chapitre 13 les morts sans noms
Chapitre XIII
Les morts sans noms
La cassette du sergent Hong se trouvait sous son lit.
Elle ne contenait ni argent ni objet précieux. Hong y gardait les carnets de ses années de service : copies de pétitions, listes de témoins, adresses devenues inutiles et remarques qu’aucun registre officiel n’avait prévu de recevoir. Il les conservait moins par défiance que par incapacité à jeter une parole confiée au yamen.
Depuis dix ans, il n’avait pas ouvert les carnets de l’incendie.
Il souleva le couvercle avant la fin de l’après-midi. La poussière avait marqué le bord des liasses. Chaque année portait une étiquette. Hong trouva celle qui correspondait aux Neuf-Métiers et revint dans la salle des archives.
Ti, dame Lin et Tao Gan l’attendaient. Han Yuemei avait été conduite au yamen avec Amei, toujours appelée veuve Du dans les documents récents. Shen visitait encore le magasin après la mort de Wei. Ils disposaient de peu de temps avant son retour.
Hong posa le carnet sur la table.
— J’ai retrouvé la pétition.
Il ne possédait pas l’original. Il en avait transcrit le texte la nuit où Han le lui avait remis, conformément à une habitude personnelle. À l’époque, plusieurs plaintes concernant les ateliers disparaissaient entre les bureaux faute de compétence reconnue. Hong copiait celles qui accusaient un agent public ou signalaient un risque pour des témoins.
— Pourquoi n’as-tu pas insisté lorsqu’elle a disparu ? demanda Ti.
Hong expliqua la suite. Il avait enregistré l’original, obtenu un reçu et transmis la pièce au magistrat chargé du dossier. Quelques jours plus tard, un secrétaire provincial lui avait répondu que la pétition répétait les affirmations d’une épouse et ne contenait aucune preuve nouvelle. Le feu était attribué à Lin Bao; l’accusé vivait encore et pourrait être entendu au procès.
Hong avait accepté cette réponse.
— J’étais sergent, Excellence. Je n’avais pas autorité pour rouvrir l’instruction.
— Ce n’est pas ce que je te demande.
Hong regarda sa copie.
— Je n’ai pas insisté parce que la procédure avait l’apparence d’avoir fonctionné. La pétition était entrée, avait reçu un numéro et obtenu une réponse. J’ai confondu le passage d’un papier avec l’examen de ce qu’il disait.
Il n’essayait plus de faire de son exactitude une innocence.
Ti lui demanda pourquoi il avait malgré tout conservé la transcription. Hong avait appris que certains plaignants revenaient lorsque leur pièce n’était plus retrouvable. Une copie permettait au moins de restituer les mots exacts. Il ne l’avait pas employée pour contester le classement parce qu’une copie privée de sergent ne possédait aucune force contre un original officiellement examiné.
— Elle en possède une aujourd’hui ? demanda dame Lin.
— Seulement si nous pouvons la comparer à des faits indépendants, répondit Hong.
Le fragment de Wei, Amei vivante et les deux positions de la table donnaient désormais à la vieille transcription ce qui lui avait manqué : non une autorité supérieure, mais des confirmations.
Hong proposa que son propre manquement fût inscrit dans le rapport. Ti refusa une confession vague destinée à soulager sa conscience. Il lui demanda plutôt de préciser chaque date, chaque transmission et chaque nom. La responsabilité n’était utile à la justice que lorsqu’elle devenait vérifiable.
*
La pétition portait les noms de Han, de son père et de quatre ouvrières.
Elle affirmait que le feu avait commencé dans deux salles séparées. Lin Bao avait découvert, deux semaines auparavant, une seconde position de la butée de mesure. Il avait relevé les numéros de trois groupes de neuf rouleaux et dessiné la table. Il soupçonnait qu’une longueur entière était retirée après chaque groupe.
Le document nommait aussi les hommes qui avaient eu accès aux preuves.
Gao Zhen était alors adjoint au responsable du magasin. Il avait ordonné le déplacement de plusieurs caisses avant l’arrivée des agents.
Qian Rui, jeune commis, avait tenu le registre des fermetures et certifié que les réserves étaient closes avant le départ du feu.
Wei Zhong avait participé à l’inventaire des pertes et apposé les marques attestant les rouleaux déclarés détruits.
Meng Yuan avait témoigné avoir vu Lin Bao déplacer une lampe.
Le mari défunt de Pei Suyin finançait les ateliers dont les rouleaux apparaissaient dans les groupes suspects. Son intendant avait fait éloigner les blessés sans statut.
La pétition demandait l’audition collective des ouvrières et la comparaison de la table avec le dessin de Lin Bao.
Ni l’une ni l’autre n’avait eu lieu.
Tao Gan plaça le fragment trouvé dans la manche de Wei près de la transcription. Les trois numéros de rouleaux correspondaient exactement au premier groupe cité. La ligne dessinée sur le fragment complétait la description de la butée. Le morceau brûlé n’était pas le dessin entier, mais une partie de la preuve que la pétition disait avoir existé.
Ti compara les écritures et les fonctions.
Le système ancien réunissait déjà les mêmes postes que la fraude actuelle : mesure, registre, marque et finance. Les personnes avaient vieilli ou changé de titre; l’organisation demeurait.
Ti fit dresser deux colonnes.
Dans la première, les fonctions de l’époque : Gao surveillait les installations; Qian écrivait les heures; Wei validait les pertes; Meng apportait un témoignage; la maison du mari de Pei finançait et achetait; Shen protégeait la continuité des livraisons.
Dans la seconde, les fonctions actuelles : Gao contrôlait la butée; Qian tenait les sceaux et les registres; Wei apposait les marques et conservait une copie; Meng comparait les additions; la maison Pei vendait les pièces privées; Shen voulait préserver le départ du contingent.
La répétition ne prouvait pas que chacun eût continué le même crime sans interruption. Elle montrait que les mêmes places offraient les mêmes pouvoirs. Un système peut survivre à ceux qui l’ont créé lorsqu’il distribue à chacun une tâche assez étroite pour qu’il se prétende ignorant du tout.
Le mari de Pei était mort depuis plusieurs années. Hong retrouva la date à laquelle sa veuve avait repris les ateliers et les dettes. Les groupes suspects actuels commençaient après cette reprise. Pei ne pouvait donc pas se défendre uniquement par l’héritage d’une faute ancienne.
— Pei Suyin est-elle nommée ? demanda dame Lin.
— Non, répondit Hong. Son mari l’est.
La distinction importait. Pei pouvait avoir hérité d’un commerce sans connaître l’incendie, puis découvert et poursuivi la fraude. Elle pouvait aussi en avoir été informée dès l’origine. La pétition ne permettait pas de choisir.
*
Han lut sa propre plainte.
Ses mains tremblèrent lorsqu’elle reconnut les mots de son père. Elle corrigea ensuite la liste officielle des personnes présentes aux Neuf-Métiers.
Douze morts étaient inscrits. Le nombre réel des personnes disparues restait incertain parce que les ouvrières non reconnues n’avaient pas de registre complet. Han donna six noms absents de toute liste. Deux appartenaient à des filles venues apprendre le métier, une à une femme répudiée travaillant sous le nom de sa sœur, trois à des journalières.
Elle les prononça lentement.
La première, Xiaofen, avait quinze ans et partageait la paillasse d’une tante. Dame Guo travaillait sous le nom de sa sœur mariée pour pouvoir recevoir du fil. Vieille Mère Song préparait les chaînes et n’était payée qu’en nourriture. Aucun de ces noms n’apparaissait dans les colonnes des employés, des morts ou des indemnités.
Pour deux autres femmes, Han ne connaissait que le nom d’atelier. Dame Lin refusa qu’on les inscrivît comme des inconnues. Elle fit porter ces appellations provisoires avec la mention des témoins susceptibles de retrouver leurs familles.
La sixième avait survécu quelques jours dans une maison voisine avant de mourir. Comme son corps n’avait pas été découvert dans les cendres, elle n’avait jamais été ajoutée au bilan. La liste officielle avait défini la mort par le lieu où l’administration l’avait trouvée, non par la cause qui l’avait produite.
Amei désigna son propre nom parmi les mortes.
— Cette ligne a reçu une indemnité, dit Hong.
— Pas ma famille, répondit-elle.
L’argent avait été versé à un représentant d’atelier. Aucune quittance ne portait la marque de ses parents. Amei confirma avoir reçu seulement quelques pièces et l’ordre de disparaître. Elle ignorait qui avait touché l’indemnité.
Han identifia aussi deux femmes figurant parmi les indemnisées sans avoir travaillé ce jour-là. Elles étaient parentes d’un contremaître. Les listes n’avaient donc pas simplement oublié les faibles; elles avaient créé des victimes utiles au paiement.
Dame Lin fit écrire chaque nom prononcé. Elle demanda à Han de distinguer ce qu’elle avait vu, ce qu’une autre femme lui avait raconté et ce qu’elle déduisait. Les absentes cessèrent ainsi d’être une foule anonyme. Chacune reçut une ligne, une source et, lorsque c’était possible, une famille.
— Le dossier officiel ne comptait que les personnes auxquelles il savait attribuer une valeur, dit dame Lin.
— Et parfois une valeur à des personnes qui n’existaient pas, répondit Ti.
La fraude aux étoffes avait commencé par une mesure raccourcie. L’ancien dossier montrait une autre mesure : celle qui décidait qui méritait d’être compté.
*
Hong trouva dans son carnet la copie de la réponse provinciale.
Elle portait le paraphe d’un jeune fonctionnaire attaché au bureau des transports : Shen Zhaoqing.
Shen n’avait pas dirigé l’enquête. Il avait examiné les conséquences administratives du feu et recommandé un classement rapide afin de permettre la reprise des livraisons. Sa note déclarait que les sceaux étaient réguliers, que la cause matérielle était établie et que la pétition de Han ne présentait aucun élément « compatible avec les nécessités du service ».
Ti relut cette formule.
— Une preuve n’avait donc pas seulement besoin d’être vraie. Elle devait convenir à la livraison.
Hong compara le paraphe ancien aux ordres actuels. La main avait mûri, mais certaines attaques de pinceau demeuraient identiques. Il n’y avait aucun doute sur l’auteur.
La note de Shen avait produit des effets concrets. Dès le classement, les rouleaux déclarés perdus avaient été retirés des comptes, les ateliers avaient obtenu une avance et la maison du mari de Pei avait reçu de nouvelles commandes pour remplacer le contingent. Le même commerce avait donc bénéficié du feu et de la réparation de ses conséquences.
Rien ne prouvait que Shen eût touché de l’argent. Sa faute pouvait être celle d’un jeune fonctionnaire persuadé que la continuité du service excusait l’abandon d’une plainte. Dix ans plus tard, il reproduisait le même choix avec davantage de pouvoir et moins d’innocence.
Ti nota que la parenté de Shen avec Pei ajoutait une raison possible de ne pas rouvrir l’affaire. Il fit inscrire cette relation sans la transformer en preuve. Le dossier ancien avait déjà assez souffert d’accusations devenues des faits par simple répétition.
Shen possédait maintenant un motif personnel d’obstruction. La réouverture de l’incendie révélerait qu’il avait recommandé le classement d’une affaire falsifiée. Cette faute pouvait nuire à sa carrière et à son clan. Elle ne faisait pas de lui le meurtrier de Meng ou de Wei. Le commissaire venait seulement d’arriver à Pou-yang; les deux morts avaient été préparées sans sa présence.
— Il peut protéger les responsables sans avoir ordonné les crimes, dit Ti.
— Ou protéger sa décision ancienne avant même de savoir ce qu’ils ont fait aujourd’hui, ajouta dame Lin.
Ils ne devaient pas confondre obstruction et meurtre comme Shen confondait contrebande et noyade.
*
La fausse déposition de Meng se trouvait copiée dans le carnet.
Le jeune commis déclarait avoir vu Lin Bao entrer dans la salle des outils avec une lampe après la fermeture. La pétition répondait que Meng se trompait de jour : Lin Bao avait déplacé la lampe la veille, pour la nettoyer chez lui. L’écriture de Meng apparaissait hésitante près de la correction de Qian.
Hong lut la phrase que Meng avait signée.
Han expliqua son dernier entretien avec lui. Il n’avait jamais oublié. Chaque fois qu’il vérifiait un groupe de neuf, il revoyait Lin Bao emmené par les agents. Il avait d’abord accepté les additions préparées par les supérieurs, puis commencé à conserver des écarts. Lorsque l’ordre provincial avait menacé de faire produire les mêmes longueurs une seconde fois aux femmes, il avait décidé de parler.
Son billet à Ti, les trois nœuds et la bande cachée formaient moins une découverte soudaine qu’un aveu construit au fil de dix ans.
— Il a attendu trop longtemps, dit Han.
— Oui, répondit dame Lin. Puis quelqu’un a décidé que même ce retard était dangereux.
Le remords de Meng n’effaçait pas sa déposition. Il expliquait pourquoi il avait risqué sa vie pour réunir les comptes.
*
Ti reconstitua enfin le rôle de l’incendie.
Lin Bao avait découvert la position courte et copié les premiers groupes. Pour arrêter la fraude, il suffisait de comparer :
- le dessin de la table;
- les rouleaux mesurés;
- les quantités produites par les métiers;
- le surplus retrouvé dans les circuits privés.
Le feu avait détruit la salle, les rouleaux témoins, les outils et le dessin. L’inventaire falsifié avait ensuite transformé les pièces disparues en pertes dues à l’incendie. La mort de Lin Bao avait supprimé le seul homme capable d’expliquer la butée.
Tao Gan reconstitua la séquence à partir des lieux. Le premier départ dans la réserve attirait les ouvriers et menaçait les rouleaux. Le second, dans la salle des outils, visait le dessin et la personne de Lin Bao. Pendant la confusion, des caisses avaient été déplacées vers la porte arrière. Les rouleaux clandestins pouvaient sortir comme marchandises sauvées ou être inscrits ensuite parmi les pertes.
La double mise à feu servait donc trois objectifs :
- détruire la preuve de la table;
- couvrir la disparition de rouleaux;
- fabriquer un coupable possédant une lampe et un accès technique.
L’accusation contre Lin Bao n’avait pas été ajoutée après le désastre. Elle faisait partie de la manière dont le feu devait être compris.
Le morceau conservé par Wei montrait toutefois que toute la preuve n’avait pas brûlé. Il l’avait peut-être trouvé dans les cendres, reçu d’un complice ou volé au dossier. Sa mort empêchait de choisir entre ces origines, mais son chantage révélait que les responsables croyaient encore la pièce dangereuse.
La réparation qui suivit avait conservé les deux trous. Le mécanisme n’avait jamais vraiment disparu. Il attendait que les responsables jugent possible de le réutiliser.
— L’incendie n’a pas caché un accident, conclut Ti. Il a détruit la première preuve matérielle de la mesure fausse.
Tao Gan approuva. Le fragment de Wei prouvait que toute la preuve n’avait pas brûlé. Quelqu’un l’avait récupérée et utilisée pendant dix ans comme instrument de chantage.
La mort de Wei venait peut-être de cette assurance devenue trop coûteuse.
Hong rassembla la transcription, les listes corrigées et le fragment dans une même enveloppe. Dix ans auparavant, il avait transmis une pétition vers le haut de la hiérarchie et considéré son devoir accompli. Cette fois, il inscrivit lui-même au registre du yamen l’existence de chaque pièce, le nom de chaque témoin et le nombre de copies réalisées. Il apposa son sceau de sergent sous la responsabilité de l’inventaire.
— Si l’on classe encore cette affaire, dit-il, il faudra classer aussi la preuve que nous l’avons vue.
Ti lui demanda s’il était prêt à défendre publiquement sa transcription privée. Hong répondit qu’il préciserait ses limites : ce n’était pas l’original, mais le texte recopié le soir même, désormais confirmé par des faits indépendants. Il ne lui donnerait ni plus ni moins de valeur.
Cette décision achevait ce que sa mémoire avait commencé. Hong ne se contenterait plus de conserver la vérité dans une cassette; il la ferait entrer dans la procédure sans lui abandonner le droit de disparaître.
*
La porte de la salle s’ouvrit sans annonce.
Shen Zhaoqing entra avec son secrétaire et quatre gardes. Son regard passa de la cassette de Hong au fragment brûlé, puis aux femmes réunies autour de la table.
— J’apprends, dit-il, que vous avez retiré des pièces d’un ancien dossier sans les remettre à mon secrétaire.
Ti se leva et accomplit le salut dû à son rang.
— Nous vérifions une pétition disparue et un fragment trouvé sur un second mort.
Shen vit son ancien paraphe sur la copie. Son visage demeura immobile.
— Cette affaire a été classée il y a dix ans.
— Sur la base de listes fausses et d’une preuve détruite.
Le commissaire ne répondit pas au fond. Il invoqua la mission provinciale, la sécurité des biens publics et le départ du contingent au matin suivant. Toute dispersion des archives, affirma-t-il, mettait la livraison en danger.
Il se tourna vers son secrétaire.
— Au nom de l’autorité provinciale, je requiers la remise immédiate de tous les registres, copies, fragments et pièces concernant le magasin et l’incendie.
Hong referma la cassette, non pour la soustraire, mais pour que chaque objet pût être inventorié avant la remise. Ti comprit que la question n’était plus seulement de découvrir la vérité. Il fallait empêcher qu’un transfert régulier lui rendît une seconde fois le silence des archives.