chapitre 04 l homme dans l indigo
Chapitre IV
L’homme dans l’indigo
La première ouvrière entra dans l’annexe des teinturiers avant le lever du soleil.
Elle posa sa lanterne au pied de la troisième cuve, salua l’image noircie du génie de l’atelier et appela la responsable des bains. La corde qui maintenait le couvercle portait encore l’empreinte posée la veille. Rien ne paraissait dérangé.
Les deux femmes rompirent le sceau et soulevèrent le bois.
Une main bleue monta lentement à la surface.
La responsable lâcha le couvercle. Le corps se retourna dans le bain avec une lourdeur paisible, comme s’il avait attendu ce mouvement toute la nuit. Son visage, ses cheveux et sa robe avaient pris la couleur de l’indigo. Un pinceau flottait près de son épaule.
Le cri des femmes traversa le magasin.
Avant que les gardes du yamen fussent arrivés, tout le monde connaissait déjà le nom du mort.
Meng Yuan.
*
Ma Jong fit fermer les portes de l’annexe. Tsiao Taï sépara les ouvrières qui avaient découvert le corps des curieux déjà massés sous les galeries. Gao Zhen voulut faire reprendre le travail dans les autres salles; le lieutenant lui ordonna d’attendre le juge.
Qian Rui se présenta avec le registre serré contre sa poitrine.
— La cuve a été fermée avant la ronde du soir, déclara-t-il. J’ai apposé le sceau en présence de la responsable. Le garde Chen a signé.
Il n’avait pas encore regardé le mort.
Ma Jong lui demanda quand il avait vu Meng pour la dernière fois.
— Après la fermeture des livres. Il corrigeait une addition.
— Ici ?
— À son pupitre.
— Et ensuite ?
Qian ouvrit le registre.
— Je ne l’ai plus revu.
Ma Jong lui rabattit doucement la couverture sous les doigts.
— Je vous demande ce dont vous vous souvenez, pas ce que le livre vous autorise à dire.
Le clerc releva enfin les yeux. Son visage ne trahit ni colère ni peur, seulement l’inquiétude d’un homme auquel on retire l’ordre habituel de ses réponses.
— Je ne l’ai plus revu, répéta-t-il.
Le juge Ti arriva peu après avec Hong et Tao Gan. Il écouta le rapport de Tsiao Taï sans interrompre. Puis il s’approcha de la cuve et contempla le corps encore immergé.
Meng avait tenté deux fois de lui parler. La veille, un billet anonyme avait annoncé que trois comptes disaient la vérité. À présent, l’homme qui pouvait les expliquer reposait sous un sceau intact.
Ti demanda que le corps fût retiré sans être lavé. Quatre hommes le posèrent sur une toile. L’indigo coulait de ses manches et formait sur la pierre une flaque presque noire.
Tao repêcha le pinceau et recueillit les morceaux du sceau. Il confirma seulement que l’empreinte appartenait bien au cachet de l’annexe.
Qian prit cette constatation comme une délivrance.
— Votre Excellence voit que la fermeture n’a pas été violée.
— Je vois que le cachet a été utilisé, répondit Ti. Qui le gardait ?
— Moi.
— Qui écrivait l’heure ?
— Moi.
— Qui choisissait le garde appelé comme témoin ?
Qian hésita.
— Le tableau de service le désigne.
— Mais qui a écrit son nom sur cette page ?
— Moi, Excellence.
Ti lui rendit le registre.
— Vous possédez donc trois certitudes, et toutes trois viennent de votre propre main.
Le clerc s’inclina plus bas qu’il n’était nécessaire. La responsable des bains confirma avoir vu Qian près des cuves à la tombée du jour. Lorsqu’on lui demanda s’il avait scellé la troisième devant elle, sa réponse devint moins sûre. Chaque soir, les mêmes gestes se succédaient : couvercles, cordes, argile, rangement des perches. Elle se rappelait la résistance du couvercle, non le moment précis où l’empreinte avait été posée.
Ti fit conduire Qian dans le bureau de l’annexe. Il l’interrogea une seconde fois, sans le registre.
— Dans quel ordre avez-vous fermé les cuves ?
— La première, la deuxième, puis la troisième.
— Où se trouvait la responsable ?
— À ma droite.
— Et le garde Chen ?
— Près de la porte.
— Quel couvercle a résisté ?
Qian marqua un temps.
— Le troisième, je crois.
La réponse de la responsable avait déjà circulé. Ti changea brusquement l’ordre de ses questions.
— Qu’avez-vous fait après avoir rangé le cachet ?
— J’ai achevé le registre.
— Avant ou après le départ de Meng ?
— Avant.
— Vous venez pourtant de dire à Ma Jong que Meng corrigeait encore une addition après la fermeture des livres.
Qian se reprit. Par « registre », expliqua-t-il, il entendait celui des cuves, non les livres principaux. Les mots étaient plausibles. Ils avaient surtout la souplesse de ceux qu’un clerc sait déplacer sans modifier son écriture.
Ti le laissa rejoindre la cour. Il ne cherchait pas encore à obtenir un aveu; il voulait que Qian comprît qu’un livre ne répondrait plus à sa place.
Hong attendit que la porte fût refermée.
— Il connaît trop bien sa soirée.
— Non, dit Ti. Il connaît trop bien la soirée qu’il a écrite. Dès qu’on lui demande un geste sans place dans son registre, il doit en inventer l’ordre.
— Faut-il le garder ?
— Oui, mais avec les égards dus à un témoin. S’il se croit déjà condamné, il n’essaiera plus de convaincre personne. Je veux voir qui il approche et quel récit il cherche à faire accepter.
Hong demanda si la disparition de Bo ne fournissait pas déjà ce récit. Un porteur en fuite, un chariot introuvable et un mort dans un rouleau suffiraient à beaucoup de magistrats pour ordonner le bâton.
Ti regarda Qian à travers la fenêtre de papier. Le clerc parlait à Gao en tenant les mains serrées dans ses manches.
— C’est précisément ce qui me retient. Le coupable que tout le monde attend avec tant d’empressement a peut-être été préparé avant la découverte du corps.
Il ordonna à Hong de noter non seulement les déclarations, mais aussi l’ordre dans lequel les responsables réclamaient l’arrestation de Bo. Un homme révèle parfois davantage par le coupable qu’il propose que par l’innocence qu’il proclame.
*
Les employés furent entendus séparément.
Un commis avait vu Meng travailler après la tombée du jour. Une servante l’avait aperçu près du bureau de l’annexe. Le garde du passage se rappelait l’avoir laissé entrer grâce à sa tablette, mais ne pouvait fixer l’heure.
Un garçon de l’hospice reconnut lui avoir apporté une étroite bande de tissu. Qian l’avait déroulée, regardée, puis rendue.
— Que portait-elle ? demanda Ti.
— Des fils de couleur, répondit le clerc. Un ouvrage de femme.
Il prononça les derniers mots avec indifférence. Ti se demanda pourquoi un homme si respectueux des écritures avait pris le temps d’examiner une chose qu’il jugeait dépourvue de sens.
Han Yuemei fut amenée au milieu de l’après-midi.
Lorsqu’elle vit le corps, sa respiration se brisa. Elle se ressaisit presque aussitôt et s’agenouilla devant le juge.
— Vous avez envoyé une bande à Meng Yuan.
— Oui, Excellence.
— Il l’a cachée dans son pinceau.
Han leva les yeux malgré elle. Tao n’avait pas encore ouvert le manche, mais Ti avait choisi cette affirmation afin d’observer sa réaction. La tisserande regarda aussitôt le pinceau posé dans la coupe.
— Pourquoi l’aurait-il cachée ? reprit le juge.
— Je l’ignore.
— L’avez-vous rencontré cette nuit ?
— Non.
— Regardez-moi.
Han obéit.
— Je ne vous demande pas encore ce que contenait la bande. Je vous demande si Meng était vivant lorsque vous l’avez quitté.
La vieille femme pâlit. Pendant un instant, Ti crut qu’elle parlerait. Puis elle baissa le front.
— Je ne l’ai pas rencontré, Excellence.
Son mensonge n’avait rien de l’assurance de Qian. Le clerc construisait un ordre où il n’était jamais présent. Han semblait au contraire protéger un instant précis, peut-être une promesse faite au mort.
Ti ne la menaça pas de la question. Il ordonna qu’elle demeurât au yamen sous surveillance et qu’on lui accordât une chambre, non une cellule.
— Vous aurez une autre occasion de répondre, dit-il. La prochaine fois, votre silence ne protégera plus Meng.
Han fut reconduite. En passant près de Qian, elle ne le regarda pas. Lui suivit chaque pas de la tisserande.
*
Wei Zhong déclara n’avoir vu Meng que dans l’après-midi. Ses doigts faisaient tourner l’une de ses bagues pendant qu’il répondait. Pei Suyin demanda que les ouvrières fussent libérées avant que la peur ne ruinât les ateliers.
— Un meurtre dans une cuve fera fuir toutes les femmes du quartier, dit-elle.
— Le Contrôleur des Décès n’a pas encore parlé de meurtre, observa Ti.
Pei conserva son calme.
— Un homme ne se ferme pas lui-même sous un sceau.
— Non. Mais certaines personnes ont déjà décidé ce que ce sceau signifie.
Gao, Qian et Wei cherchèrent chacun refuge dans sa fonction. Gao parlait de la fermeture des bâtiments; Qian, de l’exactitude des livres; Wei, de l’authenticité des marques. Pei seule parlait des conséquences. Ti nota cette différence.
Il les fit ensuite entendre un par un sur une question qu’aucun registre ne pouvait résoudre :
— Pourquoi Meng a-t-il été tué ?
Gao répondit qu’il l’ignorait et ajouta aussitôt que le commis s’intéressait à des affaires dépassant son rang. Qian affirma que Meng n’avait pas d’ennemi, puis rappela ses désaccords récents avec les porteurs. Wei parla de dettes de jeu dont personne n’avait encore fait mention. Pei évoqua la panique et l’ancien incendie.
Ti ne leur demanda pas de justifier ces réponses. Chacun venait de choisir spontanément le danger qu’il associait à Meng : pour Gao, l’indiscrétion; pour Qian, Bo; pour Wei, l’argent; pour Pei, le passé.
Lorsqu’ils furent de nouveau réunis, le juge leur demanda si Meng avait tenté de parler à l’un d’eux la veille.
Tous nièrent.
— C’est étrange, dit Ti. Il a tenté deux fois de me parler, a envoyé chercher Han et a caché quelque chose dans son pinceau. Il paraît n’avoir gardé son silence qu’avec les quatre personnes qui dirigeaient son travail.
Wei baissa les yeux vers ses bagues. Gao regarda Qian. Pei demeura immobile.
Qian demanda ce qui se trouvait dans le pinceau.
— Je ne l’ai pas encore ouvert.
Le clerc eut la contrariété brève d’un homme qui aurait préféré connaître la question avant de préparer sa réponse.
Une rumeur ancienne courait parmi les ouvrières : dix ans plus tôt, un incendie avait tué plusieurs personnes dans les Neuf-Métiers. Certains prétendaient que leur esprit avait repris Meng. Ti fit taire les histoires de revenants sans punir celles qui les répétaient. La peur disait rarement la vérité sur les morts; elle révélait parfois ce que les vivants n’osaient pas nommer.
Ma Jong revint à la fin de l’après-midi.
Bo Ren avait disparu. Son chariot à la roue réparée ne se trouvait plus dans son hangar. La dernière course inscrite sur sa tablette concernait l’annexe, mais la nature du chargement manquait.
— Sa sœur affirme qu’il devait rentrer avant la dernière ronde, ajouta Ma Jong.
— Cherche-le, ordonna Ti. Dis aux porteurs que je veux l’entendre, non le condamner.
— S’il fuit ?
— Alors demande-toi d’abord ce qu’il craint.
Tsiao Taï fit surveiller les portes de la ville et les bacs. Ti refusa que le nom de Bo fût affiché comme celui d’un meurtrier. Dans un quartier pauvre, une accusation publique obtient vite l’aveu que la foule souhaite entendre; elle obtient plus rarement la vérité.
Avant de libérer les ouvrières, le juge s’adressa à elles depuis la galerie. Il leur dit que le yamen rechercherait un individu, non un métier. Une femme qui avait vu Meng ou entendu un ordre nocturne pourrait parler sans faire arrêter tout son atelier. Les récits seraient reçus séparément afin qu’aucune maîtresse de travail ni aucun créancier ne dictât les mots.
La déclaration ne dissipa pas la peur. Elle modifia seulement sa direction. Plusieurs femmes regardèrent alors le bureau des sceaux plutôt que le corps. Une jeune teinturière demanda discrètement à Hong si le juge protégeait aussi celles qui avaient obéi à un ordre régulier. Le sergent répondit qu’elles devaient d’abord dire de quel ordre il s’agissait. La femme se tut, mais donna son nom avant de partir.
Ti la fit surveiller sans la retenir. Si elle possédait un souvenir, la personne qui lui avait donné l’ordre chercherait peut-être à savoir ce qu’elle en avait fait.
*
À la tombée du jour, le médecin du district arriva pour remplir la fonction de Contrôleur des Décès.
Ti fit sortir les employés. Hong resta pour écrire; Tao conserva le pinceau et les vêtements sous inventaire. Le médecin examina Meng sous trois lampes. Il observa la bouche, la tempe et les genoux. Puis il fit tourner le corps.
— Il a reçu un coup, dit-il. Pas assez fort pour le tuer.
Il pressa la poitrine avec précaution. Un peu de liquide s’écoula entre les lèvres. Dans la coupe blanche tenue par son assistant, l’eau parut presque claire.
Le médecin approcha la lampe. Aucune trace bleue ne se mêlait à la mousse demeurée dans la bouche.
— Expliquez-vous, dit Ti.
— Cet homme respirait encore lorsqu’il a avalé cette eau. L’indigo l’a couvert plus tard.
Le juge regarda la cuve derrière les écrans, le registre de Qian et le pinceau que Meng avait gardé jusque dans la mort.
Le Contrôleur des Décès reposa la coupe.
— Cet homme a été noyé, Excellence, mais pas dans cette couleur.