chapitre 10 une solution trop commode

Publicado el 27/07/2026 por Pascal

Chapitre X

Une solution trop commode

Le mandat de détention de Bo Ren occupait une seule feuille.

Le juge Ti y fit inscrire les faits établis : transport clandestin d’étoffes, désobéissance aux agents du yamen, fuite, dissimulation du chariot et participation au déplacement du corps de Meng Yuan. Il n’y fit pas écrire que Bo avait commis le meurtre.

Hong relut le texte.

— Le porteur devient officiellement le suspect principal, Excellence.

— Parce que les preuves matérielles convergent vers lui. Elles ne vont pas encore jusqu’au bassin.

Ma Jong se tenait près de la porte. Il avait obtenu que Bo Lian vît son frère avant son transfert dans une cellule intérieure. La femme avait confirmé les transports irréguliers et les marques privées de l’hospice. Elle ignorait la mort de Meng jusqu’à sa découverte. Rien dans son témoignage n’innocentait Bo; rien ne lui donnait un mobile de meurtre.

— Crois-tu son récit ? demanda Ti.

— Je crois qu’il a porté le rouleau, Excellence. Je crois aussi qu’un homme coupable de contrebande peut avoir peur d’ouvrir ce qu’un clerc lui ordonne de transporter.

— Ce n’est pas une preuve d’innocence.

— Non.

Ti apposa son paraphe. Son erreur, s’il en commettait une, ne consistait pas à détenir Bo. Un homme qui fuyait avec des tablettes de contrebande et dont les cordes avaient serré le cadavre devait être retenu. L’erreur serait de laisser cette évidence satisfaire l’enquête.

Un roulement de tambour retentit dans la première cour.

Shen Zhaoqing arrivait.

*

Le commissaire provincial avait choisi la route du canal. Sa barge avait été retardée par une écluse, ce qui expliquait son arrivée après l’heure annoncée et n’améliorait pas son humeur.

Il entra au yamen précédé de deux huissiers et suivi d’un secrétaire, de six gardes et de plusieurs caisses de documents. Shen était un homme d’une quarantaine d’années, mince, soigneusement rasé. Sa robe indiquait un rang supérieur à celui de Ti. Ses mouvements ne perdaient aucune énergie en gestes inutiles.

Ti le reçut selon le protocole. Les salutations, la présentation des ordres et l’installation dans la grande salle prirent assez de temps pour rappeler à chacun lequel des deux hommes pouvait nuire à la carrière de l’autre.

Shen lut le rapport provisoire sans lever les yeux.

— Vous avez découvert la méthode du déficit et arrêté l’homme qui a transporté le mort. C’est davantage que ne le laissait prévoir le premier message.

— Nous avons arrêté un suspect, Excellence. L’homme qui a transporté le corps n’est pas nécessairement celui qui l’a tué.

— Les cordes lui appartiennent. Le chariot lui appartient. Il a fui.

— Il lui manque le sceau et une preuve de présence au bassin pendant le meurtre.

Shen posa le rapport.

— Un magistrat peut toujours désirer une preuve supplémentaire. La province, elle, doit décider avec celles qui existent.

Il demanda que Bo fût interrogé sans délai jusqu’à confession. Ti répondit qu’un aveu obtenu avant la vérification des contradictions ne remplacerait pas les faits. Le commissaire ne formula pas d’ordre direct; il rappela seulement les pouvoirs disciplinaires attachés à sa mission.

La livraison, poursuivit-il, devait partir au matin fixé. Les ateliers reprendraient immédiatement le travail de remplacement. Les ouvrières qui refuseraient seraient inscrites comme débitrices du contingent.

— Elles ont déjà produit les longueurs, dit Ti.

— Elles affirment les avoir produites.

— La table a démontré où le manque a été créé.

— Une table ne désigne pas ceux qui l’ont déplacée.

Shen proposa une solution administrative. Bo et quelques porteurs avaient détourné les surplus avec la complicité d’employés subalternes. Meng les avait découverts; Bo l’avait tué et transporté. Gao, Qian et Wei pourraient être sanctionnés pour négligence sans interrompre le fonctionnement du magasin. La maison Pei fournirait l’étoffe manquante contre une créance reconnue. Le contingent partirait, le meurtrier serait jugé et les ateliers travailleraient.

Chaque partie de ce programme possédait une apparence de raison. Ensemble, elles refermaient l’affaire avant qu’aucun responsable de rang ne fût inquiété.

Shen voulut voir le prisonnier. Bo fut amené dans la grande salle, toujours sans cangue. Le commissaire lui demanda s’il reconnaissait les transports clandestins, le chariot et les cordes. Bo répondit oui à chaque fait. Shen transforma cette suite d’aveux partiels en une seule question :

— Vous reconnaissez donc avoir conduit Meng Yuan jusqu’à la cuve ?

— Je reconnais avoir conduit le rouleau, Excellence.

— Vous saviez qu’il contenait un homme.

— Je l’ai craint. Je ne l’ai pas ouvert.

Shen lui rappela les peines encourues pour le détournement de biens publics et l’aide qu’une confession complète pouvait valoir à sa sœur. Bo regarda Ti avant de répondre qu’il n’accuserait pas Bo Lian et n’avouerait pas une noyade qu’il n’avait pas commise.

Le commissaire demanda que l’interrogatoire fût « rendu plus efficace ». Ti refusa tout moyen de contrainte tant que les contradictions matérielles demeuraient. Shen ne pouvait l’ordonner directement sans reprendre officiellement l’instruction du meurtre, responsabilité qu’il ne souhaitait pas endosser. Bo fut reconduit en cellule.

La scène avait montré ce que valait la solution rapide : un changement de formulation suffisait à transformer le transport d’un rouleau en aveu de meurtre.

— Vous limitez la fraude aux hommes qui portent les rouleaux, observa Ti.

— Je la limite aux faits que vous pouvez actuellement établir.

— Nous pouvons établir que la table, les marques, les registres et les transports ont travaillé ensemble.

— Alors obtenez les noms avant l’heure du départ.

Shen demanda à voir le magasin dans l’après-midi. En attendant, il installa son secrétaire dans la salle des archives et réclama les originaux. Grâce aux copies commandées par Ti, le yamen ne perdit pas son travail.

Après son départ pour les appartements d’honneur, Hong demanda si Ti comptait signaler immédiatement l’ancien dossier. Le juge préféra attendre d’avoir confronté Amei et la pétition manquante. Shen venait pour sauver une livraison; lui remettre une accusation incomplète lui permettrait de la classer comme un obstacle.

— Mais il doit savoir que les listes ne concordent pas, dit Hong.

— Il le saura lorsque nous pourrons lui montrer une femme que son dossier déclare morte.

Ti chargea Tsiao Taï de renforcer discrètement la protection de l’hospice. Il ordonna à Tao Gan de faire des copies dessinées de la butée et à Ma Jong de conserver séparément les objets saisis sur Bo. Si le commissaire réclamait aussi ces pièces, aucune découverte ne dépendrait d’un unique original.

La présence de Shen modifiait l’enquête sans ajouter un seul indice. Désormais, chaque preuve devait survivre non seulement aux coupables, mais à une autorité pressée de conclure.

*

Dame Lin avait passé la matinée à comparer la bande de Meng aux échantillons rapportés de l’hospice. Lorsqu’elle apprit l’arrivée de Shen, elle envoya à Ti une demande d’audience. Le commissaire parut surpris qu’une épouse participât à l’instruction. Ti répondit que les preuves provenaient des ateliers féminins et que dame Lin les avait recueillies.

Elle fut reçue dans une salle latérale, en présence de Madame Troisième et derrière les formalités requises. Elle salua Shen, puis posa sur une table la bande tissée, les cinq vêtements raccourcis et une lisière plus récente.

Ti lui résuma l’hypothèse du commissaire sans l’attribuer directement à Shen.

— Bo aurait noyé Meng, roulé le corps, utilisé son propre chariot et déposé la charge dans la cuve avant sa fermeture.

Dame Lin examina les deux chronologies.

— Le registre du portail place l’entrée du chariot après l’heure officielle du sceau, dit-elle.

— Cette heure peut être fausse, répondit Shen.

— Elle l’est probablement. Mais Bo ne tenait pas le registre. S’il avait préparé seul le meurtre, il aurait dû prévoir que Qian inscrirait une heure antérieure, choisirait le mauvais garde et placerait sa ligne dans un blanc. Sans cette intervention, le chariot serait entré ouvertement avant la fermeture et l’accuserait davantage encore.

Shen objecta que Bo pouvait avoir imité l’autorisation et profité d’une erreur de Qian.

— Il pouvait, répondit dame Lin. Il ne pouvait pas appliquer le petit sceau conservé dans la cassette de Qian après avoir quitté l’établissement.

— Le corps pouvait déjà se trouver dans la cuve.

— Les marques du chariot et le témoignage du porteur placent le rouleau dans l’annexe après l’heure que Qian prétend avoir inscrite. Pour rendre Bo seul coupable, il faut déclarer faux tout document qui le gêne et exact tout objet qui l’accuse.

Elle ne prétendait pas l’innocenter. Elle montrait seulement que l’hypothèse solitaire exigeait davantage d’arrangements que celle d’un donneur d’ordre.

Tao Gan fut appelé. Il développa un autre point. Bo transportait depuis des mois des étoffes clandestines par le magasin, l’annexe et le bac des Saules. S’il avait voulu dissimuler un meurtre, il aurait pu jeter le corps dans le canal, l’abandonner hors des murs ou employer un véhicule inconnu.

— À la place, il aurait choisi la cuve de son lieu de travail, ses propres cordes et une roue que tout le quartier reconnaît, dit Tao. Ce n’est pas impossible. C’est seulement une façon remarquable de cacher ce que l’on veut conserver secret.

Ma Jong rappela que Bo avait reconnu la corde et décrit de lui-même le nœud employé sur le rouleau. Le porteur avait avoué le transport et sa peur, non la noyade. Qian, lui, avait possédé le cachet et écrit la fausse heure.

Ti écouta les trois objections. La détention restait justifiée. La place de « suspect principal » l’était moins si elle conduisait à interrompre les autres pistes.

— Je ne retire pas le mandat, dit-il. Mais je refuse de transmettre Bo comme meurtrier avant d’avoir établi qui a fermé la cuve et donné l’ordre.

Shen regarda dame Lin, puis revint au juge.

— Votre maison paraît très soucieuse du sort d’un contrebandier.

— Mon tribunal est soucieux de ne pas faire d’un coupable secondaire un meurtrier commode, répondit Ti.

*

Ti fit ensuite apporter la bande tissée.

Dame Lin expliqua seulement l’origine de l’observation : Han et Madame Troisième avaient reconnu dans le fil rouge un filament pâle fourni pour une commande particulière de bannières. Une étoffe vendue par la maison Pei portait le même fil.

Hong posa les bordereaux privés auprès des lisières. Plusieurs ventes de Pei suivaient de peu les groupes de neuf du magasin.

— Le fil nous conduit à une maison; les dates nous y reconduisent, dit Ti. Je veux maintenant savoir qui y recevait les pièces et qui ordonnait les paiements.

Shen demanda comment les échantillons avaient été obtenus. Dame Lin expliqua le travail de l’hospice et les lisières conservées. Le commissaire considéra ce système de mémoire avec méfiance.

— Des fils ne sont pas des registres.

— Ils le deviennent lorsqu’ils conservent mieux les quantités que les registres, répondit Ti.

Shen se tourna vers lui.

— Vous accordez beaucoup d’autorité aux travaux de votre épouse.

— Elle a indiqué l’usage du fil. L’interrogatoire et la conclusion sont les miens.

Le commissaire mit fin à l’audience. Il autorisa la poursuite des recherches jusqu’au lendemain, mais exigea que les ateliers reprissent une production limitée. Ti obtint qu’aucune famille ne fournît une seconde fois son quota avant l’examen des comptes privés.

Ce compromis ne satisfaisait personne. Il préservait une journée.

Dans une affaire désormais comptée en veilles plutôt qu’en semaines, une journée représentait encore une victoire.

Après le départ de Shen, Ti décida qu’il entendrait Han et Miaozhen à l’hospice dès le lendemain. Dame Lin et Madame Troisième l’accompagneraient pour que les femmes pussent expliquer leurs usages sans être intimidées par les hommes du greffe. L’escorte de Tsiao Taï resterait dans la rue.

*

Pei Suyin fut convoquée au yamen.

Elle reconnut que sa maison fournissait le fil rouge à plusieurs ateliers. Il s’agissait, expliqua-t-elle, d’une marque commerciale courante. Les dates correspondant aux groupes de neuf venaient du rythme des commandes. Elle nia acheter des étoffes publiques sans numéro.

Ti lui demanda ses liens avec Shen. Pei répondit que leurs familles appartenaient au même clan par sa mère. Ils s’étaient rencontrés à plusieurs cérémonies, sans relation d’affaires.

Le commissaire, présent, confirma avec froideur. La parenté expliquait leur connaissance, non une complicité. Ti fit inscrire la déclaration.

Un serviteur de Pei attendait dans la cour avec une lettre reçue peu avant la convocation. La marchande demanda à la produire afin de prouver qu’elle-même subissait un chantage.

Le billet venait de Wei Zhong.

Il exigeait avant la nuit une somme double de celle déjà promise. À défaut, il remettrait au juge « la copie que le feu n’avait pas détruite ». Aucun objet n’était nommé. L’écriture correspondait aux marques privées de Wei sur plusieurs reçus.

— Avez-vous déjà payé cet homme ? demanda Ti.

Pei admit lui avoir prêté de l’argent pour ses dettes de jeu. Elle nia tout paiement destiné à acheter son silence.

Hong compara l’écriture du billet à celle de plusieurs reçus portant le paraphe de Wei. Les formes principales concordaient, mais la menace avait été tracée plus vite. Le papier provenait du magasin : une moitié de marque de contrôle restait visible sur le bord. Wei avait donc probablement rédigé la lettre pendant son service ou utilisé une chute de ses propres bureaux.

— Quelle copie le feu n’a-t-il pas détruite ? demanda Ti.

— Je l’ignore, répondit Pei.

— Pourquoi vous la proposer ?

— Parce qu’il me croit assez riche pour craindre n’importe quel scandale.

— Ou parce qu’il vous a déjà vendu son silence.

Pei soutint le regard du juge. Elle reconnut un premier versement effectué trois mois plus tôt, officiellement pour couvrir une dette de jeu. Wei avait demandé ensuite de nouvelles avances sans expliquer ce qu’il détenait. Elle avait payé une seconde fois afin d’éviter qu’il importunât ses ateliers.

Cette reconnaissance rapprochait le prêt du chantage sans révéler l’objet de la copie. Ti fit saisir les comptes correspondants.

Ti envoya Ma Jong et deux agents chercher Wei au magasin. Le préposé avait quitté la salle des marques après l’expérience du matin. Il n’était pas rentré chez lui. Son coffre était ouvert, ses robes encore suspendues et ses tablettes de jeu disparues.

Les agents fouillèrent les maisons de jeu qu’il fréquentait. Aucun tenancier ne l’avait vu depuis la veille. Au magasin, un apprenti se souvenait de Wei quittant les lieux avec un paquet plat sous sa robe. Un autre affirma qu’il avait demandé si la salle des métiers restait ouverte pendant l’arrêt des ateliers. Les témoignages orientaient vers l’annexe sans indiquer de rendez-vous.

Ma Jong fit surveiller les portes de la ville et les bacs. Contrairement à Bo, Wei n’avait emporté ni vêtements de voyage ni argent connu. Sa disparition ressemblait moins à un départ préparé qu’à un homme ayant quitté son poste pour recevoir le prix de son secret.

À la tombée de la nuit, Ma Jong revint seul.

Wei Zhong avait envoyé à Pei une demande d’argent, puis il avait disparu.

Le témoin que Shen voulait traiter comme un maître chanteur venait peut-être de devenir la seconde personne réduite au silence.