chapitre 05 une eau sans couleur

Publicado el 27/07/2026 por Pascal

Chapitre V

Une eau sans couleur

Le Contrôleur des Décès acheva son examen avant la fin de la première veille.

Meng avait reçu un coup à la tempe et ses genoux portaient les marques d’un choc contre la pierre. Il était mort noyé. L’eau qu’il avait respirée ne venait pas de la cuve d’indigo. Enfin, deux bandes plus claires sur ses épaules indiquaient que sa robe avait été comprimée avant que le corps fût plongé dans la couleur.

Le médecin ne prononça pas de conclusion plus longue.

— On l’a peut-être roulé dans une étoffe, dit Ti.

— Ou serré sous une charge. Je peux décrire ce que le corps a subi; c’est à Votre Excellence de retrouver les gestes.

Cette réponse convenait au juge. Il fit apposer le sceau du yamen sur le rapport et ordonna que Meng fût veillé jusqu’à ce que sa famille pût recevoir le corps.

Hong relut les quelques lignes.

— Ce rapport établit la noyade, dit-il. Il ne nomme aucune main.

— Un mort ne peut accuser que par ce que les vivants ont laissé sur lui, répondit Ti. Pour condamner son meurtrier, il faudra aussi que les faits entrent dans une bouche.

Le sergent savait ce que cela signifiait. Les tribunaux exigeaient l’aveu dans les affaires graves, et l’aveu pouvait être recherché par les moyens que la loi autorisait. Mais un homme contraint avant que son récit pût être éprouvé répétait souvent l’accusation qu’on lui avait lue. Le juge voulait d’abord enfermer le coupable dans une histoire dont lui seul connaîtrait les portes.

— Qian ? demanda Hong.

— Commençons par lui retirer la certitude que la cuve le protège.

Dans la pièce voisine, Qian Rui attendait.

Ti le fit entrer sans lui montrer le rapport.

— Où Meng est-il mort ?

Le clerc parut surpris.

— Dans la cuve, Excellence.

— Vous en êtes certain ?

— Le corps s’y trouvait sous un sceau intact.

— Ce n’est pas ce que je vous demande. L’avez-vous vu mourir ?

— Non.

— Alors vous ne savez pas où il est mort.

Qian baissa la tête. Il venait de défendre non un souvenir, mais la conclusion nécessaire à son registre.

Ti ne lui révéla pas encore l’eau claire. Il lui demanda de retourner sous garde dans le bureau de l’annexe. L’incertitude travaille parfois un homme avec plus de patience qu’un interrogatoire.

*

Hong revint du quartier des gardes avec Chen, l’homme dont le nom figurait auprès de la cuve.

Chen avait quitté son service au coucher du soleil pour rejoindre sa fille malade. Un autre garde, Wu, l’avait remplacé. Chen avait signé la réception des consignes dans l’après-midi; il n’avait assisté à aucun scellement nocturne.

Hong posa devant Ti le tableau de service et le registre de Qian.

— Le clerc a employé le nom qui était prévu, dit-il. Pas celui de l’homme réellement présent.

— Fais venir Wu.

Le remplaçant se présenta encore vêtu de sa robe de nuit. Il se souvenait d’avoir vu Qian traverser la cour avec sa cassette, mais pas d’avoir été appelé devant la troisième cuve. Il avait fait sa ronde habituelle et trouvé les portes fermées. La responsable des bains lui avait dit que tout était en ordre.

— Avez-vous vu le sceau ? demanda Ti.

— De loin, Excellence. J’ai vu une corde et de l’argile.

— La nuit ?

— Oui.

— Alors vous avez surtout vu ce que vous vous attendiez à voir.

Wu s’agenouilla plus bas, croyant être accusé de négligence. Ti lui ordonna de se relever. Le garde n’avait fait que marcher devant une porte qu’on lui disait fermée; il n’était pas celui qui avait écrit une heure et un faux témoin.

Tao Gan apporta les fragments de l’empreinte.

— Le cachet est bien celui de l’annexe, Excellence.

Qian, rappelé dans la salle, retrouva un peu d’assurance.

— Ainsi, la cuve était fermée régulièrement.

Tao regarda le morceau d’argile posé sur sa paume.

— Cette empreinte connaît la main qui l’a faite. Elle ne connaît pas la cloche qui sonnait.

Ti demanda à Qian pourquoi Chen apparaissait dans le registre. Le clerc invoqua la feuille préparée avant le changement de garde. Sa réponse vint aussitôt; il avait eu le temps de la choisir.

— Et l’heure ?

— Je l’ai inscrite lorsque j’ai fermé la cuve.

— Avec Chen devant vous ?

— Je croyais qu’il était encore de service.

— Vous venez de dire que vous aviez reporté son nom depuis une feuille.

Qian s’arrêta. Il corrigea : il avait pu voir un garde dans l’ombre et croire qu’il s’agissait de Chen.

— Chen est plus grand que Wu d’une tête.

— Je ne les ai pas comparés, Excellence.

Ti se leva. Il fit lentement le tour du clerc, qui demeura à genoux.

— Sous la loi, un homme qui falsifie un registre du yamen peut être interrogé sous le bâton. Vous le savez.

Qian ferma les yeux un instant.

— Je n’ai rien falsifié.

— Je n’ordonnerai pas le bâton aujourd’hui. Un homme frappé finit par donner le nom qu’il croit désiré. Je veux celui que vous retenez lorsque vous êtes encore libre de choisir vos mots.

Le soulagement de Qian fut moins grand qu’il ne l’avait espéré. Le juge Ti savait désormais qu’il craignait davantage une question prolongée qu’une accusation immédiate.

— Remettez le petit cachet à Hong, ordonna Ti.

Le clerc obéit. Ses doigts restèrent un moment fermés sur la clé de la cassette.

Ti le fit asseoir dans la cour extérieure sous la surveillance d’un seul agent. De là, Qian pouvait voir les allées et venues sans entendre ce qui se disait dans les salles. On conduisit Chen devant lui, puis Wu, puis la responsable des bains. Chaque témoin ressortit séparément.

Le clerc tenta deux fois d’adresser la parole à l’agent. La première, il demanda si Chen avait parlé de sa fille. La seconde, si Wu avait reconnu le sceau. L’agent répondit qu’il n’avait pas écouté les interrogatoires.

Qian cessa de poser des questions. Il commença à lisser le bord de sa manche, toujours au même endroit. Ti l’observait derrière le store. L’homme ne craignait pas seulement ce que les témoins savaient; il craignait de ne pas savoir ce qu’ils avaient dit. Le juge ordonna qu’on le laissât encore attendre avant de regagner son bureau.

*

Le pinceau de Meng fut ouvert au matin.

Tao chauffa doucement l’extrémité du bambou. Un bouchon se dévissa et libéra une étroite bande de lisière, roulée si serré que l’indigo ne l’avait presque pas atteinte.

Des traits bleus revenaient par groupes. Un fil rouge les séparait. Il n’y avait aucun caractère.

Hong y vit d’abord un ornement. Ti se rappela ce que dame Lin avait rapporté de l’hospice : les femmes conservaient leur travail dans des fils et des nœuds lorsque les livres ne conservaient pas leurs noms.

— Meng a laissé flotter son pinceau près de lui, dit Hong. Pourquoi cacher cela dans le manche ?

— Parce qu’il pensait qu’on fouillerait ses manches et ses tablettes.

— Pouvez-vous lire les fils, Excellence ?

— Non. Mais Qian a déroulé cette bande avant de la rendre. Un homme aussi occupé ne copie pas ce qu’il croit sans importance.

Ti fit entrer Han.

La tisserande reconnut aussitôt la lisière. Elle ne demanda pas où on l’avait trouvée.

— Meng vous avait-il demandé de lui apporter les comptes des femmes ?

— Il m’avait demandé cette bande.

— Pourquoi ?

— Pour se souvenir.

— De quoi ?

Han regarda les groupes bleus.

— De ce que les livres avaient oublié.

— Vous l’avez rencontré dans la cour de rinçage.

La phrase fut prononcée sans haussement de voix. Han ne répondit pas.

— Vous saviez qu’il travaillait tard. Vous lui avez fait porter une bande qu’il a cachée. Lorsque je vous ai demandé s’il était vivant au moment de votre départ, vous avez eu peur avant de nier. Vous ne protégez pas celui qui l’a tué. Vous protégez ce qu’il vous a confié.

Les lèvres de Han tremblèrent. Elle ne céda pourtant pas.

— Je parlerai lorsque je saurai que les femmes ne seront pas punies à sa place.

— C’est moi qui décide qui sera puni.

— C’est ce que disait le magistrat lorsque mon mari a été arrêté.

Le nom du mari ouvrait une porte que la tisserande referma aussitôt. Ti n’essaya pas de la forcer devant Qian, Gao et les employés du magasin. Il ordonna que Han fût reconduite au yamen.

— Vous m’avez donné une raison à votre silence, dit-il. Il me faut encore la vérité.

Après son départ, Hong demanda pourquoi le juge ne l’avait pas confrontée à la peine du faux témoignage.

— Elle la connaît.

— Son mensonge protège peut-être un complice.

— Alors la prochaine question le montrera. Aujourd’hui, elle a parlé de son mari avant que je le nomme et elle a refusé d’abandonner les femmes. Sa peur vient d’un tribunal ancien. Si je réponds à cette peur par une menace immédiate, je confirmerai le mensonge qui la tient encore.

— Vous lui accordez donc du temps.

— Je lui retire une excuse. Lorsqu’elle verra que personne n’est arrêté à sa place, son silence lui appartiendra entièrement.

Ti savait que cette patience comportait un risque. Han pouvait prévenir un coupable ou cacher une pièce. Il ordonna donc qu’elle restât surveillée et que ses visiteurs fussent notés. La confiance judiciaire n’était pas l’ignorance; elle était une pression exercée sans frapper trop tôt.

*

Le juge interrogea les ouvrières des bains.

Il ne leur demanda pas de comparer des odeurs ou des résidus. Il posa une question simple : où un homme pouvait-il tomber dans une eau claire à l’intérieur de l’établissement ?

Elles nommèrent le puits de la cour de réception, deux jarres profondes et le grand bassin de rinçage. Puis la responsable ajouta que le bassin retenait souvent des fils de soie arrachés aux pièces.

Le Contrôleur des Décès examina cette eau. Il y trouva les mêmes fibres pâles que dans la bouche de Meng. La margelle portait une trace récente et se trouvait à la hauteur de ses genoux meurtris.

Ti resta seul quelques instants près du bassin.

Il imagina Meng arrivant avec la bande cachée dans son pinceau. Han l’attendait ou venait de le quitter. Une autre personne l’approchait. Le commis recevait un coup, pliait contre la pierre et se retrouvait maintenu sous l’eau. Le meurtrier devait connaître assez bien le travail nocturne pour agir sans attirer un garde.

Le juge n’avait pas besoin de faire rejouer la mort. La peur de Han, le registre de Qian et le corps parlaient déjà de trois volontés différentes : l’une avait voulu avertir, l’autre ordonner le temps, la troisième faire disparaître un homme.

Restait le transport.

Meng n’avait pu traverser l’annexe découvert. Un corps enveloppé dans une pièce d’étoffe pouvait passer pour un rouleau. Les marques sur ses épaules prenaient alors un sens. Le chariot de Bo manquait précisément depuis la nuit.

Ti fit conduire Qian au bord du bassin.

— Meng venait-il ici pour son travail ?

— Il pouvait consulter les comptes de rinçage, Excellence.

— Je vous demande s’il y venait d’ordinaire.

— Rarement.

— Qui savait qu’il s’y rendrait cette nuit ?

— La personne qui lui a envoyé la bande.

Qian venait de désigner Han sans prononcer son nom. Ti observa son visage.

— Vous avez ouvert cette bande. Vous saviez donc qu’elle lui était destinée.

— Je ne savais pas où il la lirait.

— Pourtant, lorsque je vous ai demandé où il était mort, vous avez répondu : dans la cuve. Vous aviez besoin que la cuve fût le seul lieu possible.

Qian se replia derrière son silence.

Ti le renvoya sous surveillance. Il aurait pu le faire enfermer pour la fausse entrée et lui appliquer les formes sévères de l’interrogatoire. Il préféra attendre. Qian n’était pas encore acculé; il croyait toujours que le registre et la disparition de Bo finiraient par offrir au juge un coupable plus commode.

*

À la fin du jour, un garde du portail apporta une dernière nouvelle.

Le chariot de Bo était entré dans le magasin pendant la dernière veille. Il portait un rouleau enveloppé de toile claire. Bo le poussait; une autre silhouette marchait derrière lui. Le véhicule était ressorti peu après.

Hong consulta l’heure inscrite par Qian.

La cuve numéro trois était censée avoir été scellée avant l’entrée du chariot.

Ti referma le registre.

Le mort n’avait pas traversé un mur et le sceau n’avait accompli aucun prodige. Un homme avait noyé Meng dans une eau sans couleur, l’avait caché sous l’apparence d’une marchandise et avait ensuite confié au livre le soin de mentir.