dans la salle, il fit asseoir les suspects sur des chaises disposées en demi-cercle face à lui. Il avait fait reculer la table pour créer un espace d'interrogatoire, un geste délibéré pour déstabiliser ceux qui étaient habitués à la sécurité de leurs places. Ma Jong se tenait derrière les suspects, son bâton horizontal entre les mains, bloquant toute tentative de fuite. Sa présence massive était comme une muraille humaine. Tao Gan s'était posté près du paravent, les bras croisés, l'air détaché — mais ses yeux noirs ne perdaient rien, balayant les visages, les mains, les pieds, enregistrant chaque détail infime.
Le juge Ti s'assit sur une chaise qu'il avait placée de manière à voir à la fois les visages des suspects et le corps de Chen Yu-tsai, resté affalé sur la table comme une accusation silencieuse. Le corps n'avait pas été déplacé — le juge Ti avait ordonné qu'on le laisse en place jusqu'à ce que le médecin légiste puisse l'examiner. La position figée de la victime était un rappel constant de ce qui s'était joué dans cette salle.
Il savait que l'interrogatoire était un art subtil, presque une forme de calligraphie — chaque question devait être posée au bon moment, sur le bon ton, au bon suspect, avec la pression juste. Trop de force, et le témoin se fermait ; trop de douceur, et il se croyait hors de danger. Un interrogatoire réussi ne donnait pas seulement des informations — il créait aussi des tensions, des contradictions, des fuites par lesquelles la vérité finissait par s'échapper lentement, goutte à goutte, comme l'eau à travers une fissure dans une digue.
— Marchand Fan, dit le juge Ti. Commençons par vous.
Fan se leva et vint s'asseoir face à lui. Il était livide, ses mains tremblaient légèrement malgré tous ses efforts pour les contrôler. Il les posa sur ses genoux pour les cacher, mais le tremblement remontait le long de ses bras, trahissant sa nervosité. La sueur perlait à son front, et il s'essuya le visage d'un geste brusque.
— Où étiez-vous quand Dame Fan a servi le vin ?
— À ma place. Je n'ai pas bougé de tout le dîner. Je ne pouvais pas voir la coupe de Chen — elle était de l'autre côté de la table, trop loin pour que je puisse distinguer quoi que ce soit. Je n'ai touché à rien, je vous le jure.
— Avez-vous vu quelqu'un approcher de la coupe de Chen avant qu'elle ne soit servie ?
— Non. Mais je ne regardais pas. Je parlais avec Liu des prix de la soie. N'est-ce pas, Liu ? Nous discutions des dernières livraisons, des taxes à payer... je ne faisais pas attention aux détails du service.
Liu haussa les épaules sans répondre, les yeux dans le vague. Il tenait encore sa coupe vide entre ses doigts, la faisant tourner machinalement.
Le juge Ti nota la nervosité de Fan, la sueur sur son front, le tic dans sa paupière gauche qui battait régulièrement comme le pouls d'un oiseau. Mais la nervosité d'un homme qui vient de voir un de ses invités mourir à sa table n'était pas nécessairement celle d'un coupable — elle pouvait aussi être celle d'un homme qui avait quelque chose à cacher sans être un meurtrier. Fan était marchand, et les marchands avaient toujours quelque chose à cacher : des dettes, des fraudes, des promesses non tenues.
Le tour de Dame Fan vint. Elle s'approcha de la chaise face au juge Ti avec une grâce mal assurée et s'assit, les mains croisées sur ses genoux. Son visage avait retrouvé un peu de couleur, mais ses yeux restaient fixes, comme ceux d'un oiseau qui fait le mort pour échapper à un prédateur.
— Dame Fan. Vous avez servi le vin à Chen Yu-tsai. Vous lui avez tendu la coupe. Vous avez touché cette coupe juste avant qu'il ne boive.
— Oui, Votre Honneur. C'est ce que j'ai fait.
— L'avez-vous empoisonnée ?
— Non, Votre Honneur. Jamais je n'aurais pu faire une chose pareille. Chen était...
Elle s'arrêta, comme si elle avait failli en dire trop. Ses doigts se serrèrent sur ses genoux.
— Chen était quoi ?
— Rien. C'était un invité de mon mari. Je ne le connaissais pas.
— Pourtant, vous lui avez versé le vin d'honneur. C'est un geste qui suggère une certaine familiarité.
— C'est la coutume, Votre Honneur. La femme de la maison sert le vin d'honneur au principal invité. C'est tout.
Le juge Ti inclina la tête, notant mentalement l'esquive.
— Quelqu'un d'autre a-t-il touché cette coupe avant que vous ne la serviez ?
Elle hésita. Ses doigts se serrèrent sur ses genoux, et elle regarda brièvement vers la droite, en direction du paravent.
— Je ne sais pas. Je l'ai prise sur la table, je l'ai remplie, je l'ai donnée à Chen. C'est tout.
— Avez-vous vu quelqu'un près de la table quand vous avez pris la bouteille ?
— Il y a eu un mouvement. Près du paravent, sur ma gauche. J'ai tourné la tête une seconde — j'ai cru voir quelqu'un, une ombre qui bougeait. Mais je n'en suis pas sûre. Tout est allé si vite.
— Qui était-ce ?
— Une ombre. Peut-être un serviteur qui passait par là. Peut-être Lin Po, le jardinier. Il est muet, on ne l'entend pas quand il se déplace. Il va et vient comme un fantôme dans cette maison.
Le juge Ti nota le nom sans commentaire, le gravant dans sa mémoire.
— Merci, Dame Fan. Vous pouvez retourner à votre place.
Elle se leva, et dans le mouvement, il vit ses mains trembler légèrement. Elle regagna sa chaise sans regarder personne, les yeux baissés.
Liu fut interrogé ensuite. Il vida sa coupe d'une dernière gorgée avant de se lever et de s'asseoir face au juge Ti. Son haleine sentait l'alcool, un mélange de vin de riz et d'une distillation plus forte, mais ses yeux étaient durs et clairs, démentant l'ivresse.
— Marchand Liu, où étiez-vous quand Dame Fan a servi le vin ?
— À ma place. Je buvais. C'est ce qu'on fait aux banquets, non ?
— Avez-vous vu quelqu'un approcher de la coupe de Chen ?
— Non. Mais je ne regardais pas la coupe. Je regardais autre chose.
— Quoi donc ?
Liu marqua une pause, un sourire amer aux lèvres.
— Je regardais Fan. Il a passé toute la soirée à regarder Chen comme s'il voulait le dévorer tout cru. Ses yeux ne quittaient pas le mandarin. Et Chen regardait la concubine de Fan comme s'il voulait la déshabiller. C'était un jeu de regards assez intéressant, si on aime ce genre de spectacle.
— Avez-vous vu quelque chose d'inhabituel pendant le dîner ?
Liu haussa les épaules d'un mouvement las.
— Rien d'inhabituel pour cette maison. De la corruption, de la jalousie, du vin frelaté, des sourires hypocrites, des dettes cachées. La routine, quoi.
— Marchand Liu, vous étiez le concurrent direct de Fan. Chen Yu-tsai favorisait Fan dans ses inspections. Vous aviez des raisons de haïr Chen.
Liu ne nia pas. Il soutint le regard du juge Ti sans ciller, un défi tranquille dans ses yeux.
— Oui, je haïssais Chen. Je haïssais son arrogance, sa corruption, sa manière de traiter les honnêtes marchands comme moi comme des moins que rien. Et alors ? On ne tue pas avec des sentiments, Votre Honneur. Si on tuait tous ceux qu'on hait, les rues de Lan-fang seraient jonchées de cadavres.
— Non, dit le juge Ti. On tue avec de l'arsenic.
Liu soutint son regard sans ciller, un pli ironique au coin des lèvres.
— Vous n'avez aucune preuve contre moi, Votre Honneur. Et vous le savez.
Le juge Ti le congédia sans ajouter un mot, mais il garda le visage de Liu dans sa mémoire — la dureté des traits, la franchise brutale du regard, l'absence totale de peur.
Frère Jing fut le dernier. Il s'assit avec une sérénité qui contrastait violemment avec l'agitation des autres convives, comme un rocher au milieu d'une rivière en crue. Ses doigts comptaient machinalement les perles de son chapelet, mais son regard était d'un calme absolu, presque surnaturel.
— Frère Jing. Vous étiez assis près du paravent. Vous aviez une vue dégagée sur une grande partie de la salle. Avez-vous vu quelque chose ?
— J'ai vu beaucoup de choses, Votre Honneur. Mais rien qui puisse vous aider à trouver le meurtrier.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Parce que le meurtre a été commis par quelqu'un qui savait exactement ce qu'il faisait. Chaque geste était calculé. Ce n'était pas un crime de passion — c'était une exécution.
Le juge Ti le regarda avec intérêt, notant la précision de ses paroles.
— Et Lin Po, le jardinier ? L'avez-vous vu près de la table ce soir ?
— Je l'ai vu plus tôt dans la soirée. Il était près du paravent, mais il inspectait la soie peinte, pas la table. Il avait l'air fasciné par les motifs. Il m'a salué en passant — un signe de tête, car il ne peut pas parler — et il est sorti par la porte du jardin.
— À quel moment exactement ?
— Environ une demi-heure avant que Dame Fan ne serve le vin d'honneur. Peut-être un peu plus tôt. Je ne peux pas dire avec précision.
Le juge Ti enregistra l'information, la plaçant mentalement sur la ligne du temps qu'il était en train de construire.
— Merci, Frère Jing.
Le moine regagna sa place en silence, ses sandales de paille ne faisant aucun bruit sur les dalles. Mais le juge Ti remarqua que ses doigts, en reprenant le chapelet, tremblaient légèrement — un tremblement infime, à peine perceptible, mais qui contredisait la sérénité affichée.
La porte s'ouvrit avec un grincement de gonds. Le sergent Hong entra, essoufflé, suivi de deux gardes en uniforme, leurs armures cliquetant dans le silence de la salle.
— Votre Honneur, dit-il en s'inclinant. Le capitaine Li m'a prêté six hommes comme vous l'aviez demandé. J'en ai laissé quatre au yamen avec Tsao Tai pour assurer la garde des archives. J'en ai amené deux ici pour renforcer la surveillance.
Le juge Ti s'approcha de lui et l'entraîna à l'écart, dans l'embrasure de la porte, hors de portée des oreilles des suspects. Il parlait à voix basse, rapidement.
— Bien, sergent. Écoute-moi. Avant toute chose, je veux que tu rassembles tous les domestiques de cette maison et que tu les mettes sous bonne garde dans la cuisine. Cuisiniers, serveurs, palefreniers, jardiniers, femmes de chambre — tous, sans exception. Qu'ils attendent dans la cour sous la surveillance d'un garde. Personne ne doit quitter les lieux sans mon autorisation écrite.
Le sergent Hong hocha la tête, ses yeux enregistrant chaque instruction.
— Ensuite, tu les interrogeras un par un. Je veux savoir qui a préparé le vin, qui a mis la table, qui a eu accès à la salle du banquet avant le dîner. Je veux aussi savoir si quelqu'un a remarqué un comportement inhabituel chez Chen Yu-tsai ces derniers jours — des rendez-vous secrets, des messages, des visites tardives. Insiste sur les détails — ce sont toujours les détails qui trahissent la vérité.
— Compris, Votre Honneur.
— Et il y a un homme que je veux que tu retrouves particulièrement : Lin Po, le jardinier muet. Dame Fan l'a vu près du paravent pendant le dîner. Frère Jing l'a vu aussi, plus tôt dans la soirée. Je veux lui parler. Trouve-le et amène-le-moi.
Le sergent Hong inclina la tête et sortit en courant, suivi d'un garde. Ses pas s'éloignèrent dans le couloir, rapides et décidés, puis le silence retomba.
Le juge Ti revint vers le centre de la salle. Il s'arrêta devant le paravent de chasse impériale, les mains croisées dans le dos. Il était magnifique dans la lumière tamisée des lampes — quatre panneaux de soie peinte représentant une scène de chasse de l'empereur Taizong, avec des cavaliers lancés au galop, des fauconniers portant des oiseaux de proie sur leurs poings gantés, et un tigre acculé tournant sa tête massive vers ses poursuivants. La qualité de la peinture était exceptionnelle — chaque coup de pinceau portait la marque d'un maître, la finesse des détails était à couper le souffle, la richesse des couleurs — le rouge des manteaux, le noir des crinières, l'or des broderies — faisait de chaque panneau une œuvre d'art. Rien d'exceptionnel dans le sujet en lui-même, mais la facture était d'une qualité rare, digne des collections impériales.
Il passa doucement la main sur la soie, du bout des doigts, avec une légèreté étudiée. Elle était lisse, fraîche, parfaitement tendue sur son cadre de bois précieux. Rien d'anormal en apparence. Mais il savait que les apparences étaient les meilleures cachettes du crime.
Il se tourna vers Tao Gan, qui l'avait rejoint en silence.
— Tu as noté quelque chose ?
— Le jardinier muet qui touche les paravents, Votre Honneur. La concubine qui voit une ombre mais ne peut pas l'identifier. Le moine qui prie mais dont les doigts tremblent quand il croit que personne ne le regarde. Tous cachent quelque chose — un secret, une peur, une complicité.
— Mais lequel d'entre eux a versé le poison ?
Tao Gan ne répondit pas. Il baissa les yeux, laissant le silence parler pour lui.
Le juge Ti regarda par la fenêtre. La nuit était noire, sans étoiles, comme une toile d'encre tendue au-dessus du monde. Quelque part dans l'obscurité, la vérité l'attendait, patiente et silencieuse. Il ne lui restait qu'à tendre la main pour l'atteindre.
La cuisine de la résidence Fan était une vaste pièce enfumée où s'affairaient une demi-douzaine de personnes, toutes agitées par la nouvelle du meurtre. Le chef cuisinier, un homme corpulent au visage rougeaud et luisant de sueur, surveillait ses fourneaux d'un œil inquiet, remuant machinalement une soupe qui avait depuis longtemps cessé de bouillir. Deux aides-cuisiniers lavaient la vaisselle dans un baquet d'eau chaude, parlant à voix basse, échangeant des regards inquiets par-dessus les épaules. Une servante rangeait les plats dans une armoire, les mains tremblantes. Un majordome âgé, le visage ridé par des années de service, notait des comptes sur une tablette de cire avec une application qui semblait être une tentative de rester occupé pour ne pas penser à ce qui venait de se passer. Deux femmes de chambre, assises sur un banc près de la cheminée, buvaient du thé en bavardant à voix basse, leurs voix se mêlant au crépitement du feu.
Le sergent Hong entra, suivi du garde municipal dont l'armure cliquetait à chaque pas. Il leva la main pour imposer le silence, et le bruit cessa immédiatement. Tous les regards se tournèrent vers lui.
— Personne ne quitte cette cuisine. Vous allez tous être interrogés, un par un. Répondez franchement à mes questions et vous n'aurez rien à craindre. Si je découvre que quelqu'un ment ou cache quelque chose, les conséquences seront graves.
Le majordome s'avança, l'air offusqué, le menton relevé avec une dignité de vieux serviteur.
— Nous sommes des serviteurs honnêtes, sergent. Nous travaillons pour le marchand Fan depuis des années, certains d'entre nous depuis plus de dix ans. Nous n'avons rien à voir avec ce qui est arrivé au mandarin Chen. C'était un étranger pour nous.
— Je n'accuse personne, répondit le sergent Hong d'une voix calme mais ferme. Je ne fais que mon devoir. Je cherche des informations qui pourraient aider le magistrat à trouver le coupable. Si vous êtes innocents, vous n'avez rien à craindre des questions qu'on vous posera.
Il interrogea chaque domestique l'un après l'autre, patiemment, notant mentalement chaque réponse. Le chef cuisinier n'avait rien vu — il était trop occupé à préparer les plats, en sueur devant ses fourneaux, pour s'occuper de ce qui se passait dans la salle du banquet. Les aides-cuisiniers non plus — ils n'avaient pas quitté leur poste de la soirée. Les femmes de chambre avaient servi à table mais n'avaient rien remarqué d'anormal, trop occupées à tenir la note des plats et à remplir les coupes.
Ce fut une jeune servante, la plus jeune de l'équipe, à peine quinze ans, qui donna l'information la plus utile. Elle parlait dans un murmure, les yeux baissés, comme si elle craignait d'être punie pour avoir parlé.
— Lin Po, dit-elle. Le jardinier muet. Je l'ai vu entrer dans la salle du banquet cet après-midi, alors qu'il n'y avait aucune raison pour lui d'y être. Il n'aide jamais au service — il s'occupe du jardin, c'est tout. Mais il était là, debout devant le paravent. Il touchait la soie, il palpait les bords du cadre. Comme s'il cherchait quelque chose de caché.
— Ou comme s'il cachait quelque chose, ajouta le majordome, les sourcils froncés. Cet homme est muet, mais il n'est pas idiot. Il comprend tout ce qu'on lui dit, et il a toujours eu des manières étranges. Il ne se mêle jamais aux autres domestiques. Il vit seul dans sa cabane, il parle — enfin, il fait des signes — à personne.
Le palefrenier, un jeune homme aux mains calleuses et au visage buriné par le soleil, renchérit d'une voix hésitante :
— Je l'ai vu sortir de la salle avec un petit paquet sous le bras, vers la fin de l'après-midi. Il est allé vers le jardin, du côté de sa cabane. Je n'y ai pas prêté attention sur le moment — je pensais que c'était un chiffon ou un outil de jardinage. Mais maintenant que j'y repense... il avait l'air pressé.
Le sergent Hong prit mentalement note de chaque détail, les classant dans son esprit comme des pièces d'un puzzle en formation.
— Où puis-je trouver Lin Po maintenant ?
Le majordome haussa les épaules d'un geste las.
— Dans sa remise, sans doute. La petite cabane au fond du jardin, à côté du mur d'enceinte, près des vieux cerisiers. Il vit seul là-bas. Il n'a jamais invité personne.
Le sergent Hong remercia les domestiques, ordonna au garde de veiller à ce que personne ne parte de la cuisine, et sortit dans la nuit noire, une lanterne à la main.
Il traversa le jardin d'un pas rapide, contourna le bassin aux poissons rouges dont l'eau reflétait la lumière tremblante de sa lanterne, et s'arrêta devant une petite cabane en bois adossée au mur d'enceinte, à moitié cachée par les branches d'un vieux prunier. La porte était fermée mais pas verrouillée. Il frappa trois coups. Pas de réponse. Il colla son oreille au bois — rien, pas un bruit. Il poussa la porte, qui s'ouvrit en gémissant.
La cabane était vide. Le lit de paille était soigneusement fait, les couvertures pliées avec une précision militaire. Les affaires personnelles étaient rangées sur une étagère — une tasse ébréchée, un bol, un nécessaire à écrire que le muet n'utilisait jamais. Sur la table de bois brut, une écuelle de riz à moitié mangée, des baguettes posées en travers, la nourriture encore tiède. Le propriétaire avait quitté les lieux précipitamment, en plein milieu de son repas.
Le sergent Hong fronça les sourcils. Un jardinier muet qui se promène dans la salle du banquet, qui touche les paravents sans raison apparente, et qui disparaît juste après un meurtre — ce n'était pas une coïncidence. Rien n'était jamais une coïncidence dans une enquête criminelle.
Il inspira profondément, ressortit dans le jardin, et revint vers la résidence à grands pas, le cœur battant. Dans la nuit, l'ombre des bambous s'étirait sur les murs de pierre comme des doigts accusateurs, balancés par le vent nocturne.
Fin du Chapitre Trois